Sans retour
Chapitre 9
9
À mon retour au bureau, je trouve un tas de courrier publicitaire adressé au “directeur de Tao Software” et, à côté de la pile, une enveloppe en papier kraft sur laquelle un post-it précise : “Jim – comme convenu, les transactions par items – Joan”.
J'ouvre l'enveloppe. À l'intérieur, les états comptables de la société. Hier, j'ai appris de la bouche de Joan que Tao, une entreprise sur le point de faire faillite, se débrouillait pour dépenser quatre cent mille dollars par mois en marketing. Quatre cent mille dollars pour un produit qui n'est même pas terminé. Inutile d'être grand clerc pour flairer la magouille. Avant même d'examiner les documents préparés par la chef comptable, mon antenne spéciale repérage de détournement de fonds se met à vibrer.
Je mets exactement trente secondes à trouver d'où vient le problème. Sur la première page figure une liste de fournisseurs récemment payés par Tao Software. Les montants sont normaux sur les premières lignes : 327 dollars pour des agrafes, 267 dollars en dépôt de brevet, 847 dollars en frais d'expédition.
La quatrième ligne me saute aux yeux : 48 000 dollars pour un service intitulé Foires et Salons Inter Pro.
Et ça continue : cinq jours plus tôt, une autre facture pour Foires et Salons, de 26 500 dollars. Encore deux semaines auparavant, un virement de 52 756 dollars. Toutes les transactions sont inscrites à la rubrique “Marketing (Stands et Expositions)”.
J'étudie les feuilles les unes après les autres. En tout, il y en a pour presque trois millions. Et les documents ne couvrent que la dernière année d'exercice. Foires et Salons Inter Pro a-t-il également siphonné l'entreprise les années précédentes ?
Je jette la liasse sur mon bureau et compose le numéro de David Paris.
Il voit sûrement mon nom sur son écran car il répond sur un ton enjoué : « Salut, Jim. » Il ressemble à un ado amoureux qui reçoit enfin l'appel de la fille de ses rêves. « Que puis-je faire pour vous ?
— Vous pouvez venir dans mon bureau. Maintenant. » Toute trace de politesse a déserté ma voix.
Il apparaît sur le seuil de mon bureau quelques secondes après que j'ai raccroché. Je l'imagine bondir par-dessus son plan de travail et traverser la salle en un éclair, tel un Superman de l'open space. Je fais pivoter mon siège et le fusille du regard.
« Oui, Jim ? dit-il.
— Foires et Salons Inter Pro. »
Il ne réagit pas. J'attends en silence sans le quitter des yeux.
« Je vous demande pardon ? interroge-t-il enfin.
— Foires et Salons Inter Pro », répété-je. J'essaye de rester calme, froid, mais la joie du triomphe monte en moi. Se pourrait-il que ce soit si facile ? Tous les problèmes de Tao viennent-ils d'un seul cadre corrompu ?
On appelle ce genre d'escroquerie “le fournisseur fantôme”. J'en ai trouvé un dans presque toutes les entreprises que j'ai été chargé de redresser. Voici comment fonctionne la combine : l'aigrefin loue une boîte postale sous un intitulé fallacieux, mettons “Fournitures de bureau”. Il envoie des factures à des entreprises quelconques, des PME qui n'ont pas les moyens d'avoir un comptable à plein temps et se contentent de payer les factures qui se présentent. Le comptable intérimaire s'imagine toujours que quelqu'un, dans l'entreprise, a passé la commande. Les sommes restent modestes : 100 dollars par-ci, 250 par-là. Sur une longue période, et quand l'arnaque concerne plusieurs centaines de boîtes, l'escroc peut se constituer un joli pactole.
La malversation que je découvre ici est beaucoup plus ambitieuse. Elle vient de l'intérieur. Quelqu'un, chez Tao, présente des ordres d'achat factices au service comptabilité. Possible qu'il y ait un complice extérieur, qui loue une boîte postale au nom de Foires et Salons et qui réponde au téléphone le cas échéant.
Maintenant, David Paris me fixe avec des yeux ronds. Il attend que je continue et, lorsqu'il s'aperçoit que le silence se prolonge, plisse les paupières d'un air interrogateur. « J'ai bien peur de ne pas comprendre, Jim.
— Foires et Salons Inter Pro, martelé-je. Un fournisseur. Le département marketing, qui est le vôtre si je ne me trompe, dépense énormément d'argent pour s'allouer leurs services. Qui sont-ils ? Quel genre de prestations offrent-ils ? »
Une fois de plus, David paraît perplexe. Il regarde ses pieds, fronce les sourcils. Son attitude est celle d'un homme de bonne volonté qui ignore comment satisfaire son interlocuteur.
« Désolé, avoue-t-il faiblement. Ce nom ne me dit rien.
— Foires et Salons Inter Pro, répété-je pour la quatrième fois. Le département marketing leur a donné trois millions sur les douze derniers mois. »
Une lueur d'inquiétude se lit soudain sur le visage de David. Il vient de comprendre qu'une accusation de vol en entreprise plane sur lui.
« Non ! » s'exclame-t-il un peu trop fort. Il se tient dans l'embrasure de la porte et sa voix a résonné. D'après ce que je vois, il n'y a pas beaucoup de monde dans l'espace de travail, mais les bruits de fond s'interrompent brusquement. Les conversations s'arrêtent, les gens tendent l'oreille en direction du bureau du patron. David perçoit également ce changement d'atmosphère. Il s'avance, baisse d'un ton, toujours affolé.
