Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 23 sur 58

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Sans retour

Chapitre 22

22

 

 

Je regagne mon domicile à 16 h 30. Je ne suis jamais rentré aussi tôt.

Libby est sans doute absente, occupée à me tromper ou à entreprendre n'importe quelle action pour me punir d'être un si mauvais mari. Peut-être désire-t-elle me faire payer cette semaine de vacances à Orcas Island tandis qu'elle était seule en Floride. À moins qu'elle aspire à se venger de la mort de notre fils.

À ma grande surprise, je la trouve à la cuisine en train de ranger les courses. Cette vision apaisante suscite en moi une vague culpabilité. Je m'en veux d'avoir douté d'elle.

Deux sacs remplis de victuailles patientent sur le plan de travail. Le premier déborde d'épis de maïs. Le second dévoile un emballage confectionné à partir d'une page de News Press.

Je pose mes clefs sur la table et ma serviette par terre. Libby me jette un bref coup d'œil avant de poursuivre son rangement, tournée vers le placard. « Comment ça a été ?

— Sans incidents. »

Elle ne se déplace pas pour m'embrasser, ne prend pas la peine de dire bonjour. Je dois sans doute m'estimer heureux qu'elle parle. Je m'installe à la table de la cuisine. « Ah si, il y a eu un petit problème. » Ma phrase implique une réponse du type “ah oui ? Quel problème ?”. Libby ne réagit pas. Je me résous finalement à ajouter : « Un employé a pissé par terre. »

Elle lève les yeux. « C'est une première, dis donc.

— Il est monté sur son bureau, il a sorti sa zigounette et s'est soulagé en me visant.

— Seigneur ! Qu'est-ce que tu as fait ?

— J'ai reculé. »

Elle rit. Je passe sous silence les menaces de Vanderbeek ainsi que ses allusions à propos de l'argent disparu. Cette réflexion ne ferait que raviver la dispute. Libby se rongerait de nouveau les sangs, me reprocherait de ne pas respecter la consigne de base : protéger Tad à tout prix.

« C'était qui ? se renseigne-t-elle.

— David Paris.

— Quel poste ?

— Marketing.

— Ah, marketing », dit-elle d'un air entendu. Elle balance l'emballage papier sur la table, devant moi, puis sort le reste des courses. Deux boîtes de petits pois Del Monte, un berlingot de soupe allégée Swanson et du tofu bio. Je me demande vaguement si elle a invité le dalaï-lama à dîner.

Elle met le tofu au réfrigérateur. « Tu n'avais pas une théorie, au sujet des responsables marketing ?

— Si. Ma vieille théorie selon laquelle ils ont la plus grosse bite de l'entreprise.

— Tu es horrible.

— Ce n'est pas moi qui ai pissé partout, mon ange. »

Mes yeux se posent sur le papier journal qui fait office d'emballage. Un article local à propos des élections scolaires dans le comté de Lee, une pub pour un salon équipé en trois fois sans frais, et des dépêches d'agence. Un titre au niveau du rabat attire mon attention : “Un cadre bancaire de 36 ans meurt des suites de ses blessures après un accident de la circulation.” Je tire l'emballage à moi.

Stanley Pontin, responsable de l'informatique à la banque Old Dominion, dont le

siège se trouve à Tampa, est mort des suites de ses blessures après un accident de voiture survenu jeudi matin. Selon les premières constatations, la Ford Mustang de Pontin aurait effectué une sortie de route aux alentours de 2 heures du matin. Le trentenaire a été retrouvé gisant dans son véhicule, au fond d'un ravin à une dizaine de kilomètres de son domicile. D'après son épouse, Nadia Pontin, il aurait été hospitalisé en état de paralysie et de mort cérébrale.

À l'heure actuelle, l'institut médico-légal procède à des examens toxicologiques en

vue de déterminer les causes exactes du drame. Pontin aurait par ailleurs téléphoné à la police juste avant l'accident pour signaler que les freins de sa voiture ne répondaient plus. Le rapport toxicologique est attendu pour vendredi matin.

 

« C'est bizarre », murmuré-je.

Je me souviens de l'étrange coup de fil de Sandy Golden, de son empressement à accepter notre proposition malgré l'échec de notre démonstration, de sa formule insolite : “Nous sommes donc en règle ?”.

D'après la date du journal, il m'a appelé quelques heures après l'accident de son subordonné.

