Sans retour
Chapitre 38
38
Il pleut quand j'arrive à la maison.
L'averse, quelques gouttes sur le pare-brise tandis que je reviens du bureau, se transforme en intempérie conséquente au moment où je m'extirpe de la voiture. Je lève les yeux. Midi tout juste passé et le ciel est noir, le déluge imminent. L'eau éclabousse le gravier à mes pieds. Une odeur de poussière chaude monte du sol. Le tonnerre gronde au loin.
La Mercedes de Libby n'est pas là. De toute façon, je ne m'attendais pas à trouver ma femme à la maison. On ne peut pas à la fois guetter le retour de son mari et mener une double vie. Travailler pour son amant.
Je gravis les marches jusqu'à notre chambre et commence ma fouille par le tiroir où Libby garde ses sous-vêtements. Un endroit souvent prisé des cachottières. Je passe mes mains dans les habits. J'ignore ce que je cherche : le coin replié d'un emballage de préservatif, la douce couverture d'un journal intime, voire le papier plié d'une lettre d'amour rédigée par Tad. Ou écrite en cyrillique.
Ma quête est un échec. Rien que des vêtements, pas si nombreux que ça, d'ailleurs.
Je passe à l'armoire. D'abord les étagères du haut, qui contiennent les pulls. Ensuite je m'agenouille et entreprends d'examiner une à une les boîtes à chaussures et autres sacs à main inutilisés. Chou blanc. Pas de mot, pas de papier, pas de secret.
Je vais explorer les tiroirs de la cuisine. J'inventorie tous les objets qui s'accumulent traditionnellement en pareil lieu : tire-bouchon, ouvre-boîte, couteaux émoussés, spatule, pelote de ficelle… Les placards, les recoins derrière les assiettes et les verres ne m'en apprennent pas davantage. Je jette dans l'évier la farine contenue dans une boîte en fer-blanc, puis le sucre en poudre d'un tupperware.
À l'extérieur, l'averse s'accentue. Les gouttes tambourinent sur le toit. Un éclair, suivi quelques secondes plus tard d'un coup de tonnerre qui ébranle les vitres.
Alors que je contemple le jardin à travers la fenêtre, un autre éclair illumine le potager et la remise, un peu en retrait.
La remise, bien sûr.
Je sors de la maison en laissant la porte ouverte, trottine sous la pluie qui tombe à présent avec virulence. Les gouttes bombardent mon crâne endolori, lavent la sueur de mon visage. Ma chemise est trempée en deux secondes. L'eau s'accumule dans mes chaussures. Je glisse dans la boue.
Par chance, la cabane n'est pas verrouillée. La fine porte en tôle ondulée grince sur ses gonds rouillés lorsque je tire la poignée.
Je découvre le paquet là où il doit être, sur l'étagère du bas. J'avais vu Libby à genoux, la dernière fois. L'objet est enveloppé dans du papier blanc de boucherie.
Mes mains tremblent. J'ai la conviction d'avoir trouvé une réponse, même si j'ignore à quelle question elle se rapporte. J'arrache l'emballage. Le papier mouillé se délite sous mes doigts humides. Trois DVD à l'intérieur, frappés au logo de Hewlett-Packard et ornés du slogan : “Inventez”.
Chaque disque porte une date inscrite à la main, au feutre indélébile : “2 juin”, “12 juillet” et “19 juillet”.
Je retourne au salon et glisse le premier DVD, celui du 2 juin, dans le lecteur.
Le film commence immédiatement. Pas de générique. Je sais tout de suite à quel genre j'ai affaire : image contrastée, couleur orangée omniprésente, halètements saturés… J'ai vu ces vidéos un millier de fois, comme chaque Américain.
Un détail, cependant, attire mon attention. On ne peut pas nier que ce soit de la pornographie, mais quelque chose cloche. Le film est trop réel.
Une jeune fille d'environ quinze ans s'affiche à l'écran. Son visage m'est familier, mais je ne parviens pas à me rappeler où je l'ai vue. Allongée nue sur une bâche en plastique, luisante de sueur, elle a les cheveux plaqués sur le crâne et les jambes écartées. Sans doute est-elle attachée à des montants de lit, invisibles à l'écran. Un bâillon qui ressemble à une cravate en nylon est enfoncé dans sa bouche. J'observe en outre que sa tête est maintenue par de l'adhésif noir autour du front. Ses yeux sont remplis de larmes.
