Sans retour
Chapitre 45
45
Mitchell slalome comme un fou sur la voie rapide. « Les Mexicains appartenaient au gang Zeta. À l'origine, ils étaient implantés en Californie, mais, aujourd'hui, ils ont des membres partout. Y compris à Miami et à Tampa, monsieur Thane. Et maintenant à Fort Myers. »
Je l'écoute, figé à la place du mort. Mitchell conduit d'un air décontracté, la main droite sur le volant. Il se permet même de me regarder toutes les deux secondes pour jauger mes réactions, tandis qu'il m'expose ses théories sur la sociologie des gangs. J'acquiesce poliment, mais entre la nuit passée à fumer de la meth, et la découverte des caméras suivie de leur disparition, je suis à deux doigts de vomir ma granola sur ses cuisses.
J'attache ma ceinture de sécurité.
« Les types que nous avons trouvés étaient de petites frappes sorties de prison depuis trois semaines, poursuit Mitchell. Pas une grande perte pour l'État de Floride, si vous voulez mon avis.
— Que leur est-il arrivé ? »
Il me lance un regard en biais. « Je ne vais pas vous mentir, monsieur Thane. Il faudra sans doute refaire l'intérieur de votre voiture. Les gens qui se sont livrés à ce massacre ont eu la journée entière pour commettre leur forfait. Je pense qu'ils voulaient obtenir des informations. Ces malheureux n'avaient pas une chance de s'en sortir. » Il secoue la tête. « Pour la fille, en revanche, c'est plus intéressant. Surtout à la lumière de ce que vous m'avez dit. Vous voulez que je vous raconte sa vie en détail ou juste la version abrégée ?
— La version abrégée.
— C'est mon collègue, qui m'a appelé tout à l'heure. Il fait partie de mon équipe. Selon lui, la fille est une tapineuse de Vegas. Enfin, pas vraiment une tapineuse. Disons qu'elle bossait dans l'industrie du bien-être. Elle était au service de Ghol Gedrosian. Elle s'occupait des gros parieurs. Dix ou quinze mille la nuit. Je me demande bien ce qu'on peut s'offrir pour quinze mille dollars la nuit. » Il lève la main. « Pas la peine de me répondre. Quoi qu'il en soit, elle s'appelle… enfin elle s'appelait Danielle Diamond. Ce nom vous évoque quelque chose ?
— Pourquoi est-ce que je connaîtrais une pute de Vegas ? »
Il m'adresse une œillade, l'air de dire : “puisque vous êtes un client régulier de monsieur Gedrosian, vous vous êtes peut-être croisés”.
Je ne relève pas. Il continue :
« J'ai suggéré que nous fassions un petit crochet par la morgue. Vous me direz si vous avez déjà vu la fille. Ils ne l'ont pas torturée, au cas où cela vous importerait. Après, nous passerons au commissariat pour prendre votre déposition.
— Quelle déposition ?
— Vous comptez bien déclarer la disparition de votre femme, monsieur Thane ? Enfin, si vous voulez dissiper tout malentendu. » Le discours implicite est clair : “si vous voulez nier formellement l'avoir menacée et obligée à fuir”.
Vingt minutes plus tard, nous nous garons sur le parking d'un immeuble en béton ocre. Le bâtiment austère et carré est situé en retrait de la route et protégé par un haut grillage. Un panneau indique : “Institut médico-légal”. La vaste pelouse qui l'entoure achève de suggérer que l'endroit a été conçu pour supporter les assauts d'une foule avide de frissons morbides, ou de cadavres avides de liberté.
Dès que nous entrons dans le bâtiment, Mitchell adopte un air sérieux. Sans doute éprouve-t-il le même inconfort que moi en compagnie des morts.
Il montre sa carte au gardien en faction derrière le comptoir et signe le registre. Nous franchissons une porte à ouverture électrique et manquons percuter un gros barbu qui se dirige dans l'autre sens. Tout, chez cet homme, est immense : sa tête, ses mains en forme de battoirs, son ventre proéminent, sa blouse trop grande.
L'homme s'arrête à quelques centimètres de Mitchell, qui n'a pas bronché.
« Salut, Ryan, fait l'agent.
— Bon sang, Tom. Tu tombes mal. J'allais me chercher une sucrerie au distributeur. Viens avec moi, si tu veux. »
Vu sa corpulence, nous avions de grandes chances de le croiser en chemin pour le distributeur, quelle que soit l'heure. Nous l'accompagnons dans un couloir en parpaings. La température est glaciale. Mitchell fait les présentations :
« Ryan Pierce, voici Jim Thane. »
Ryan hoche la tête sans ralentir. « Enchanté de vous connaître. » Manifestement, la sucrerie monopolise toutes ses facultés motrices.
« La Mercedes lui appartient », ajoute Mitchell.