« Qu'est-ce qui est bizarre ? » interroge Libby, qui se tient derrière moi et regarde par-dessus mon épaule.

Je tapote l'article. « J'ai rencontré ce type il n'y a pas longtemps. Il est mort.

— Quelle tragédie !

— Il était jeune. J'étais assis en face de lui pas plus tard que la semaine dernière. »

Elle parcourt l'entrefilet et décide que le responsable informatique l'a sans doute bien cherché : « Il avait trop bu, conclut-elle. Un vrai gâchis.

— Ouais. » Je ne connais pas beaucoup de poivrots qui téléphonent en catastrophe aux flics pour s'alarmer d'une défectuosité des freins.

Mon portable sonne. Je vérifie l'identité de mon correspondant. AVOC. MART1. Martin Sipyde, l'avocat de Tao.

« Comment s'est déroulée la purge ? s'enquiert-il dès que je décroche.

— Bien. Rien à signaler.

— Ça tient toujours pour ce soir ? À 6 heures ? »

Bon sang, j'avais complètement oublié cette histoire. Plus tôt dans la semaine, la secrétaire de Martin m'a appelé pour organiser le dîner de ce soir. J'imagine que l'idée générale consistait en ce que Martin me réconforte après que j'aurais allégé la boîte de la moitié de ses effectifs. Une attention louable, mais je ne me sens pas particulièrement coupable. Les licenciements font partie de mon boulot. Au fil du temps, vous vous endurcissez. De plus, l'invitation de Martin n'est pas tout à fait désintéressée : l'avocat noue des liens avec son client, s'assure que Perkins Stillwell demeure le cabinet attitré de l'entreprise même en période de vaches maigres.

Une petite sortie serait malgré tout la bienvenue.

« Je nous ai réservé une table à la Cabane de l'Alligator, confirme Martin. On vient toujours en couple, n'est-ce pas ?

— Attendez, je demande à Libby. »

J'adresse un regard à ma femme sans couvrir le téléphone, de manière à ce que Martin puisse entendre sa réponse : « Tu veux aller dîner avec notre avocat, Martin Sipyde, et son épouse ? » dis-je haut et clair.

Sa grimace laisse peu de place au doute. Elle déteste cette perspective, mais est prête à se sacrifier au nom de l'esprit de corps. Elle adopte un ton ravi : « J'en serais enchantée. » L'effet est toutefois terni par le doigt qu'elle fait mine de se mettre dans la bouche pour vomir.

« Libby est partante, annoncé-je au bout du fil. À ce soir, alors ? »

La Cabane de l'Alligator est un restaurant dans la plus pure tradition du sud-est de la Floride. Je le sais non parce que je suis né dans cette région, ni même parce que j'y ai passé deux semaines, mais parce que la pancarte le proclame : “La Cabane de l'Alligator – un restaurant traditionnel du sud-est.” L'Amérique est bien le seul pays au monde où l'on peut inventer sa propre histoire en se contentant de l'imprimer sur une pancarte.

La Cabane se situe de l'autre côté du fleuve, chez les ploucs au nord de Ford Myers et aussi loin qu'on puisse aller à l'est sans regretter d'être noir. Il faut prendre la nationale 75 en direction de Bayshore, puis suivre les panneaux jusqu'à un chemin gravillonné. D'autres panneaux indiquent la route. Les graviers, sous les roues des voitures, deviennent de plus en plus fins pour finalement se transformer en terre battue. Tout au bout d'une longue allée, on gare son véhicule sur les berges. La Cabane de l'Alligator, simple bâtisse de bois qu'ombragent des chênes centenaires colonisés par le lichen, se dresse en porte à faux au-dessus de l'eau.

Nous garons la Jeep sur l'aire de stationnement située à une cinquantaine de mètres de l'établissement. Pour y parvenir, nous devons longer un petit étang grillagé. Quelques spectateurs scrutent les flots, une eau boueuse et trouble. Je m'arrête pour les imiter. Au centre de l'étendue, cinq sauriens réchauffent leur panse sur un îlot de béton d'environ quatre mètres. Ils nous toisent, Libby et moi, d'un œil vitreux. Un panneau accroché à la barrière indique : “Donnez à manger aux alligators – nourriture 5 $.” Une adolescente arborant un t-shirt “Cabane de l'Alligator” patiente à proximité, assise sur une glacière. Elle pose sur nous des yeux non moins vitreux que ceux de ses pensionnaires.

« Tu veux nourrir les alligators ? demandé-je à Libby.