Une voix masculine, en off : « Tu sais ce qui va t'arriver ? » Le timbre est doux. L'inconnu parle très lentement, avec un accent russe : « Nous allons te découper, te faire mal. C'est ce que tu veux ? »
La fille, paniquée, essaye de secouer la tête, mais l'adhésif n'autorise qu'un ou deux soubresauts frénétiques.
« Tu es tellement calme, Lisa. Dis un mot à la caméra. »
Ses yeux vacillent, se posent sur l'objectif, sur moi. Je n'ai jamais vu un tel regard et prie pour ne jamais le revoir.
« Bientôt, ma chère », susurre le Russe. Le film s'arrête.
Je fixe un long moment l'écran noir. Une voix intérieure me déconseille de regarder le deuxième disque. Je sais ce qu'il contient, ça ne m'intéresse pas. Je voudrais remettre les DVD dans leur emballage et les reposer sur l'étagère afin de les oublier. Mais cette démarche est impossible, car je dois connaître le secret de Libby.
La suite est encore pire. Même fille, même pièce. L'angle de prise de vue demeure identique, mais du temps a passé. Suffisamment pour qu'il se produise des choses horribles. La jeune victime n'a plus peur. Elle est en état de choc, à peine en vie. Ses poignets, ses jambes et sa tête sont toujours entravés. Elle a les yeux ouverts, sa respiration est calme, mais elle ne bouge plus du tout. Un mélange de sang, de morve et de Dieu sait quoi encore souille son visage. Ses petits seins sont rouges et enflés, ses joues contusionnées. Sa belle peau laiteuse s'orne désormais d'orifices noirs suintant de pus. Je devine qu'il s'agit de brûlures de cigarettes.
Le Russe reprend la parole : « Pauvre petite. Pauvre, pauvre petite. Si tu nous avais écoutés, elle n'en serait pas là. Elle irait à l'école, elle ferait ses devoirs avec plaisir, elle aurait un petit ami, comme promis. Mais tu n'as pas bien travaillé. Nous t'avions donné des instructions et tu as échoué. Tu n'es qu'une imbécile. Il ne te croit pas, il ne te fait pas confiance. Tu dois t'améliorer. La prochaine fois, tu n'aimeras pas ce que nous lui ferons. »
Les déclarations du bourreau sont effroyablement prémonitoires. Le troisième DVD est plus ignoble encore que les précédents. La fille est toujours vivante. Ses tortionnaires ont fait ce qu'il fallait. Cela n'a pas dû être facile. Physiquement ou mentalement, il ne reste pas grand-chose d'elle. Elle ne ressemble plus du tout à l'adolescente de la première vidéo, ni même à un être humain. On distingue encore ses yeux blancs à travers le magma de son visage. Ils sont ouverts mais ne voient plus rien.
« Tu te rends compte de ce que tu as fait ? interroge le Russe hors champ. Tu sais pourquoi nous nous sommes attaqués à elle ? À cause de toi. Tout est de ta faute. Il ne te croit toujours pas. Dernier avertissement. Ou notre prochain film aura une nouvelle star : toi. »
La voix de Libby me fait sursauter. « Qu'est-ce que tu fabriques, Jimmy ? »
Je me retourne. Elle se tient sur le seuil du salon, appuyée au montant de la porte pour garder l'équilibre. Elle est trempée. Ses cheveux pendent en longues torsades dégoulinantes. Elle ne semble pas en colère. Juste épuisée. Peut-être est-elle soulagée que j'aie enfin découvert son secret. « Tu n'aurais pas dû les regarder, dit-elle.
— Qui est cette fille ? » Je désigne la télé. Malgré l'écran noir et muet, il est évident que je parle de la victime des tortures.
« Tu ne comprends pas, se désole Libby. C'est une catastrophe.
— Qui est-elle ?
— Arrête, je t'en prie.
— Qui est-elle ?
— Jimmy…
— Qui est-elle, bon Dieu ? » hurlé-je.
Elle ouvre la bouche pour répondre, mais paraît se raviser aussitôt. Elle me regarde, fait volte-face, monte à l'étage.
Je la rejoins dans la chambre. Elle est plantée devant la fenêtre, les yeux dans le vide.
« J'ai trouvé le micro dans le cadre de la photo, Libby. Je sais que tu travailles pour Tad. »
Elle ne bouge pas, ne parle pas.
