Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 33 sur 58

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Sans retour

Deuxième Partie

 

 

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32

 

Les problèmes commencent un mardi après-midi, en septembre.

Je suis assis à mon bureau quand le téléphone sonne. Amanda, au bout du fil : « Oh, Jim, vous êtes encore là. » Elle semble soulagée. « Je n'étais pas sûre de vous trouver. »

Elle fait référence aux nouveaux horaires de Jimmy Thane. J'ai en effet pris mes aises, dernièrement. J'arrive tard dans la matinée, je repars tôt. Et quand je daigne me montrer, je dis à Amanda de suspendre mes appels. J'avoue que ma désinvolture peut paraître injuste, venant d'un directeur qui a crucifié ses employés pour vingt minutes de retard le jour de son arrivée, mais c'était avant que je comprenne l'essence de ma mission, sa simplicité et sa facilité. En fait, je n'ai même pas besoin d'être là. Mon travail se résume à prendre l'oseille sans poser de question.

« Il y a quelqu'un pour vous à l'accueil, dit Amanda. Dois-je vous l'envoyer ? »

Avant que je puisse répondre, je l'entends s'adresser au visiteur : « Allez-y. Il vous attend. »

Un instant plus tard, on frappe à la porte. « Livraison spéciale ! »

Martin Sipyde apparaît dans l'embrasure, un sac à la main. « Un cadeau pour toi, Jimmy », se réjouit-il. Il entre d'autorité et lâche le sac sur mon bureau, qui s'écrase avec un bruit de glace pilée. « Une douzaine de crabes de la Cabane de l'Alligator. Maintenant, nous sommes quittes.

— La dernière personne à m'avoir dit que nous étions quittes était une prostituée nommée Angel. Elle m'avait refilé des morpions.

— Je peux m'asseoir ? demande-t-il en s'exécutant.

— Si tu veux, mais j'allais partir. »

Il regarde sa montre avec un haussement de sourcils. « À 3 heures ? »

J'enlève le sac du bureau, le pose à mes pieds. L'odeur des crustacés pêchés à marée basse me chatouille les narines. « Tu sais ce que c'est. Pas de surmenage. Des horaires décents. Une vie équilibrée, quoi.

— Ah oui, d'accord. » Son intonation suggère qu'il tente d'éviter tout jugement. « Alors, je vais faire vite. Je suis venu pour deux raisons. » Il me montre son pouce et son index. « Primo, je voulais te remercier pour toutes les heures facturées. Tao est officiellement le plus gros client de mon cabinet. Tous ces contrats… Je ne sais pas comment vous vous débrouillez. Vous leur faites des propositions qu'ils ne peuvent pas refuser ? s'amuse-t-il.

— Si on veut.

— À lui tout seul, le dossier White Rock va payer la fac d'Ashley. Elle a carrément envie de t'appeler Oncle Jimmy. Tu n'y vois pas d'inconvénient, n'est-ce pas ? » Il continue sans me laisser le temps de répondre : « Ne chope pas une crise cardiaque quand tu recevras la facture d'août. L'addition est salée. Très salée. Vous n'aurez pas de problème de paiement, hein ?

— Pour moi, les dettes ont toujours été sacrées », assuré-je. Ce n'est pas tout à fait vrai. Je touche machinalement le bout de mon auriculaire mutilé. Hector le bookmaker m'a autrefois enseigné l'importance du respect des remboursements.

« Secundo, et j'en viens au véritable but de ma visite, en dehors de t'apporter des crabes, bien sûr : j'ai une information qui pourrait t'intéresser.

— Ah bon ? »

Il pivote sur sa chaise, regarde derrière lui. Mon bureau est si petit qu'il n'a pas besoin de se lever pour fermer la porte. Ensuite, il se retourne vers moi. « Tu te souviens de la maison sur laquelle tu m'avais demandé d'enquêter ? »

Je suis sur le point de lui demander de quelle maison il s'agit, mais je comprends aussitôt de quoi il parle. C'était avant l'irruption de Ghol Gedrosian dans ma vie, avant le bonus de deux millions sur mon compte et avant la vague de licenciements, à l'époque où je cherchais qui nous volait. En ce temps-là, je pensais que ma mission consistait à redresser Tao. Maintenant, je sais qu'il faut simplement faire profil bas et encaisser les chèques.

