Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 1 sur 58

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Sans retour

Prologue

 

Combien de temps la victime pouvait-elle tenir ?

Cette question revenait chaque fois qu'il torturait quelqu'un. Il était parvenu à certaines déductions approximatives au fil des ans : les femmes duraient plus longtemps que les hommes, les Noirs encaissaient mieux que les Blancs. Les types intelligents résistaient davantage que les simples d'esprit et les riches s'accrochaient plus que les pauvres. L'endurance des gens aisés provenait-elle du fait qu'ils avaient plus à perdre ? Celle des Noirs trouvait-elle son origine dans une meilleure condition physique, ainsi que le prétendaient les racistes ? Les hommes étaient-ils plus lâches que les femmes ? Il avait cessé de chercher des réponses depuis belle lurette.

Ses ustensiles demeuraient variés. L'efficacité des couteaux n'était plus à prouver, en particulier lorsqu'on les utilisait pour mutiler plutôt que poignarder. Cette dernière pratique manquait non seulement de propreté, mais déclenchait une panique malvenue chez les sujets. Ils devenaient incapables de se concentrer. La science de la torture avait pour but l'obtention de renseignements, et quand la victime se focalisait sur le manche qui dépassait de son ventre, ses propos manquaient de clarté.

Il se contentait donc de cisailler d'emblée un doigt, histoire de prouver le sérieux de sa démarche, puis d'en couper un deuxième pendant que la disparition du premier déclenchait la perplexité chez son interlocuteur. Il laissait les morceaux par terre, devant leur propriétaire. Ces petits talismans d'os et de chair annonçaient aux personnes interrogées leur funeste destin et incarnaient la preuve de son pouvoir.

En dépit de ces règles, il lui arrivait d'être surpris. Certains sujets qu'il pensait briser facilement s'avéraient coriaces, alors que le solide gaillard – ancien policier, chef d'un gang rival, militaire à la retraite – pouvait a contrario craquer en une minute, juste après la perte d'un œil ou d'un testicule, et se transformer en loque larmoyante.

Le petit juif faiblard, l'Asiatique rachitique ou même la pute défoncée parvenaient à l'étonner. Ils luttaient parfois des heures, stoïques, droits, fiers.

Et celui-ci, combien de temps tiendrait-il ? Il était attaché à une chaise en bois, dans une baraque isolée. Une caméra sur pied, cyclope impénétrable, enregistrait l'entretien. Les fenêtres étaient masquées à l'aide d'affreuses couvertures en laine noire dévorées par les mites. Un robinet rouillé gouttait dans un coin. Les chevilles de l'individu étaient immobilisées avec du fil électrique, sa bouche obstruée par une chaussette en boule. Son visage exprimait l'effroi mais il n'avait toujours pas abdiqué. Son cas réclamait encore un peu de travail.

Le tortionnaire posa un doigt sur ses lèvres. « Chut, dit-il d'une voix douce, pareille à celle d'une infirmière réconfortant un patient. Du calme. Nous pouvons mettre un terme à tout ceci. Il existe un moyen. »

Le prisonnier acquiesça dans un sanglot. Il voulait en effet que tout s'arrête.

« Je sais certaines choses, reprit le tortionnaire. J'ai des questions. Il faudra y répondre honnêtement, d'accord ? »

La victime détecta un accent russe dans la voix de son bourreau. Celui-ci se pencha pour attraper la chaussette dans sa bouche. « Ne crie pas. Personne ne t'entendra, compris ? »

La victime hocha la tête, les joues baignées de larmes. L'homme ôta le bâillon de fortune. Le prisonnier prit une grande bouffée d'air, manifestement soulagé. On avait l'impression que depuis une heure, son principal problème résidait dans le morceau de tissu sur sa bouche et non dans les cinq doigts soustraits de sa personne à l'aide d'un couteau de chasse.

« Ça va mieux ? interrogea le bourreau.

— Oui, répondit l'individu dans un filet de voix.

— Tu sais qui je suis, n'est-ce pas ? »

Ce n'était pas vraiment une question. L'homme attaché persistait à détourner les yeux, animé par l'espoir d'être épargné, mais il savait parfaitement à qui il avait affaire. Il connaissait le nom de son tortionnaire.