« Qui est l'adolescente sur le DVD ? »
Malgré son silence, je continue, plus doucement qu'elle ne le mériterait : « Réponds-moi, s'il te plaît, Libby. Qui est-elle ? »
Elle se tourne vers moi. Sa peau est si blanche, si fine que je distingue l'entrelacs de veines bleues sous ses yeux. Elle plisse les lèvres. Sa réponse n'est qu'un soupir, un courant d'air glacé : « C'est ma fille.
— Ta… fille ? » Je m'ébroue. « Tu n'as pas de fille. Tu n'as jamais eu de… Attends une minute : tu as eu un enfant avant moi ? »
Elle reste silencieuse.
« Pourquoi l'ont-ils torturée ?
— C'est une longue histoire, Jimmy. Et je ne crois pas que j'aurai le temps de te la raconter.
— Nous avons tout le temps du monde.
— Oh non. Ne crois pas ça. »
Je commence à discerner les grandes lignes du complot. « Tout n'était que mensonges, alors ? Ton passé, tout ce que tu m'as raconté… Des mensonges, pas vrai, Libby ? »
À l'évocation de son prénom, je repense à la soirée au restaurant, en compagnie de Martin et de son épouse. Je revois la femme qui avait abordé Libby à la fin du repas, celle qui la prenait pour quelqu'un d'autre.
« Bon Dieu, soufflé-je. Est-ce que tu t'appelles Libby, au moins ? »
Ses yeux parcourent lentement la pièce. Je suis son regard, qui se pose sur le ventilateur au plafond. L'appareil tourne paresseusement au-dessus de nos têtes, brassant un air lourd.
« Dis-moi ce qui se passe, Libby. Je peux sans doute t'aider.
— M'aider ? rit-elle. Non, Jimmy. Je suis sûre que tu ne peux pas m'aider.
— Qui a fait ces vidéos ? Ils te font chanter, c'est ça ? Pourquoi ? Que veulent-ils ? »
Elle reste muette, mais cela n'a plus d'importance. J'ai compris de quoi il retourne. « Tu ne travailles pas pour Tad, hein ? C'est Ghol Gedrosian. Tu as toujours été à son service. Où est-il ? Il rôde dans les parages ? »
Elle pose un doigt sur ses lèvres. Sa voix est si ténue, la pluie tombe si fort sur le toit, que je l'entends à peine : « Chut. Ne prononce pas ce nom. »
Je hausse le ton : « Où est-il ? Où se cache Ghol Gedrosian ? »
Silence.
« Je te faisais confiance. Depuis combien de temps es-tu son esclave ? Combien d'années ? »
Elle m'observe avec une expression indéchiffrable. De la colère, peut-être ? Ou de la haine ? De la peur ? Non, décidé-je. Rien de tout cela. Je réalise avec effroi qu'elle éprouve de la pitié à mon égard. Elle me plaint.
« Tu n'as aucune idée du pétrin dans lequel tu t'es fourré, pas vrai ?
— Pourquoi te fait-il chanter ? Dans quel but ? »
Elle s'approche de moi, prend ma main et se penche à mon oreille. Je peux sentir son souffle sur ma peau. J'ai l'intuition qu'il s'agit là du crépuscule de notre intimité, de notre dernier moment en tant que mari et femme. « Nous devons partir, chuchote-t-elle. Si tu veux vivre, il faut quitter cette maison tout de suite. Crois-moi. »
Je la repousse. Elle titube. « Te croire ? éclaté-je. Laisse-moi tranquille ! »
Je m'aperçois qu'elle est effrayée… par moi. Elle lance un regard subreptice au ventilateur.
Cet appareil possède une sorte d'aura maléfique. Il me fait penser à un œil lubrique, sadique, qui se repaît du spectacle sordide, de cette ultime dispute conjugale que nous lui offrons.
« Qu'est-ce que tu regardes ? questionné-je. Pourquoi tu n'arrêtes pas de… » Je m'interromps. En deux enjambées, j'atteins la table de chevet. Je m'empare du premier objet de poids que je trouve : un serre-livres métallique en forme d'éléphant et de la taille d'une brique. Cette babiole était déjà là quand j'ai emménagé. Je monte sur le lit et me penche vers le ventilateur.
« Qu'est-ce que tu fiches ? » s'alarme Libby.