L'escroc possédait une base arrière à Sanibel, une baraque qui avait tendance à attirer des russophones et dont le grenier recelait mille pièges en forme de poutres saillantes. J'avais demandé à Martin de creuser de ce côté-là.

« Nous nous sommes donc renseignés, explique l'avocat. Et nous avons trouvé à qui appartenait le 56 Windmere. Le dossier avait dû s'égarer dans l'agitation des licenciements. J'ai remis la main dessus ce matin.

— À qui appartient la maison, alors ? »

Martin semble mal à l'aise. « Je vais être franc avec toi, parce que je te considère comme un ami. On est amis, n'est-ce pas ?

— Bien entendu, Martin. Nous nous facturons des services, mais nous sommes amis.

— D'où mon incompréhension. J'ai eu l'impression que tu te méfiais de moi, que tu cherchais à me mettre à l'épreuve.

— Te mettre à l'épreuve ?

— Ou alors que tu me faisais une sale blague, dans l'esprit de la Silicon Valley. Que vous vous amusiez aux dépens du petit avocat provincial, tu vois le genre.

— Je ne comprends pas. À qui appartient cette foutue maison ?

— Allez, Jimmy.

— Non, vraiment. Dis-le-moi.

— Tu veux un roulement de tambour ? Des cymbales ?

— Martin…

— D'accord. Accroche-toi, Jim. » Il ouvre son attaché-case, en sort une enveloppe en papier kraft, qu'il balance sur mon bureau. « Le propriétaire du 56 Windmere est un certain James Thane, résidant à Palo Alto, Californie. Tu as bien entendu. C'est toi qui possèdes cette baraque, Jimmy. Depuis trois ans. Payée comptant en 2007. Comme si tu ne le savais pas. »

Je titube hors de mon bureau. Martin, derrière moi : « Ça va, Jimmy ? Tu te sens bien ? Tu oublies tes crabes ! Il faut les mettre au frigo ! »

J'ignore ses appels. Il faut que je sorte, que je rentre chez moi. Je dois retrouver Libby, tout lui raconter.

Jusqu'à présent, je pouvais encore me leurrer sur ma mission, me raconter des histoires, alambiquées certes, mais des histoires quand même. Je n'étais pas fier de moi, et pourtant j'acceptais de couvrir des activités criminelles. Lorsque j'allais me coucher, je parvenais à me convaincre que je dirigeais une entreprise normale. En dépit de ce qui se passait autour de moi, je me persuadais que j'agissais pour le mieux, dans l'intérêt de Tao.

À présent, je comprends la finalité de tout cela. Je ne suis pas là pour redresser la boîte ou pour servir de façade. Je suis là pour porter le chapeau. En plein dans la ligne de mire.

Je trottine vers la réception. Au loin, Amanda parle à quelqu'un. Elle semble nerveuse. Je suis tellement pressé de m'en aller, de retrouver mon foyer, que je ne prête pas attention au manège de ma secrétaire. Ce n'est qu'au moment où je franchis les portes vitrées délimitant l'accueil que je reconnais la voix onctueuse du visiteur. Celui-ci ne s'est pas départi de son accent du Sud, épais comme du beurre à tartiner. « Monsieur Thane ! » Je lève les yeux et vois Tom Mitchell à moitié dissimulé derrière le comptoir. « Vous voilà, monsieur Thane ! Ravi de vous attraper au vol ! » Les mots “au vol” ressortent dans sa phrase, ou peut-être que je me fais des idées. « J'aimerais avoir une petite conversation avec vous, continue-t-il. Une conversation privée. »

Il m'emprisonne dans la salle de réunion. Tandis qu'il s'installe dans un fauteuil en bout de table, je reste debout, signifiant par là que je suis retenu dans cette pièce contre mon gré et que je n'ai pas abandonné tout espoir d'évasion.

Il s'adosse à son siège, étire ses jambes et croise les doigts derrière la tête, dévoilant des auréoles sous les aisselles.

« Comment allez-vous, monsieur Thane ?

— Pas mal.

— Vous paraissez… agacé.