— Non.

— Cinq dollars la portion, l'incité-je.

— D'où provient-elle ?

— Je n'en sais rien. » Je me tourne vers la fille. « D'où vient la nourriture ?

— Vache », dit-elle en mastiquant sans entrain son chewing-gum.

Je lui tends un billet de cinq. Elle fouille dans la glacière et en ressort un paquet enveloppé dans du papier journal. « Faites gaffe à vos doigts. »

Nous nous approchons de la barrière, juste à côté d'une famille de quatre personnes : la mère, le père et deux enfants boudinés, frère et sœur, qui ressemblent à des poupées russes version moujik. Les gosses passent leurs doigts à travers le grillage, lâchent au sol des boulettes de viande hachée. Les alligators demeurent d'une immobilité parfaite, allongés sur leur îlot de béton à une douzaine de mètres de là. Ils regardent la nourriture avec un dédain aussi souverain que reptilien. Soit ils ont déjà été gavés de hamburgers, soit ils guettent les deux bipèdes porcins, pour l'instant hors d'atteinte.

« Ils ne sont pas très dynamiques, hein ? dis-je au père.

— Pas maintenant. Mais quand ils bougent, ils se déplacent à la vitesse de l'éclair. Ce sont les animaux les plus vicelards que la terre ait portés.

— Vous m'étonnez. » Je me tourne vers Libby. « Tiens, chérie. » J'ouvre l'emballage et lui propose une boulette de viande.

Elle baisse les yeux sur mes mains d'un air dégoûté. « Tu vas attraper la salmonellose.

— Ce n'est pas pour moi mais pour les alligators.

— J'espère que tu vas te laver les mains.

— Hors de question. Je ne le fais même pas quand je vais aux toilettes. »

Je songe par-devers moi que Libby manque singulièrement d'humour, ces temps-ci. Cela dure d'ailleurs depuis quelques années. J'arrête donc de l'asticoter et décide d'alimenter les animaux en solo. Je pousse un gros morceau de bidoche entre les mailles du treillis métallique, comme de la pâte à modeler à travers la grille d'un moule. La viande tombe à terre. La soudaine vivacité des reptiles me surprend. Quatre d'entre eux bondissent et s'enfoncent dans les eaux noires. Ils ne réapparaissent qu'à cinquante centimètres de moi, de l'autre côté de la barrière. Aussitôt, c'est la lutte pour le repas. Ils fouettent l'air de leur queue, claquent des mâchoires. J'entends les dents qui s'entrechoquent et lorsque je regarde l'endroit où la viande est tombée, elle a disparu.

« T'as vu, papa ? crie le garçon au comble de l'excitation.

— Ouais », fait son géniteur, guère impressionné.

J'offre la viande qui me reste au gamin et conseille avec la plus grande magnanimité : « Partage avec ta sœur.

— Merci, m'sieur. »

Libby et moi poursuivons notre route. Lorsque nous entrons dans le restaurant, je vais me laver les mains aux toilettes. Quand je ressors, j'aperçois Martin Sipyde qui attend à l'entrée, le bras passé autour de la taille d'une blonde ravissante. Nos regards se croisent, il me fait signe. Je prends la main de Libby et nous nous dirigeons vers eux.

Martin porte un jean et un polo. Sans son costume, il paraît plus jeune que dans mon souvenir. Et sa femme semble plus jeune encore. Je ne lui donne pas trente ans.

« Pile à l'heure, constate Martin. Jim, voici ma femme, Karen.

— Enchanté de faire votre connaissance. » Je me force à ne pas regarder plus bas que son visage. Pas facile, étant donné le corps dont la nature l'a pourvue.

« Pareillement. J'ai beaucoup entendu parler de vous », affirme Karen en tendant la main. Elle possède un accent distingué du Sud. Charmant. Quelque part entre Savannah et Charleston.

« Oui, je suis l'imbécile qui a accepté de diriger Tao.

— C'est exactement ce que m'a dit Martin », s'amuse-t-elle.

Je leur présente Libby, qui leur offre à chacun un sourire crispé ainsi qu'une poignée de main tiède. J'ai l'impression d'être dans le bureau d'un responsable des pompes funèbres. Nous nous installons sous la véranda qui surplombe le fleuve. Un large trou a été taillé au centre de la table, par où il est possible de jeter ses déchets.

« C'est pour les crabes, explique Martin. De la casserole au vide-ordures.