D'un coup bien ajusté au centre de l'appareil, je casse l'œil en plastique. Le ventilateur se désolidarise du plafond. Je le regarde pendre à dix centimètres des bardeaux, retenu par les fils électriques. La poussière de plâtre se répand sur le plancher. J'examine l'intérieur de l'appareil. Pas d'erreur possible. Derrière le cache détruit, un objectif de caméra me toise.
Je suis hors de moi. « C'est quoi, ce bordel ? » Je frappe de nouveau le ventilateur avec le serre-livres. Les fils électriques cèdent, tout le dispositif s'écroule par terre, ne laissant qu'un fin nuage de poussière blanche en suspension.
Je pointe un doigt accusateur vers la fenêtre, vers la maison obscure de l'autre côté de la rue.
« C'est lui, hein ?
— Attends, Jimmy, laisse-moi t'expliquer…
— Notre voisin, Ghol Gedrosian.
— Non, tu te trompes. Ils t'ont entendu. Ils vont arriver. Il faut partir d'ici. »
Je refuse de l'écouter. Après avoir sauté du lit, je l'écarte sans ménagement de mon chemin et quitte la chambre, le serre-livres à la main.
« Reviens, Jimmy ! Ils vont te tuer ! »
Je dévale les marches quatre à quatre, arrive dans le salon. Maintenant, je vois des caméras partout. La vieille horloge, postée dans le coin. Combien de fois Libby et moi nous sommes-nous allongés sur le canapé juste en face ?
Je scrute l'intérieur de la pendule. La vitre reflète mon visage : celui d'un homme aux yeux cernés, aux cheveux mouillés et au nez bosselé. Je ne distingue aucun matériel suspect. Juste un type fou de rage. Je brandis le serre-livres et frappe l'horloge.
La vitre explose. Un éclat de verre m'écorche la joue, à deux centimètres de l'œil. Les ressorts bondissent hors de la machine, tels des accessoires de dessins animés. Je découvre enfin la rétine noire d'une caméra, dissimulée derrière le balancier.
« Écoute-moi, Jimmy », supplie Libby, qui a descendu les marches. Son regard se pose sur le serre-livres dans ma main. « Ils vont me tuer. Tu viens de signer mon arrêt de mort.
— Qui va te tuer ?
— Tu le sais.
— Dis son nom. »
Elle secoue la tête.
Je sors du salon, me dirige vers la porte d'entrée.
« Jimmy, non ! »
Me voilà dehors, sous le porche et sous la pluie. Je passe devant la Mercedes de Libby, garée de travers dans l'allée, derrière ma Ford. Dans sa précipitation, elle a laissé le toit ouvert, si bien que la pluie tombe à l'intérieur. Je continue ma route. L'averse se déchaîne sur mon crâne, mon visage, mes yeux. Je ne vois presque rien. Aveuglé par les éclairs et le rideau de pluie, je traverse la chaussée en ligne droite. J'entrevois une paire de phares au loin. Peu importe. Je patauge maintenant dans le jardin de mon voisin, m'enfonce jusqu'aux chevilles dans la boue.
Après avoir gravi les degrés du perron, je martèle la porte avec le serre-livres. L'auvent m'abrite de l'intempérie. Mes coups sont lourds et violents. Ils évoquent l'arrivée de la Gestapo en pleine nuit. Le métal creuse de profondes encoches dans le bois.
« Ouvrez-moi ! m'égosillé-je. Laissez-moi entrer ! »
Le battant s'ouvre brusquement. Mon voisin, le vélociraptor, se tient dans l'embrasure de la porte. Il me regarde, étonné. Il porte un débardeur. De près, il est encore plus svelte et bronzé que dans mon souvenir. Plus musclé aussi. Il possède un torse d'athlète professionnel.
« Oui ? dit-il avec un accent russe. Je peux vous aider ?
— Je suis votre voisin, Jim Thane, répliqué-je sur un ton qui n'est pas très vivre-ensemble. Laissez-moi entrer ! » Je le pousse, une main sur la poitrine. Le mouvement nous surprend tous les deux. Il trébuche en arrière. La voie est libre.
Sa maison ressemble comme deux gouttes d'eau à la mienne, sauf que le salon se situe à gauche et non à droite. Plus loin, je distingue l'escalier en colimaçon qui mène aux chambres.
En passant, je jette un coup d'œil au vélociraptor. Il a l'air hésitant, peut-être même effrayé. Et lorsque je pénètre dans le salon, c'est la stupéfaction.