— Ce n'est rien. J'ai eu une journée stressante.

— Vous n'avez pas donné signe de vie depuis notre dernière entrevue. J'ai été surpris.

— Un léger surmenage.

— Tiens donc, sourit-il. Je pensais que vous auriez le temps de passer un petit coup de fil, au cas où vous vous seriez souvenu de quelque chose. Vous savez, à propos de notre ami.

— Quel ami ?

— Notre ami russe. Celui avec qui je voudrais discuter. Vous vous rappelez son nom, n'est-ce pas ? Aucune nouvelle de ce côté-là ?

— Non.

— Bien sûr. Dans le cas contraire, vous m'auriez contacté.

— Évidemment.

— Je savais qu'on pouvait compter sur vous, monsieur Thane. » Une ombre passe sur son visage. « Pour vous dire la vérité, c'est un autre motif qui m'amène. Je suis à la recherche de l'un de vos salariés. Un certain Dom Vanderbeek. »

Il me faut un instant pour comprendre. Je m'attendais à des questions sur la maison de Sanibel, sur mon compte en banque ou bien sur une combinaison des deux, du style “avez-vous déposé l'argent du grenier de la maison de Sanibel sur votre compte ?”.

Au lieu de cela, Mitchell m'interroge sur Dom Vanderbeek. M'imaginant sans doute en proie à une crise d'amnésie, il précise obligeamment : « Monsieur Vanderbeek est votre responsable des ventes, si je ne m'abuse.

— Oui. Enfin, il était, parce que je m'en suis débarrassé.

— Vous vous en êtes débarrassé ? » Il plisse le front, se redresse. « Rassurez-moi, vous voulez dire “licencié”, n'est-ce pas ?

— En effet.

— Parce que Dom Vanderbeek a disparu.

— C'est-à-dire ?

— Envolé. » Il claque des doigts. « Sa femme a retrouvé sa voiture au point mort dans l'allée, le moteur au ralenti. Plus personne à l'intérieur. » Il marque une pause, puis ajoute, comme s'il pouvait lire dans mes pensées : « Sacrée coïncidence, n'est-ce pas ? Ça fait beaucoup de gens qui abandonnent leur voiture sans couper le contact. On ne peut pas dire que la pénurie d'essence chagrine les habitants de cet État.

— Je ne l'ai pas vu.

— Depuis que vous vous en êtes débarrassé ?

— Depuis que je l'ai licencié.

— Licencié, exact. Je me suis entretenu avec une de vos employées, une Espagnole un peu forte.

— Rosita.

— Rosita, c'est ça. Elle m'a raconté que quand vous l'avez viré, vous vous êtes disputés. Vous l'auriez menacé. »

Merci, Rosita.

« Non, réfuté-je d'une voix égale. Dom était très en colère. Mais je ne l'ai pas menacé.

— Pourquoi l'avez-vous renvoyé ? »

Parce qu'il était trop curieux, parce qu'il s'intéressait aux mouvements de fonds dans l'entreprise.

« Parce que je ne l'aimais pas, dis-je en regardant l'agent droit dans les yeux.

— Une telle franchise vous honore. Bon, j'imagine que les raisons de son départ importent peu. Il est probablement en vacances. Il a juste oublié d'en parler à sa femme. Ce genre de négligence se produit plus souvent qu'on croit. En général, on retrouve le mari distrait dans les Keys, attablé devant une margarita avec une jeune fille accorte, en train d'entonner des tubes de Willie Nelson.

— J'espère que vous avez raison.

— Il y a de grandes chances que ce soit le cas. Si j'étais joueur, je miserais là-dessus. Au fait, monsieur Thane, vous aimez parier ? »

Son sourire jusqu'alors amical prend une inflexion rusée, sournoise.

« Non », fais-je.

Il retire un carnet à spirale de sa poche. Le calepin est déjà ouvert à la page idoine. « Je dois dire que je m'attendais à une autre réponse de votre part. Vous vous souvenez de la dernière fois où nous nous sommes rencontrés, quand je vous ai parlé de Ghol Gedrosian ?

— Oui.

— Vous avez prétendu ne pas le connaître.

— Et je le maintiens.