— Marrant, plaisanté-je. Ça me rappelle la réputation que j'avais à la fac. »

Lorsque la serveuse vient nous voir, Martin, Libby et Karen commandent une tournée de bières. Je me contente d'un thé glacé. Martin me jette un coup d'œil. « J'essaye de lever le pied, indiqué-je.

— Je vous comprends. » Il s'est exprimé sur le ton de la conversation mais, à cet instant précis, je sais qu'il sait.

Nous commandons ensuite des pinces de crabes à volonté. Les plats fumants arrivent en cinq minutes. Les pinces débordent des bols en bois, telles des pattes d'insectes extraterrestres.

Mon propre appétit m'étonne. J'ouvre la première carapace avec férocité, pioche à l'intérieur, muni d'une fourchette en plastique flexible. Le couvert se brise tandis que j'attaque la deuxième pince. Peu importe, je continue avec les vestiges de ma fourchette, brandie comme une arme de prisonnier. Je mélange la chair du crustacé au beurre fondu, avale le tout. Dix mille ans de civilisation disparaissent en quelques minutes tandis que je me goinfre de nourriture, murmurant en boucle pour moi-même : “Trop bon, trop bon.”

Une nouvelle pince brisée envoie une goutte d'eau salée dans l'œil de Karen.

« Aïe ! fait-elle en plissant la paupière.

— Je crois que votre femme me fait de l'œil, m'amusé-je.

— Vous ne seriez pas le premier », dit-il calmement, une pince à la bouche. Il prend une gorgée de bière. « Que pensez-vous de ce restaurant ?

— Formidable. Un établissement formidable.

— Oui. Karen et moi y venons souvent avec Kyle et Ashley. À la moindre occasion.

— Kyle et Ashley ?

— Nos enfants », précise Karen, radieuse. Son visage angélique paraît s'illuminer à la simple mention de sa progéniture. « Quatre et six ans.

— Heureusement que nous avons de bonnes baby-sitters », intervient Martin.

Karen poursuit : « Ils n'aiment pas beaucoup le crabe. Mais ils adorent nourrir les alligators sur le pont.

— Impressionnantes créatures, dis-je. Je parle des crocos, bien entendu.

— Et vous ? demande Karen. Vous avez des enfants ? »

Cette question revient inévitablement. Je devrais y être préparé, mais elle ne cesse de me prendre au dépourvu, comme un uppercut qu'on ne voit pas arriver.

« Non. Pas d'enfants », déclaré-je d'une voix que je m'efforce de garder aussi plate qu'un lac de montagne. Pas de tristesse. Pas de douleur. J'observe Libby. Elle fixe la table devant elle. Peut-être bouillonne-t-elle intérieurement, peut-être me maudit-elle. Cole s'est noyé à cause de moi. Je l'ai laissé dans la baignoire pour aller me défoncer.

Martin, Dieu le bénisse, devine sans doute que le sujet est sensible et vient à mon secours. Après s'être essuyé la bouche avec un coin de serviette froissée, il tente : « Au fait, comment vous êtes-vous connus, avec Libby ?

— C'est une histoire très romantique », ironisé-je, soulagé. Je me tourne vers Libby : « Tu veux leur raconter, chérie ? »

Elle me lance un regard froid. « Je préférerais que ce soit toi.

— Non. Toi d'abord.

— Toi d'abord, insiste-t-elle.

— D'accord », capitulé-je. Ce n'est pas la première fois que Libby se comporte ainsi en société. Il est pourtant étrange qu'elle refuse d'évoquer, ne serait-ce que dans les grandes lignes, les circonstances de notre rencontre. On dirait qu'elle veut m'effacer de sa mémoire. L'entreprise est déjà en bonne voie. « Libby était serveuse… »

Karen éclate de rire et claque des mains. « Merveilleux ! Que vous servait-elle, Jim ?

— Du scotch », avoué-je avec un peu trop d'entrain. Même le nom du whisky écossais me procure encore du plaisir. « En vérité, mes souvenirs sont un peu flous, mais je suis presque sûr que c'était du scotch.

— Si vos souvenirs sont flous, songe Martin, alors c'en était.

— Je lui ai demandé de sortir avec moi quatre fois.

— Quatre fois ! s'exclame Karen. Quelle persévérance !

— En effet. À défaut d'autres qualités, la persévérance est un de mes traits principaux. Je n'abandonne jamais. » Un regard vers Libby. « Tu te rappelles quand je t'ai abordée pour la première fois ?