Chez moi, il y a un divan, une télé, une horloge dans un coin et même une table basse sur laquelle je pose mon verre de limonade et mes mots croisés.
Chez mon voisin, la pièce est bourrée de matériel électronique. Rien d'autre. Des rangées d'appareils, de machines. De quoi remplir un studio d'enregistrement. D'ailleurs, je suis littéralement dans un studio d'enregistrement. Les consoles peuplent le mur du fond, douze écrans de télévision haute définition s'alignent en hauteur.
« Bordel de m… » Je m'arrête, interloqué, car je viens de voir ce que diffusent les écrans.
Des images de Libby. De moi. Et de notre maison.
L'un des moniteurs est sur pause, sans doute en raison d'un intérêt particulier pour la séquence en cours, où l'on aperçoit Libby à genoux, en train de me sucer. Je me souviens de la nuit où cela s'est produit. Cet épisode date de plusieurs semaines, mais il m'a marqué par sa violence. La dimension machinale de cette expérience n'avait rien d'érotique.
Les autres télévisions diffusent des événements plus récents : un gros plan de moi, vu de l'horloge, alors que je me préparais à en pulvériser la vitre. Une autre vidéo, dont le time code défile en bas à droite, me montre occupé à fouiller la chambre. Cette scène, filmée en infrarouge, se déroulait une heure auparavant. On y voit mon fantôme verdâtre tâter les sous-vêtements de Libby, puis se diriger vers l'armoire.
Je me tourne vers Vélociraptor, qui m'observe à présent avec une sorte de jubilation, comme s'il était captivé par ma réaction.
« Qui êtes-vous ? Ghol Gedrosian ? »
Il rit. « Voyons, monsieur Thane. Vous faites erreur. Je peux tout vous expliquer.
— D'accord. Allez-y. Commencez donc par ça ! » Je désigne les écrans au mur et m'avance vers lui, le serre-livres à la main. Il ne bronche pas et continue de m'observer, calme mais prudent.
Soudain, j'entends du bruit à l'extérieur, par la porte d'entrée restée ouverte. D'abord une détonation, puis un cri. La voix de Libby : « Au secours, Jimmy ! »
Je me rue à l'extérieur, Vélociraptor sur mes talons. « Je vous en prie, monsieur Thane, insiste-t-il. Il s'agit d'un absurde malentendu. J'aimerais éclaircir les choses afin d'éviter tout désagrément. »
Je cours sous la pluie. De l'autre côté de la rue, dans mon allée, des phares trouent l'obscurité. Deux silhouettes sombres en poussent une troisième dans une voiture. Un cri étouffé. Ils enlèvent Libby. J'arrive en bout de jardin. Mon pied glisse. Je me retrouve les fesses par terre. La douleur me vrille les côtes. Je reste planté dans la boue, le souffle coupé. L'eau ruisselle sur mes mains et mes jambes. Je parviens à me relever au moment où la voiture, une Sedan noire et anonyme, sort de la propriété en dérapant sur le gravier. Je sprinte pour lui couper la route, mais elle accélère. Je la manque de justesse.
« Arrêtez ! » crié-je. Trop tard. Le véhicule disparaît, englouti par l'averse.
« S'il vous plaît, monsieur Thane. Revenez à l'intérieur », crie Vélociraptor, qui est resté sur le perron de sa maison. Il a enfilé un coupe-vent et dissimule sa main droite dans la poche. « C'est une méprise. J'aimerais vraiment avoir une chance de vous expliquer de quoi il retourne. »
Tout en parlant, il s'approche de moi. Un mouvement lent, quasi imperceptible.
Je regarde ma propre maison. La porte est ouverte, la lumière accueillante du vestibule se déverse sous le porche. Vélociraptor continue sa progression. Il descend les marches, avance dans le jardin. « Ça va vous intéresser, vous verrez. Que diriez-vous d'en discuter devant une tasse de café bien chaud ? Entre voisins. Vous prendrez bien un café, n'est-ce pas ? » Il est maintenant assez près de moi pour que je puisse distinguer la protubérance dans sa poche, trop importante pour n'appartenir qu'à une main.
