Sans retour
Chapitre 36
36
Je retourne au bureau.
La moindre respiration est une torture mais je ne saigne pas, c'est déjà ça. Amanda me regarde à peine lorsque je passe en boitant devant la réception.
J'ai vaguement conscience de me conduire comme Charles Adams au crépuscule de sa vie. Il se faufilait dans son bureau après des confrontations avec de sinistres personnages, se verrouillait, puis restait caché.
Je ferme la porte et m'écroule sur mon siège.
Et pourtant, il vous protège, a dit l'homme de main. Je tâte mes côtes. Pour être franc, je n'ai pas l'impression d'être protégé. J'ôte ma chemise, examine les hématomes sur mon abdomen. Il me suffit de toucher l'un d'eux pour bondir de douleur. Non, je ne me sens pas protégé du tout.
Cependant, il ne m'a pas tué. Peut-être est-ce ainsi que Ghol Gedrosian exerce sa protection : en ne vous tuant pas.
Je récupère la carte de l'agent Mitchell dans le tiroir de mon bureau. Après l'avoir étudiée comme si le numéro de téléphone et l'adresse étaient une succession de runes difficiles à déchiffrer, mais contenant les réponses à des questions jamais posées, je contemple le poste fixe sur mon bureau. L'espace de trois secondes exactement, je m'imagine décrocher et appeler Tom Mitchell pour lui raconter ce que je sais : le corps de Dom Vanderbeek dans la maison de Sanibel, la mafia russe pour laquelle je travaille, les millions qu'ils m'ont donnés pour regarder ailleurs, tandis que Ghol Gedrosian siphonne l'entreprise.
Bien entendu, je n'en fais rien. Je ne décroche pas le combiné. Je ne dis rien à l'agent Mitchell.
Je glisse sa carte dans mon portefeuille. L'histoire qu'il m'a racontée, celle du procureur en Californie, me revient en mémoire. Je repense au sort qu'ont connu sa femme et ses enfants. Il suffirait d'un coup de téléphone pour que je finisse comme eux, le Blond m'a prévenu : si je vous revois, ce sera pour vous tuer.
Un coup de téléphone, et il me rendra visite. Peut-être cette nuit, chez moi. Allongé sur le lit, j'ouvrirai les yeux pour la dernière fois. Ou alors ce sera chez Tao dans l'après-midi. J'irai à la réception et il sera là. Il m'attendra, assis sur une chaise tel un représentant en photocopieuses. À moins que ce soit dans la voiture, quand je sortirai de l'allée demain matin.
D'une manière ou d'une autre, Gedrosian saura que j'ai téléphoné au FBI. Il connaît mes moindres faits et gestes depuis mon arrivée en Floride.
D'ailleurs, comment le Blond a-t-il su que j'allais à Sanibel ? Personne n'était au courant ; j'ai pris cette décision sur un coup de tête, quand Martin Sipyde est entré dans mon bureau pour m'apprendre que j'étais propriétaire de la maison.
Laissez les veuves tranquilles, ne demandez plus à votre secrétaire de déterrer les dossiers oubliés, a dit le Russe. Il était au courant de mon entrevue avec la femme de Charles Adams et de ma conversation avec Amanda. Une conversation qui s'est tenue ici même, rien que nous deux avec la porte fermée…
Et les menaces de Vanderbeek. Elles se sont aussi déroulées dans ces locaux. Un frisson me parcourt l'échine. On me surveille. J'explore la pièce des yeux, immobile. Je cherche.
Il nous écoute. Il entend tout, m'a confié la veuve Adams.
Divagations d'une folle, ou vérité dévoilée ?
Je me lève doucement, avec un naturel affecté. Je fais mine de m'étirer les jambes. Un coup d'œil en direction du plafond. Le détecteur de fumée, le portemanteau accroché derrière la porte, les prises dans le mur. Il existe des centaines d'endroits où dissimuler un mouchard.
Je doute cependant qu'il soit caché ou enterré. Je parie plutôt qu'il est là, devant mon nez.
Je m'empare de la photo de Libby, Satan et moi, sur le bureau. Je soupèse le cadre argenté. Il m'a toujours paru étrange. Trop lourd, disproportionné.
J'examine encore une fois ce cliché bizarre. J'ai l'impression de voir une mise en scène, un trucage. Je pose le cadre par terre et l'écrase d'un coup de talon. Le verre se brise.
Je m'agenouille. Les fragiles montants se sont désolidarisés. Contrairement à ce que j'avais cru, ils n'étaient pas en métal. Des fils noirs, reliés à ce qui ressemble fort à un micro, une caméra miniature et une fine antenne émergent d'un compartiment secret.
Je me souviens de l'insistance avec laquelle Libby m'avait convaincu d'emporter cette photo et pas une autre, le jour de ma prise de fonction chez Tao. Prends celle où nous sommes ensemble, avait-elle prétexté. Je lui avais fait confiance. Je lui faisais confiance depuis tant d'années.
Sa méchanceté et ses sautes d'humeur, son obstination à rester auprès de moi alors qu'elle me hait prennent un relief nouveau.
Elle travaille pour Tad Billups. Depuis tout ce temps, elle travaille pour lui. Peut-être qu'elle couche également avec lui. Cela expliquerait beaucoup de choses. Ma femme et mon meilleur ami, entretenant une liaison et complotant contre moi.
Une pensée incongrue mais d'une clarté saisissante me frappe soudain : tu as eu ce que tu méritais, Jimmy.
Tout ce qui t'arrive est la conséquence de tes actes. Tu récoltes ce que tu as semé.
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