— Non.

— “Allez au diable”, voilà ce qu'elle m'a répondu.

— Si toutes les femmes répliquaient avec autant de franchise, s'amuse Karen, l'espèce humaine aurait disparu depuis longtemps.

— Je confirme », approuve Martin. Il déguste une nouvelle pince d'un air gourmand. Je suis presque sûr qu'il n'a pas écouté la conversation.

« La deuxième fois, continué-je, elle m'a ri au nez. “Très drôle, Jimmy.” Comme si je plaisantais.

— Mais vous étiez sérieux ? interroge Karen.

— On ne peut plus sérieux. De toute évidence, mon approche manquait d'authenticité. Tentative numéro trois… » Je lève les yeux au ciel d'un air théâtral, feignant de chercher dans ma mémoire. « Elle était au comptoir. Et au moment où elle se penchait pour me servir, j'ai chuchoté à son oreille. » Je marque une pause.

« Vous avez chuchoté quoi ? s'impatiente Karen.

— Rien. Libby a fait comme si elle ne m'avait pas entendu. » Je réfléchis un instant. « Peut-être était-ce vraiment le cas. Le bar était très animé, ce soir-là.

— Et la quatrième tentative ? Celle qui vous a valu de triompher ?

— La dernière fois ? Eh bien, c'était magnifique. » Je sollicite une nouvelle fois Libby : « Tu veux leur raconter notre premier rendez-vous ? »

Elle m'adresse un curieux regard. Pas tout à fait de la colère, ni même un simple énervement. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il me semble distinguer de la peur. Elle se lève un peu trop vite, renverse son bol. Le beurre fondu s'étale sur la table, progresse en direction de Martin et Karen.

« Oh, mon Dieu », s'écrie cette dernière. Elle recule sa chaise avec amabilité, propose à Libby de l'aider à réparer les dégâts. Après avoir mis un tas de serviettes sur la matière grasse, elle lui tend une serviette propre.

« Non ! glapit Libby. Ça va. » Elle se précipite à l'intérieur du restaurant. Nous la regardons s'éloigner, perplexes.

« Elle va bien ? » questionne Martin. Il a une pince dans la bouche et ne paraît pas très inquiet.

« Peut-être une urgence féminine, suggère Karen.

— Ah, d'accord, fait son mari.

— Je vais la voir », soupiré-je. J'espère bien, en secret, qu'ils vont m'en empêcher. Par chance, une nouvelle fournée de pinces de crabes arrive à ce moment-là.

« Restez avec nous, dit Martin. Prenez une pince. Je suis sûr que Libby se porte bien. »

Je décide aussitôt que j'adore Martin Sipyde. Je le conserverai comme avocat aussi longtemps que je le pourrai.

Nous continuons à manger. Karen me raconte comment elle a rencontré Martin. « À un gala d'entreprise », indique-t-elle sans donner plus de précisions. « Le coup de foudre.

— Et puis elle a appris à me connaître, s'amuse Martin. Depuis, c'est la débandade. » Ils s'esclaffent tous les deux. Leurs rires se ressemblent étrangement : une espèce de reniflement rythmique et gras. Karen pousse son mari du coude.

Je ressens un pincement au cœur, une tristesse fugace. Notre union est tellement éloignée de la leur, ma femme si différente de Karen. Libby s'est réfugiée dans les toilettes, me reprochant je ne sais quel impair mystérieux.

Elle revient à table juste comme je songe à elle. Sur ses traits, l'expression du boxeur qui s'arme de courage pour encaisser un round supplémentaire.

« Ça va ? demandé-je.

— Oui. Un léger malaise, c'est tout. »

Nous poursuivons notre repas. Un ange passe.

Martin finit sa deuxième assiette de crabe, se débarrasse des déchets dans l'orifice prévu à cet effet.

« C'est un bon système, constaté-je. On devrait percer notre table de cuisine, pas vrai, chérie ? »

Elle me sourit faiblement.

« Pourquoi s'embêter à faire un trou ? s'étonne Martin. Karen et moi jetons tout à même le sol. »

Bientôt, les hommes et les femmes bavardent chacun de leur côté. Avec Martin, nous discutons affaires, licenciements et possibilités de redressement. Ces dernières sont minces, avoué-je. J'écoute d'une oreille distraite la conversation de nos épouses. Elles parlent de la Floride, de la chaleur et des meilleures plages. Des coquillages de Sanibel et des magasins à Naples.