Je fais volte-face et me mets à courir dans la rue. Mes pieds envoient des gerbes d'eau. Les égouts ne parviennent plus à endiguer l'averse torrentielle. Je patauge à présent dans mon jardin. Un coup d'œil par-dessus mon épaule et je m'aperçois que le Russe s'est lancé à ma poursuite. Au temps pour la conversation amicale autour d'un café. Je pars en aquaplaning sur la pelouse, manque chuter sur les fesses pour la seconde fois, parviens à rétablir l'équilibre de justesse. Je continue ma course folle, escalade les marches du perron et m'enferme chez moi au moment où le Russe est sur le point de me rattraper.
Le verrou claque. À bout de souffle, je m'adosse au battant. La protubérance dans la poche de Vélociraptor me revient en mémoire et je m'éloigne de l'huis.
Lorsque mon poursuivant frappe à la porte, ses coups sont mesurés, polis. Je l'entends qui m'appelle de l'autre côté : « Je ne veux pas vous faire de mal, monsieur Thane. Juste bavarder. Vous avez ma parole. »
J'examine l'entrée. Libby a laissé ses clefs trempées sur le guéridon. Je m'en empare, les glisse dans ma poche.
« Monsieur Thane, persiste Vélociraptor, asseyons-nous autour d'un verre, vous voulez bien ?
— Allez-vous-en ! Je n'ai pas envie de trinquer avec vous. Laissez-moi tranquille ! »
Je m'estime sain et sauf tant que le Russe est de l'autre côté de l'épais panneau de bois et tant que je suis en mesure de le localiser.
« Allez-vous-en », répété-je.
Pas de réponse.
Je regarde par le judas. Plus personne. Le Russe a quitté le perron.
Je dresse l'inventaire du rez-de-chaussée. Les fenêtres de la cuisine sont fermées, mais le patio, dans le salon, demeure entrouvert. Je m'empresse d'aller y remédier. Au moment où la targette de la porte coulissante s'enclenche, un flash de lumière illumine les cieux et le Russe, à quelques pas de moi, de l'autre côté de la vitre. Il pose sa main sur la poignée et l'actionne en vain. Sa voix me parvient, étouffée par le verre : « Je vous en prie, monsieur Thane. Laissez-moi entrer. »
Une autre silhouette se faufile dans le jardin. Puis je distingue un troisième homme, qui passe devant les fenêtres de la cuisine. Trois assaillants, peut-être plus, sur le point de pénétrer au rez-de-chaussée.
Je retourne dans l'entrée. La poignée de la porte bouge. Je me rue à l'étage. Une fois dans la chambre, je réalise qu'il n'y a pas de loquet.
Des voix dans le vestibule : « Il est en haut. Dans la chambre. »
Comment peuvent-ils déjà être au courant ? J'inspecte la pièce. Le ventilateur est hors d'usage. Deux autres objets me paraissent suspects. D'abord le radio-réveil sur la table de chevet de Libby : un appareil étrangement volumineux d'une marque chinoise inconnue. Puis la bibliothèque remplie de livres. N'importe lequel de ces ouvrages pourrait dissimuler une caméra ou un micro. J'attrape le téléphone et, malgré mes mains trempées, arrive à composer le numéro des urgences.
Une sonnerie, un déclic et une voix masculine me répond. Avec un accent russe. « Écoutez-nous, monsieur Thane. Nous allons entrer dans cette pièce d'ici quelques instants. Nous ne voudrions pas vous blesser… »
Je raccroche d'un coup sec et recule, comme si le gangster pouvait passer le bras à travers l'écouteur et m'attraper. Mais il n'aura pas besoin d'utiliser cet artifice surnaturel, puisqu'il lui suffira de procéder à l'ancienne : tourner la poignée et ouvrir la porte dépourvue de verrou.
Je m'élance vers la porte coulissante de la véranda. Le panneau est lourd, il colle aux rails. Je l'entrebâille juste assez pour pouvoir me faufiler par l'ouverture. La pluie bat son plein à l'extérieur. Je referme derrière moi et tente d'épier la chambre à travers l'épaisse vitre constellée de gouttes de pluie. Deux gorilles se traînent dans la pièce, regardent partout.
La véranda n'est pas très spacieuse. Juste de quoi mettre deux chaises longues et une petite table en verre. Cinq mètres plus bas, les dalles et la piscine. Aucun moyen de s'échapper.
« Il est là ! » s'exclame l'un des hommes de l'autre côté de la vitre. Je vois le malfrat pointer un doigt calme dans ma direction, comme s'il montrait à un collègue de travail un dossier mal rangé.