« Je n'ai jamais entendu parler de cette boîte, Jim. »
Je lui tends le rapport de Joan. Il examine la première page. En tant que cadre marketing, il n'est pas vraiment au courant des subtilités comptables. J'observe ses yeux aller et venir sur les colonnes de chiffres, tandis qu'il essaye de comprendre ce que je veux lui montrer. Il termine son inspection. Comme il hausse ses petits sourcils gobelinesques, ceux-ci disparaissent sous sa frange.
« Non, bredouille-t-il pour lui-même. Non, non, non. » Il lève les yeux sur moi. « Jim, murmure-t-il d'une voix ardente. J'ignore totalement à qui sont adressés ces virements. Je ne connais pas cette société. Foires et Salons Inter Pro. » Il répète le nom en articulant, en crachant presque, comme s'il s'agissait d'une appellation honteuse.
« Vous n'avez pas soumis ces factures ? interrogé-je.
— Non. Pas du tout. » Sa voix est calme mais ferme.
« Vous n'avez pas validé ces dépenses ?
— Jamais de la vie.
— Je parle de trois millions de dollars. Tao Software a payé trois millions de dollars à cette société. Pour acheter quoi ?
— Comment le saurais-je ?
— David », dis-je en baissant la voix. J'adopte les inflexions d'un père sermonnant gentiment son fils préféré. « Je veux que vous me parliez sans détour. Je ne peux vous aider que si vous me dites la vérité. Nous ne sommes pas obligés d'en passer par la voie légale. On peut régler cette histoire discrètement. Je n'ai aucune envie de porter plainte. Lavons notre linge sale en famille. »
Il prend un air courroucé. « J'ignore ce dont vous m'accusez, Jim, mais je n'ai rien à voir avec tout cela. Quoi qu'il en soit, je n'aurais pas pu émettre ces factures sans ratification. Demandez à Joan. Elle doit avoir gardé des traces. »
Bien sûr. Même dans une compagnie aussi naze que Tao, personne ne signe un chèque de cinquante mille sans en référer à quiconque.
Je congédie David d'un geste de la main. Il quitte mon bureau en ronchonnant, fâché. J'appelle la chef comptable :
« Joan, j'ai le nom d'un fournisseur qui…
— Foires et Salons Inter Pro ? demande-t-elle.
— Qui est-ce ?
— Aucune idée.
— David a-t-il validé ces paiements ?
— Je n'ai aucun document le confirmant. J'ai déjà vérifié. Quelqu'un a bien rédigé les chèques, mais ce n'est pas moi.
— Alors qui ?
— Je l'ignore.
— Essayez de me trouver toutes les informations disponibles sur cette société. Téléphone, adresse, tout ce que vous pouvez.
— Dernière page du rapport, indique-t-elle. Rubrique “Renseignements fournisseurs”. Tout à la fin. »
Je regarde à l'endroit indiqué. Une fois encore, Joan a anticipé mes attentes. Elle a fort judicieusement noté l'adresse mail et le numéro de téléphone de Foires et Salons Inter Pro. L'indicatif et l'adresse renvoient à Naples, en Floride. Mon pressentiment se confirme : “BP 3524” est une ville dépourvue d'immeubles.
« Merci, Joan, dis-je au téléphone. J'ai trouvé. »
Je raccroche et compose le numéro du supposé fournisseur.
Une voix féminine me répond.
« FSIP, à votre service. »
Je donne le nom le plus improbable auquel je puisse songer. « Je voudrais parler à Tanisha Rockefeller Margarita, s'il vous plaît.
— Désolée, elle n'est pas disponible pour l'instant. Voulez-vous laisser un message ? »
La démonstration est édifiante. Je ne parle pas à une vraie secrétaire qui connaîtrait les noms des différents employés, mais uniquement à quelqu'un chargé de répondre au téléphone.
« Quelle est votre adresse ? demandé-je.
— Qui est au bout du fil ? »
Je coupe la communication, stupéfait. En matière d'incompétence et de menus larcins, j'ai vu de tout dans les entreprises où l'on m'a parachuté. Mais jamais rien d'aussi effronté. Les voleurs se contentent en général de cent dollars par-ci, de deux cents par-là. Des montants assez faibles pour passer inaperçus. Aujourd'hui, je me retrouve avec une somme de trois millions de dollars. À quoi pensaient les escrocs ? Croyaient-ils sincèrement que personne n'allait remarquer un tel trou dans la caisse ?
Eh bien, je leur réserve une petite surprise. Ils ne s'attendent sûrement pas à recevoir la visite du directeur de Tao en personne. C'est pourtant ce qui va se produire.
Procédons dans l'ordre. D'abord, dénicher leur véritable adresse.
Je prends l'enveloppe en papier kraft fournie par Joan, y fourre quelques pubs prises sur mon bureau, histoire de donner un cachet authentique à la manœuvre, puis griffonne à traits nerveux, sur la face externe de l'enveloppe : “FSIP”, suivi de l'adresse correspondant à la boîte postale.
Je ferme l'enveloppe et appelle Amanda. Lorsqu'elle arrive, je lui tends le courrier. « Envoi express. Je veux que ça arrive demain à la première heure. »
Demain matin, j'aurai ma réponse.
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