— Pourtant, je possède certaines informations qui contredisent vos déclarations. Nous avons arrêté un individu jeudi dernier, en Californie. Un vilain petit Arménien. Il ne mérite même pas que je prononce son nom. Cet homme s'occupait des prêts et des jeux pour Ghol Gedrosian. Il vendait aussi de la drogue. Très pointilleux question argent, un peu comme votre chef comptable. »

J'essaye de m'imaginer la timide Joan Leggett coiffée d'un feutre, une mitraillette Thompson à la main, et habillée en Vuitton. Non, l'Arménien ne ressemble pas du tout à un chef comptable.

« Nous avons trouvé des documents informatiques chez lui, continue Mitchell. Beaucoup de noms. Des gens qui devaient de l'argent, d'autres qui remboursaient… Avec Ghol Gedrosian, ceux qui sont sur la première liste ont tout intérêt à passer sur la seconde, vous comprenez ?

— Oui. »

Il me fixe sans détour, le visage franc, ouvert, manifestement prêt à recueillir mes confidences. En général, la fraîcheur règne dans la salle de réunion, dont la climatisation est poussée à fond, mais aujourd'hui j'ai l'impression d'étouffer. Je redoute de tomber dans les pommes. Ma tête heurterait la table avec un bruit sourd.

« Voyez-vous où je veux en venir, monsieur Thane ?

— Non.

— Votre nom figurait sur un des fichiers. Vous deviez de l'argent à Ghol Gedrosian, vous l'avez remboursé. Ce n'était pas de la petite monnaie. Je parle de centaines de milliers de dollars. Des sommes impossibles à oublier. Je ne lis pas très bien le russe, mais vous sembliez être un client fidèle : jeux, prostituées, ainsi qu'un éventail considérable de drogues. La mémoire commence à vous revenir, monsieur Thane, ou devrais-je dire : J.R. Thane, 22 Waverly Drive ? C'était votre adresse en Californie, pas vrai ?

— Oui. » J'agrippe le rebord de table, content de pouvoir me tenir à quelque chose.

« Si vous avez envie de causer, c'est le moment. Vraiment.

— Non merci.

— Êtes-vous dépendant, monsieur Thane ? Au jeu, par exemple ? »

Les vieux démons refont surface. Je ne lui réponds pas, mais mon corps me trahit. Je sens ma carcasse se dégonfler. J'ai passé tellement de temps à essayer d'être fort, à vouloir impressionner les autres, Tad, Libby, Gordon Kramer, le docteur Curtis, Liago… À vouloir m'impressionner moi-même. Une lutte incessante, chaque heure, chaque jour, pour terminer dans cette pièce, avec ce plouc aux yeux de merlan frit, qui m'accuse d'un crime mystérieux. Tout s'effondre. Je n'ai qu'une envie : me réfugier dans une chambre obscure, me servir un verre et peut-être m'allumer une bonne pipe de crack. Ensuite, je me mettrais en boule et j'attendrais la fin.

Ma voix n'est qu'un murmure enroué : « Oui. Au jeu. Et à la boisson, et aux drogues. Aux putes aussi. Si vous en avez, je suis preneur. » D'un bref coup d'œil, je m'assure que la porte est fermée. « Je suis abstinent depuis deux ans.

— Tant mieux pour vous. Maintenant, dites-moi où trouver Ghol Gedrosian, s'il vous plaît.

— Je ne peux pas.

— Vous ne pouvez pas ou vous ne voulez pas ?

— Je ne le connais pas. Je ne l'ai jamais rencontré. Et j'ignore totalement où il se cache. Juré craché. »

Il continue de m'étudier. Finalement, il hausse les épaules et referme son calepin. Après l'avoir remis dans sa poche, il se lève. Peut-être a-t-il choisi de me croire.

« Mon père était aux Alcooliques anonymes, alors je sais ce que vous traversez. »

À moins que son père se soit un jour réveillé sans portefeuille dans le quartier de Mission District, avec une pipe à la main, je doute qu'il sache réellement de quoi il retourne. Mais l'intention est louable.

Il se penche au-dessus de la table, me tend sa carte. « Ne la perdez pas, monsieur Thane. Vous allez avoir besoin de mon aide. Et ce sera plus tôt que vous ne le pensez. »

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