Ces Russes sont de véritables armoires à glace. Leurs muscles se dessinent à travers la toile de jean et les t-shirts détrempés. Le plus grand des deux écarte le panneau coulissant d'une dizaine de centimètres. Il passe les doigts par la brèche.
« Monsieur Thane… »
J'attrape le battant et le pousse de toutes mes forces. Le lourd montant broie les doigts du gangster. J'entends un horrible craquement humide, suivi d'un cri.
Je grimpe sur la balustrade, mes pieds dérapent sur le ciment que la pluie a rendu glissant. Je parviens néanmoins à me tenir debout, vacillant au bord du vide. La pluie s'entête. Ma vision se brouille. Je vois à peine ce que je fais. Cela vaut sans doute mieux.
Je saute.
Un long plongeon, très gracieux, les bras tendus.
Lorsque je percute l'onde, le chlore s'engouffre dans mes sinus. Sensation de brûlure. Mes mains frappent si fort le fond de la piscine que je crains de m'être cassé une articulation. Mais je remonte à la surface, vivant et pas trop amoché.
Comme j'ai presque pied, je bondis jusqu'à l'autre extrémité du bassin. Mes vêtements m'alourdissent autant qu'une armure. Je parviens finalement à sortir.
« Là, en bas ! » rugit une voix. Un Russe se penche avec agilité par-dessus la balustrade. C'est un prédateur naturel : athlétique, rusé et souple, mais pas suicidaire. Il évite de trop s'incliner. « Alexi », appelle-t-il. J'imagine qu'il s'adresse à Vélociraptor, resté au rez-de-chaussée. « Il est en bas, près de la piscine ! »
Je me précipite vers le portail, sur le côté de la maison, où se trouve aussi la Mercedes de Libby, avec son toit ouvert et la pluie qui tombe dans l'habitacle.
« Je le vois ! » beugle-t-on derrière moi. J'entends des pas humides sur le gravier, puis une respiration laborieuse, des grognements.
J'essaye d'accélérer. Mes vêtements me ralentissent et j'ai mal aux côtes. J'ai l'impression d'être dans un cauchemar, de m'enliser dans la mélasse. Je cours aussi vite que je peux, mais au ralenti. Et dans mon dos s'approchent l'haleine fétide et le piétinement de l'ennemi. Toujours plus près.
Je m'attends à chaque seconde à ce qu'une main se pose sur mon épaule, empoigne ma chemise détrempée et me balaye au sol.
Je m'engouffre dans la Mercedes et mets le contact.
Les voitures allemandes ne m'ont jamais paru aussi séduisantes qu'à cet instant précis. Les petites erreurs stratégiques entre 1914 et 1945 ? Oubliées. Aucun pays n'est parfait, et puis il faut avouer qu'ils s'y entendent en mécanique. Le moteur ronronne et je ne prête plus attention aux sièges et au tapis gorgés d'eau. Mes pieds baignent dans cinq centimètres de flotte, l'habitacle ressemble à l'aquarium d'un hôtel de Las Vegas, mais ce n'est pas grave. Je donne un coup d'accélérateur. Les roues patinent, puis la voiture bondit en arrière au moment où Vélociraptor atteint la portière. Il s'agrippe à l'encadrement. Je baisse les yeux sur sa grosse main, à quelques centimètres de mon bras. Nous vivons un étrange et bref moment d'intimité avant qu'il ne lâche prise. Je m'éloigne.
Un détail singulier m'a frappé quand j'ai vu sa main : il lui manquait la dernière phalange de l'auriculaire. Une mutilation rosacée identique à la mienne.
Dans le rétroviseur, mon ancien voisin lève la main et crie à travers la pluie : « Attendez, monsieur Thane ! Revenez ! » Son appel est ridicule. Comme si j'allais faire demi-tour pour bavarder avec lui : “Ah bon, vous vouliez me dire quelque chose ?”
Vélociraptor est rejoint par l'un de ses confrères. Je regarde les deux silhouettes rapetisser dans le miroir central.
Le bas de caisse racle l'asphalte lorsque je débouche sur la route. Je braque à fond, passe en marche avant, et appuie sur le champignon. Les roues patinent encore. Je lève le pied. Les pneus accrochent. La voiture part.
Je continue à rouler, même si personne ne me suit. La voie rapide succède à un enchaînement de routes luisantes en pleine banlieue. Je refuse de ralentir, persuadé que le mouvement, n'importe quel mouvement, reste préférable à l'immobilité.
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