Sans retour
Chapitre 27
27
Je reste au bureau le lendemain matin et tente d'oublier ma conversation avec l'agent Mitchell. J'aimerais effacer de ma mémoire les démêlés tragiques du procureur et de ses enfants avec la mafia russe. Je voudrais ne rien savoir de Ghol Gedrosian, de Charles Adams, et des liens qui les unissaient.
Ma tentative se solde bien entendu par un échec. Je me résous à appeler la réception. Amanda décroche.
« Oui, patron ?
— J'ai besoin de vous. »
Elle apparaît quelques instants plus tard dans l'embrasure de la porte, un sourire aguicheur aux lèvres.
« Entrez et fermez la porte derrière vous. »
Cette requête doit lui donner de l'espoir car, après s'être exécutée, elle s'approche du bureau avec une nonchalance étudiée.
« Parlez-moi de Charles Adams », fais-je.
Son sourire s'estompe. Elle paraît gênée. « Que désirez-vous savoir ?
— Comment était-il ?
— Que voulez-vous dire ?
— Quel genre d'homme c'était ? Un type sympa ? Intelligent ?
— Très intelligent.
— Il y touchait ?
— Touchait à quoi ? » L'expression a dérouté Amanda, mais elle comprend l'allusion en une seconde.
« Pourquoi me posez-vous la question, Jim ?
— J'ai entendu des rumeurs. J'aimerais connaître votre point de vue. »
Ses lèvres se muent en une fine cicatrice blanche. Elle ne répond pas.
« D'accord, soupiré-je. Je vois que ça ne mène nulle part. Donnez-moi simplement son dossier.
— Son dossier ?
— Dans le bureau de Kathleen. »
Kathleen Rossi, notre ancienne directrice des ressources humaines, est devenue obsolète la semaine dernière, lorsque nous avons réduit la voilure. Elle nous a quittés avec trente-neuf autres personnes.
Son bureau est à présent vide et froid. Il ne reste rien, à l'exception de deux armoires de classement remplies de dossiers confidentiels : listes des salariés, niveaux de stock-options, indemnisations, notations… Le genre de documents explosifs qu'il vaut mieux garder à l'abri, sous peine de les voir tomber entre de mauvaises mains et de finir avec sa tête au bout d'une pique. Depuis le licenciement de Kathleen, seule Amanda est habilitée à pénétrer dans le bureau. C'est elle qui en a la clef.
À présent, elle se tient debout devant moi et réfléchit très intensément à ma requête. Elle semble peser le pour et le contre. « D'accord, accepte-t-elle finalement sur un ton qui suggère le contraire. Suivez-moi, Jim. »
Nous faisons un détour par l'accueil. Je la regarde farfouiller dans le tiroir du haut, écarter ses objets personnels en les plaquant un par un sur le comptoir. D'abord une trousse à maquillage, puis un tube de rouge à lèvres, un tampon hygiénique si petit que je le soupçonne d'être bourré de nanotechnologie et, pour terminer, sa bible aux reliefs dorés. Elle trouve ce qu'elle cherche au fond du compartiment : un gros trousseau plat, qu'elle brandit d'un air victorieux.
« Vous conservez les clefs ici, dans ce tiroir ? m'étonné-je, abasourdi par la désinvolture de la réceptionniste.
— Oui, répond-elle sans sourciller. Où voulez-vous les mettre ? Dans une chambre forte souterraine ? »
Un point pour elle.
« Venez. Je vais vous ouvrir le bureau de Kathleen », dit-elle fort obligeamment. Elle laisse pendre le trousseau au bout de son doigt. Nous traversons l'espace de travail et aboutissons dans un coin obscur du bâtiment. Maintenant que le département marketing a disparu, la lumière est réduite au minimum. Les néons clignotent, vacillent et ronronnent. Cet effort incertain pour conserver une clarté sommaire rend les lieux plus sinistres encore. Nous ne risquons pas d'être dérangés dans un endroit pareil.
La porte s'orne d'une plaque indiquant : “Kathleen Rossi, directrice des ressources humaines”. Amanda tourne la poignée. Verrouillée. Elle essaye plusieurs clefs avant de trouver la bonne. La porte s'ouvre.
La lumière est éteinte, mais le soleil filtre à travers les stores. Je referme derrière moi. Le repaire de Kathleen est exigu : juste assez de place pour un bureau et deux chaises. Deux grosses armoires de classement se dressent contre le mur du fond.
« Vous voulez le dossier de Charles Adams ?
— S'il vous plaît, oui. »
Elle contourne le bureau, ouvre l'armoire de gauche sans hésitation. De même, elle sait parfaitement dans quel tiroir chercher. Elle sort une pochette cartonnée sur laquelle est écrit “Adams Charles”. Suis-je surpris qu'Amanda connaisse aussi bien les locaux et les dossiers du personnel ? Non. Quelle que soit l'entreprise, la réceptionniste est au courant de tout.
J'ouvre la chemise cartonnée. Amanda patiente à mes côtés. Les lieux sont trop étroits pour que nous puissions y évoluer à notre aise. La secrétaire se tient très près de moi. Je sens son parfum, cet arôme floral que j'avais déjà détecté à son appartement.
Je trouve le bordereau d'impôt sur le revenu de l'ancien directeur, lequel contient son adresse : 172 Loria Street, Bonita Springs.
« Il était marié ? » demandé-je. Comme elle ne répond pas, je lève les yeux. Une étrange expression balaye ses traits. Cela ne dure qu'une fraction de seconde, mais un doute m'assaille.
« Amanda, dis-je d'une voix douce. Est-ce que vous et moi avons…
— Avons quoi ?
— Avons-nous…
— Baisé ? » interroge-t-elle, une lueur de défi dans le regard. Au temps pour la diplomatie professionnelle.
« Oui. Avez-vous fait l'amour à votre patron, Amanda ?
— Lequel ?
— C'est quoi, cette histoire ? Vous faites partie du package ? Un des avantages du métier, comme un véhicule de fonction ? »
Elle me gifle sans ménagement. La joue me brûle.
Nous demeurons face à face. Pas un mouvement, pas un son, hormis sa respiration colérique et excitée.
« Vous allez me virer ? dit-elle finalement.
— Pourquoi ?
— J'ai à peine fauté deux ou trois fois. C'était il y a longtemps, quand je venais d'arriver.
— Je veux simplement discuter avec sa femme, point.
— Vous allez lui parler de moi ?
— Non, bien sûr.
— Alors, pourquoi vous désirez la voir ? Dans quel but ? »
Je l'observe, perplexe. Elle a toujours été si indiscrète. Au moindre déplacement, elle me demande où je vais, pourquoi je sors.
« Cela ne vous regarde pas », fais-je.
Elle hausse les épaules, l'air de dire que cela ne me regarde pas non plus.
« Désolée de vous avoir frappé, s'excuse-t-elle enfin.
— Je suppose que je l'avais mérité.
— Oui. En effet. » Elle se hisse sur la pointe des pieds et dépose un baiser sur mes lèvres. Avant que je puisse la repousser ou l'attirer à moi, elle fait volte-face et sort sans un mot.
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