Troisième service. Tandis que je mange, j'observe la façon dont Libby déguste son plat. Existe-t-il vision plus érotique que celle de votre femme en train de sucer une pince de crabe ? Le dîner a repris un cours normal. Je pardonne presque à Libby sa conduite. Mon amour paraît en être renforcé. Ma fragile, intelligente et versatile épouse. Libby telle qu'en elle-même.

Lorsque nous avons terminé notre troisième assiette et que la serveuse nous en suggère une quatrième, nous abdiquons. « Non merci », dis-je.

Nous nous essuyons avec nos lingettes timbres-poste, parfumées au citron et gracieusement fournies par l'établissement, ainsi que nous l'explique la serveuse. Nous déclinons la tarte à la noix de pécan proposée au menu et Martin réclame l'addition. Ce festin nous a coûté moins cher que quatre tacos au poisson à San Francisco. Je dois reconnaître qu'il existe certains avantages à déménager au milieu de nulle part.

Nous quittons la Cabane de l'Alligator rassasiés et luisants de beurre. Je détaille la silhouette de Libby tandis qu'elle marche devant moi en discutant avec Karen. Je compare leurs culs respectifs. Mon épouse est sacrément canon, même en jean et en t-shirt. Malgré ses dix ans de plus, elle tient la dragée haute à Karen. Je me demande à quoi ressemblera cette dernière dans dix ans. Pour sexiste et méprisante que soit cette réflexion, je la trouve également réconfortante. La situation n'est peut-être pas si catastrophique, après tout.

« Dee Dee ? » appelle une femme derrière nous.

Karen et Martin s'arrêtent. Pas Libby. Or, il se trouve que la femme insiste. « Dee Dee ? C'est toi ? »

Elle trottine vers nous, si bien qu'il est désormais impossible de l'ignorer. Elle a l'âge de Libby, mais son visage est incroyablement usé. Des cernes sous les yeux, une chevelure blonde qui vire au gris. Libby continue à marcher. Karen, Martin et moi nous retrouvons face à l'importune. Elle se met sur la pointe des pieds, tente de regarder par-dessus mon épaule. « Ohé ! Dee Dee ! »

Mon épouse n'a plus le choix ; elle est bien obligée de se retourner. Elle demeure immobile à cinq ou six mètres de nous, les épaules crispées, prête à l'affrontement.

« J'avais raison, se félicite l'embarrassante créature. Je le savais ! J'ai dit à mon mari : “Regarde, c'est Dee Dee.” Qu'est-ce que tu fabriques en Floride ? »

Un silence inconfortable s'installe. Libby oppose un regard glacial à la femme. Ce regard, c'est celui que vous obtenez lorsque vous sortez une imbécillité à quelqu'un de très intelligent. J'en ai moi-même fait l'expérience lorsque, par exemple, j'ai raconté à Libby comment j'étais entré par effraction chez un inconnu et comment j'avais trouvé un sac rempli d'argent dans le grenier.

La femme doit être un brin masochiste car elle ignore l'avertissement aussi muet qu'évident de mon épouse. « C'est moi, piaille-t-elle. Kimmy.

— Désolée… Kimmy, crache Libby. Je ne sais pas qui vous êtes. »

La femme saisit brusquement la méprise. Elle rougit. « Je suis confuse. Pardonnez-moi. » Elle nous regarde, Martin, Karen et moi, puis bat en retraite. Des excuses gênées à la bouche, le visage écarlate, la prénommée Kimmy s'éclipse à l'intérieur du restaurant.

« Bizarre, murmuré-je.

— Vous la connaissez, Libby ? interroge Martin.

— Pas du tout », rétorque-t-elle, du venin au fond des yeux.

Karen calme les choses. « Il vaut mieux garder ses distances avec les inconnus, de nos jours. On ne sait jamais. » La tentative de justifier la conduite de Libby est louable mais guère convaincante. Personne n'est dupe.

Nous nous quittons sur le parking en nous promettant de remettre ça. Karen va même jusqu'à qualifier le dîner de “tellement agréable”.

Martin me serre la main. « À bientôt. » Il me lance un regard compatissant, du style “je suis bien soulagé de ne pas avoir ton boulot. Ou ton existence”. Quand je me tourne vers Libby, elle est déjà partie. Je la vois monter dans notre voiture à une vingtaine de mètres de là, pressée de se sauver.

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