Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 6 sur 58

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Sans retour

Chapitre 5

5

 

 

Je récupère le mobile dans la poche de mon pantalon, en boule par terre, et décroche à la troisième sonnerie. Je quitte la pièce, l'oreille collée au récepteur.

« Jim à l'appareil.

— Ça roule, champion ? »

Tad Billups, mon meilleur ami. Peut-être mon unique ami, maintenant que j'y pense. Les autres m'ont laissé tomber. D'une façon un peu absurde, Tad est le seul à ne pas m'avoir abandonné. C'est également lui qui m'a obtenu ce boulot, chez Tao. Du coup, ce n'est plus seulement mon ami, mais aussi mon patron.

Je referme la porte derrière moi pour ne pas déranger Libby, puis m'éloigne dans le couloir, le portable au creux du cou. « Tu me demandes si ça roule ? Ça pédale dans la semoule, oui. L'entreprise est naze, les employés sont nazes et leur marchandise est encore plus naze, à tel point que personne ne veut l'acheter. Ils crament un million par mois. Il nous reste à peine de quoi tenir sept semaines.

— Ouais. J'aurais dû t'en parler au moment de te proposer le job. Il y a de bons restaurants, là-bas ?

— Des restaurants ? Comment je le saurais ? » Je descends les escaliers. « Tu peux me rappeler comment tu m'as convaincu de venir bosser ici ?

— Je n'y suis pour rien. C'est toi qui m'as convaincu. Tu m'as même supplié, au bord du désespoir.

— Sûrement pas. » Sa petite plaisanterie, pour innocente qu'elle soit, touche un point sensible. L'après-midi où je suis allé le trouver au Fornaio, j'étais effectivement au bord du désespoir. Non, cette expression est trop douce. J'étais au fond du gouffre, tout simplement.

Il change de sujet. « Comment va Libby ?

— Maussade. En colère, dis-je à voix basse.

— Eh bien, s'enthousiasme-t-il. On dirait que tout baigne.

— Ah, et il fait quarante à l'ombre.

— Ouais, j'aurais dû aussi te prévenir de ça. En Floride, le temps est parfois… comment dit-on ? Lourd.

— Merci du tuyau.

— Laisse-moi deviner. Tu t'es pointé en costume cravate, pas vrai ?

— Non, contesté-je.

— Personne ne porte de costar en Floride, Jimmy. Combien tu en as emporté ?

— Aucun, Tad.

— Combien ?

— Trois. En laine.

— Tss, tss, souffle Tad. Un espoir que ça s'arrange ?

— On m'a affirmé que le thermomètre baissait en décembre.

— Pour l'entreprise, Jimmy.

— Je l'ignore. Laisse-moi un ou deux jours pour étudier la situation, voir ce que je peux trouver. » Je parcours le salon, ouvre la porte coulissante et jette un œil à l'extérieur, sur le patio. La pluie a cessé. L'eau de la piscine est calme, limpide.

« Qu'est-ce que tu entends par “étudier la situation” ? s'enquiert Tad.

— Eh bien…

— Tu te souviens de ce que je t'ai dit quand je t'ai engagé ? m'interrompt-il.

— Que j'allais devenir riche ?

— Non. Cette promesse-là était un mensonge. À part ça ? » La voix de mon ami est fluctuante. J'entends distinctement le bruit du vent qui crache sur la ligne. Je l'imagine au volant de sa BMW décapotable, sous le doux soleil de Palo Alto, avec une oreillette Bluetooth.

« À part ça, je ne vois pas, fais-je.

— Je t'ai dit : “Protège mon investissement et protège-moi.” »

Maintenant qu'il m'en parle, je me souviens de cette phrase. Une phrase que j'avais trouvée étrange à l'époque, et que je trouve encore étrange aujourd'hui. Protège mon investissement et protège-moi. « Tu peux préciser ?

— C'est assez explicite. Ta priorité est de sauver l'entreprise… dans la mesure du possible.

— Et ensuite ?

— Ensuite rien. Fin de l'histoire. » Une pause, et il ajoute : « Assure-toi simplement que ma générosité ne se retourne pas contre moi.

— Je ne saisis pas. »

Tad se met à articuler comme si j'étais un idiot. « Je t'ai engagé parce que tu es mon pote. Je mise sur toi. Ne me déçois pas, c'est tout.

— D'accord », affirmé-je. En réalité, quelque chose m'échappe. Dur de croire que Tad Billups se sente concerné par l'avenir de Tao Software LLC : une start-up de troisième zone dans laquelle lui et ses partenaires ont investi quatre ans auparavant. Cette société ne représente qu'une infime partie de leur portefeuille. La réputation de Tad ne souffrira pas d'une faillite. 90 % des structures soutenues par les sociétés de capital-risque mettent la clef sous la porte. Les aléas du métier. Qu'une entreprise sur dix reste à flot, et le succès est au rendez-vous. Alors, pourquoi Tad me demande-t-il de le protéger ? Le protéger de quoi ?

Soudain, il semble pressé de raccrocher. « Bon, dit-il. Quoi d'autre, avant que j'y aille ?

— Écoute, Tad. » Je connais d'avance la réponse, mais je dois quand même demander. Pas moyen de faire autrement. « On a besoin d'argent. Au moins cinq ou dix millions supplémentaires. Tu ne m'avais pas averti que la situation serait à ce point désastreuse.

— Hors de question, champion.

— Arrondis les angles. Fais passer la pilule. Je ne m'en sortirai pas sans ces fonds…

— Débrouille-toi ! » crie-t-il. La dureté de son ton me surprend. Je le connais depuis des lustres et je ne l'ai jamais entendu élever la voix. Tad est le genre de type qui n'hésitera pas à poignarder quelqu'un dans le dos, mais toujours en douceur, avec un sourire affable. Il se calme : « Je compte sur toi, Jimmy. Vraiment. » Sa voix est si paisible, tout à coup, que je me demande si je n'ai pas imaginé son mouvement d'humeur. Peut-être un effet du Bluetooth. « Je ne sais pas quoi te dire, ajoute-t-il. Mes partenaires ne miseront pas un centime de plus sur cette affaire. Comprende ?

— Ouais. Comprendo.

— Autre chose ?

— Autre chose ? je répète sans pouvoir réprimer un rire. Eh bien, tu as refusé toutes mes requêtes.

— Je t'ai filé un super boulot qui te rendra riche.

— Tu m'as avoué que c'était un mensonge.

— Ah oui ? Zut, démasqué. Bon, en tout cas, fais au mieux.

— Je donnerai mon maximum.

— Je n'en doute pas, mon pote. Je t'ai engagé précisément pour ça. »

Il raccroche et je reste là, l'oreille collée au récepteur.

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