Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 44 sur 58

Pages du PDF

Sans retour

Chapitre 43

43

 

Le soleil matinal me réveille. Je suis seul dans le lit. Quand je vais à la cuisine, Amanda est occupée à se préparer du bacon.

« J'ai appelé le travail, fait-elle gaiement. Je les ai prévenus que j'aurai du retard. Tu crois que mon patron m'en voudra ?

— Pas si tu partages ton bacon avec lui. »

Je me dirige vers elle, en tenue d'Adam. Elle porte quant à elle un t-shirt blanc et un short. Elle paraît fatiguée. De gros cernes noirs entourent ses yeux. Je ne dois pas être beaucoup plus frais. De ma bouche sourd une haleine de chacal. Mon crâne brûle comme une fusée de détresse.

« Tu vas faire quoi ? » demande-t-elle. Je lui lance un regard interrogateur et elle ajoute : « Pour ta femme. »

Soudain, tout me revient. La tempête, les micros et les caméras dans mon bureau, à la maison, les Russes de l'autre côté de la rue, le cri de Libby, la berline noire qui s'éloigne avec ma femme à l'intérieur.

« Aller voir la police.

— Oui, fait-elle d'un ton sec.

— Tu n'es pas d'accord ?

— Si, peut-être. » Elle hausse les épaules, l'air de signifier le contraire.

Je me sens à l'étroit dans cette petite cuisine. J'ignore à quel point nous sommes proches. Certes, nous avons baisé dix fois cette nuit, mais à la lumière du jour je ne suis pas sûr d'avoir le droit de poser la main sur son épaule.

Je m'autorise à lui gratter la nuque du bout des doigts.

« Qu'est-ce qui ne va pas ? »

Mon contact ne semble pas l'incommoder. Elle s'approche de moi, appuie sa poitrine contre la mienne.

« Simple prudence. Tu ne le connais pas aussi bien que moi.

— Je croyais que personne ne le connaissait.

— J'ai entendu des histoires. Des histoires horribles. »

Elle se détourne.

Je songe à insister, à lui demander des précisions, mais juge finalement préférable de changer de sujet : « Je peux utiliser ton téléphone ? »

Elle récupère son portable au salon.

Je prends l'appareil et sors la carte de l'agent Mitchell de mon portefeuille. Le bristol est mouillé mais lisible. Je compose le numéro. À ma grande surprise, il décroche en personne.

« Ici Jim Thane », expliqué-je.

Il paraît soulagé. « Monsieur Thane. Où êtes-vous ?

— Chez une amie. J'ai besoin de votre aide. Il s'est passé quelque chose.

— Quoi donc ?

— Ma femme. Gedrosian l'a enlevée. »

Il semble interloqué. « Gedrosian ? Gedrosian l'a… enlevée ?

— Pas lui, ses hommes », dis-je pour atténuer l'incongruité de mes propos. « Ils vivent en face de chez moi. Ils m'espionnaient depuis que je suis arrivé en Floride. Ils me surveillaient. »

J'entends un souffle dans l'écouteur. Un soupir ? Un rire ?

« Laissez-moi récapituler : Ghol Gedrosian habite en face de chez vous. Depuis le temps que je le cherche, j'ai parcouru treize États, quarante-six comtés, avec une équipe de douze hommes. Et vous, vous étiez voisins ? Il vous empruntait du sucre, ou l'inverse ?

— Non. Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.

— Ensuite, il est venu… kidnapper votre épouse ?

— Non. Il n'est pas intervenu en chair et en os. Ce sont ses hommes qui s'en sont chargés.

— Je vois. Il a ordonné à ses hommes d'enlever votre femme.

— Oui. Je peux vous montrer.

— Vraiment ? Eh bien, je ne demande qu'à voir.

— Rendez-vous chez moi.

— J'y serai dans une heure. »

Je dévore trois tranches de bacon. Amanda me prépare une granola, que j'engloutis avec ferveur, espérant calmer le martèlement dans mon crâne. L'effet est nul. J'ai l'impression de me retrouver comme au bon vieux temps, lorsque la descente attisait le manque, quand je commençais à penser à la came chaque seconde, à comprendre que j'en avais besoin juste pour être normal. Rien à voir avec l'héroïne ou le Percocet, qui vous laissent une semaine ou deux pour décider si vous allez plonger corps et âme ou reprendre une existence ordinaire après une bonne crise.

La meth est différente. Elle se plante à deux centimètres de votre visage, vous harcèle avec la pugnacité d'une amante ultrapossessive. Elle exige votre attention exclusive. Un soutien, un engagement sans faille de votre part.

Amanda va au salon. À son retour, elle tient délicatement un objet, qu'elle me présente dans ses mains en coupe, comme s'il s'agissait d'un fragile oisillon.

« Tiens, prends ça. »

Je baisse les yeux. Un pistolet. Une arme noire, anguleuse, profilée comme une vilaine guêpe.

« C'est quoi ?

— Un pistolet, idiot. On s'en sert pour tirer sur des gens.

— Je ne tire sur personne.

— Tu ne sais pas à qui tu as affaire. Regarde. » Elle approche l'arme, canon pointé à distance. « Là, c'est le cran de sûreté. Tu le descends avec ton pouce si tu veux faire feu.

— Aucune chance.

— La culasse est chargée. Il suffit d'enlever le cran de sûreté et d'appuyer sur la queue de détente, compris ?

— Amanda…

— Cran de sûreté, queue de détente.

— Amanda…

— Prends-le. » Elle pose d'autorité l'engin de mort entre mes mains. Je suis surpris par son poids.

« Où as-tu eu cette arme ?

— Un ami me l'a donnée. Pour me protéger.

— Pour te protéger de ton tortionnaire, au cas où il te retrouverait ?

— Pas au cas où, mais quand. »

Je mets le calibre dans ma poche. Il s'y loge confortablement. Je sens sa masse contre ma hanche. « Je ne serai pas long. Attends-moi ici. »

Je l'embrasse sur la joue. Une bise chaste, identique à celle dont on gratifie une tante éloignée. Au moment où je lève la tête, elle pose la main derrière ma nuque et m'attire de nouveau à elle pour un baiser fougueux et désespéré, qui ressemble à la dernière étreinte d'amants qui ne se reverront plus. Ce n'est pas très rassurant.

« Tu me fais un peu peur, avoué-je quand nos lèvres se séparent.

— Prends également ça. » Elle me tend son téléphone. « Au moindre problème, tu appelles.

— Je vais juste parler à la police, Amanda. La police. Ils sont du bon côté.

— Oui, je sais. »

OceanofPDF.com