« Tu crois que je te laisserai vivre si tu ne regardes pas mon visage ? C'est ça que tu crois ?

— Non », fit l'homme, interloqué. Ce sadique lisait donc dans ses pensées ?

Le bruit du ressac filtrait depuis l'extérieur de la cabane en rondins. La douce mélodie de l'océan, le roulis des galets dans les vagues.

« S'il vous plaît, supplia la victime. Laissez-moi partir, je vous en prie. » Sa voix n'était qu'un murmure dénué d'illusions. Aucune prière ne pourrait le sauver, il le savait. De la même manière, le bourreau savait désormais que sa victime était prête. La clef du problème résidait dans le désespoir. Bientôt, les réponses afflueraient spontanément. Un amoncellement de renseignements, de faits. Tant d'informations qu'il serait difficile de tout emmagasiner. Le flot de mots déferlerait sur eux, à l'image d'une averse longtemps attendue noyant les ravines des terres desséchées. Et le tortionnaire boirait ces paroles jusqu'à la lie. Il demanderait à sa victime de ralentir – doucement, s'il te plaît –, de revenir en arrière, de reprendre depuis le début pour isoler un moment précis du récit. Celui où l'individu avait rencontré sa femme, par exemple, ou bien l'été au cours duquel ils avaient écouté de la musique sous les étoiles – oui, souviens-toi de cet instant, du moindre détail : ce qu'elle portait, son odeur, le goût de sa bouche sous la caresse du baiser… Il voulait tout savoir, même l'élément le plus insignifiant avait son importance.

« Bien sûr, les gens qui entendent ma voix ou distinguent mes traits ne vivent pas jusqu'au lendemain. Tu as entendu parler de moi, tu connais les histoires qu'on raconte à mon sujet. »

L'homme sur la chaise opina sans cesser de pleurer.

« Je dois aussi prendre d'autres paramètres en considération : leur famille, leurs amis, leurs enfants… Tu comprends ?

— Oui.

— J'ai tant de questions. » Le bourreau prit une grande inspiration, comme s'il se préparait à accomplir un effort. « Plus de questions qu'il ne te reste de doigts, malheureusement. » Il passa la lame du couteau de chasse sur la joue du prisonnier. « Est-ce que je vais devoir m'attaquer à tes yeux ?

— Non…

— Alors, tu vas coopérer ?

— Oui. Tout ce que vous voulez, promis.

— Réfléchis bien. Je vais te demander beaucoup de choses. Tu seras tenté de négliger certains éléments peu importants selon toi. Mais ce sont justement ces éléments que je recherche. Les plus insignifiants. Je les adore et je veux que tu me les confies. Tous sans exception, tu saisis ?

— Oui.

— Bien. » Il éloigna la lame de la joue. L'homme poussa un soupir de soulagement. Il bénéficiait apparemment d'un sursis.

Lorsqu'il se remit à crier, ses hurlements furent si puissants qu'on aurait pu les percevoir à l'extérieur du cabanon, y compris de la plage, étouffés par les rondins de bois. Cette manifestation se transforma en un long gémissement d'horreur pure, une complainte fluctuante où la douleur et le choc le disputaient à l'incrédulité.

Personne n'entendit rien, bien sûr. Personne à l'extérieur du cabanon, personne sur la plage. Le bourreau et sa victime étaient seuls au monde.

Lorsque le gémissement ne fut plus qu'un sanglot discret, le tortionnaire reprit la parole. Ses inflexions étaient tendres, ses mots légers comme des plumes :

« Dois-je te prendre l'autre œil ?

— Non, non, je vous en prie, chuchota l'homme. Je vous dirai tout. Tout ce que vous voulez. Tout.

— Chaque détail ?

— Chaque détail, je vous le jure. »

Et voilà, songea le bourreau. Il est prêt.

Le tortionnaire allait donc apprendre ce dont il avait besoin. Il travaillerait lentement. La nuit serait longue.

Il avait tout son temps.

Tout le temps du monde.

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