Le grizzly en blouse blanche s'arrête soudain. Il se tourne vers moi, la mine préoccupée. « Ah, mince. Désolé.
— Monsieur Thane n'a pas encore vu sa voiture, précise l'agent. Elle était toute neuve. Un cadeau pour sa femme.
— Sans déconner », dit Ryan. Puis il reprend sa route. « Quel dommage ! Vous pourrez peut-être vous faire rembourser. Il existe une garantie de vices cachés, non ? Si vous la rapportez en moins de trente jours, on vous rend l'argent. Vous n'aurez qu'à raconter que vous n'avez pas vu le sang lorsque vous l'avez prise chez le concessionnaire. »
Il s'arrête devant la machine au bout du couloir. « Des Twix ? » Il nous regarde alternativement, Mitchell et moi. « Deux doigts coupe-faim ? »
Je me rends compte que j'ai très envie d'une barre chocolatée – un des effets secondaires de la meth –, mais parviens à me refréner. Je secoue la tête.
Pierce hausse les épaules. Il introduit une pièce dans le distributeur, tape le code et la friandise tombe dans le tiroir.
Après avoir déchiré l'emballage, il engloutit sa collation en deux bouchées. « Bon Dieu, ce que j'aime le caramel, s'extasie-t-il, la bouche collante. Je ne sais pas ce qu'ils mettent d'autre là-dedans, mais c'est délicieux.
— Je m'en voudrais d'interrompre ton plaisir, intervient Mitchell, mais on est un peu pressés. Je dois encore remplir une déclaration de disparition. Tu veux bien nous montrer la fille ?
— Oh, oui, pas de problème. » Grizzly est tout disposé à nous rendre service maintenant qu'il a eu sa ration de glucose. « Venez avec moi. »
Nous rebroussons chemin le long du couloir. Au niveau de l'entrée principale, nous suivons une flèche sur laquelle est écrit “Chambre froide”. Après avoir passé deux portes coulissantes, qui s'ouvrent automatiquement à notre passage, nous aboutissons à un lourd panneau de métal, puis à la chambre froide elle-même.
L'atmosphère polaire me brûle les sinus. Devant nous, six rangées de caissons hermétiques. Vingt colonnes. Un corps dans chacun.
« J'espère que monsieur Thane reconnaîtra la victime », dit Mitchell à l'intention de son ami.
Pierce lèche le chocolat sur ses doigts, puis les essuie sur sa blouse. « L'autopsie n'est que pour demain, mais la cause de la mort me paraît évidente. Ils ont accompli un travail consciencieux. »
Il marche jusqu'à l'un des casiers, orné d'une étiquette où est griffonné “Danielle Diamond”.
Il entoure la poignée de ses gros doigts et tire. Le plateau coulisse sur ses roulements à billes. On devine la forme d'une dépouille sous un drap blanc.
« Son identité ne fait pas de doute, précise Pierce. On a les empreintes. Elle est connue des autorités : douze arrestations pour prostitution au cours des cinq dernières années. Vegas essaye de faire le ménage pour privilégier le tourisme familial. Plus de Disney, moins de pipes.
— J'aime bien ce slogan, déclare Mitchell. Plus de Disney, moins de pipes. Je me demande ce que ça donnerait en latin.
— Magis Disney, minus fellare », propose le légiste. Il baisse les yeux sur le corps et, d'un geste, invite Mitchell à procéder. Après vous.
L'agent attrape le drap au niveau de l'épaule de la victime. Il m'adresse un dernier regard. « J'espère que vous pourrez nous aider, monsieur Thane. Avec un peu de chance, vous avez croisé cette femme au cours d'un de vos… de vos nombreux voyages d'affaires. En Californie ou en Floride. Qui sait ? Vous l'avez peut-être même vue à Las Vegas. » Il s'éclaircit la voix. « Monsieur Thane, je vous présente Danielle Diamond, alias Sandra Love, alias Dierda Starr. Aussi connue sous le nom de Dee Dee Starr. » Il ôte le drap.
Ma femme, Libby Thane, gît morte sur le chariot. Elle a les yeux fermés. Une longue plaie couleur goudron rature son cou. L'entaille est si profonde qu'une tape sur la tête suffirait à la décapiter. Sa peau est blême, exsangue. D'une blancheur telle qu'elle se confond presque avec le drap qui la dissimulait.
« Vous la connaissez, monsieur Thane ? » interroge Mitchell.
Je m'applique de toutes mes forces à demeurer immobile. Je garde les pieds plantés au sol malgré la terre qui se dérobe. Je crains un instant de m'évanouir et de me fracasser le menton sur le béton, mais je parviens à rester droit. Une inspiration, et je me tourne vers l'agent Mitchell. Il m'observe, attentif. Je soutiens son regard.
« Non. J'ignore complètement qui est cette femme. »
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