Sans retour
Chapitre 17
17
Vu la manière dont Vanderbeek a réagi à notre vente miraculeuse, je suis surpris d'entendre les bouchons de champagne sauter plus tard dans la salle de pause.
J'ai passé l'après-midi à étudier la liste des licenciements, à jongler avec les quotas et à tenter de déterminer qui méritait de rester grâce à la manne imprévue. À mon grand désarroi, personne n'était digne d'un sursis, strictement personne.
Le bruit des festivités m'intrigue. Je sors de mon bureau et me faufile entre le baby-foot et la borne d'arcade Miss Pac-Man, à travers un espace de travail étrangement vide. Tout le monde a déserté son poste.
Lorsque j'arrive à la salle de pause, le “mystère des bureaux dépeuplés” est résolu. Tous les employés de Tao se sont donné rendez-vous ici. Je comprends avec un temps de retard la cause d'une telle affluence : une célébration. Quatre magnums de champagne au rabais circulent parmi les invités. Les goulots clapotent comme des poules d'eau, les bulles pétillent dans des petits gobelets et une partie du liquide se répand sur le lino.
« Le voilà ! tonne Vanderbeek quand il m'aperçoit dans l'entrée. L'homme providentiel. »
Quelques applaudissements retentissent.
« Qu'est-ce que… » Je n'ai pas le temps de finir ma phrase. Dom continue : « Entendons l'histoire de la bouche de l'homme qui a conclu à lui seul la transaction avec Old Dominion. » Il crie comme un rabatteur de foire. « L'homme grâce à qui Tao a gagné un million et un mois de répit. Ce sont vos propres mots, Jim ? Un mois de répit ? » Il ne me laisse pas répondre. « Notre nouveau directeur, Jim Thane. L'homme qui boucle une affaire d'un million les yeux fermés, avant le déjeuner. » Vanderbeek clame : « Jim ! Jim ! Jim ! », exhortant l'assemblée à suivre son exemple, le poing levé.
J'imagine que les réjouissances ont été rares, ces temps-ci, car les convives reprennent la scansion avec un entrain surprenant. « Jim ! Jim ! Jim ! »
« Écoutez, tempéré-je. Ce n'est pas tout à fait… » Ma voix se perd dans le tumulte. J'ignore comment je vais me sortir de ce mauvais pas. Mercredi prochain, la plupart des gens présents dans cette salle seront virés. Ce million de dollars est une très mauvaise publicité. Célébrer une victoire personnelle et sabler le champagne alors que, dans quelques jours, quarante employés se retrouveront sur le parking avec leurs cartons pourra être interprété comme un geste d'une extrême cruauté, un impair monumental.
Une manœuvre habile de la part de Vanderbeek.
« Jim ! Jim ! Jim ! » entonne la foule. Les sourires paraissent authentiques, dénués d'arrière-pensées. Les salariés veulent du réconfort. Comment se fait-il qu'après deux siècles de capitalisme, alors que les preuves sont étalées devant nos yeux comme autant de citations à comparaître, nous, les Américains, croyions encore aux balivernes façonnées par le monde de l'entreprise ? Nous dirigeons nos sociétés à l'image d'une équipe sportive pour laquelle nous serions un joueur de première importance. Nous nous félicitons de nos succès mutuels, aveugles à cette simple vérité : nous sommes tous, sans exception, les rouages d'une immense machine froide qui broie les individus en une poudre insignifiante.
« Donnez-lui un verre », exulte Dom avec un sourire de prédateur. Je comprends soudain qu'il est au courant de mes dangereux penchants ; comment pourrait-il en être autrement ? Le monde des hautes technologies est restreint. Des amis, à la Silicon Valley, connaissent mon pedigree. Mes frasques éthyliques, ma spirale descendante, mes cures de désintox. Le responsable des ventes leur a parlé, ils ont partagé des anecdotes à mon sujet. Il sait tout de moi, de mes addictions, de mon alcoolisme.
L'un des acolytes de Vanderbeek, un VRP dont le patronyme m'échappe – Rick ou Dick, enfin un prénom masculin et protestant –, s'empare de la bouteille de champagne de Rosita et traverse la salle jusqu'à moi. Il me brandit le récipient sous le nez, un large sourire aux lèvres, et crie : « Buvez ! »
« Buvez ! Buvez ! Buvez ! » reprend Dom. La foule l'imite : « Buvez ! Buvez ! Buvez ! »
J'examine la salle. Mon regard croise celui d'Amanda. Elle semble plus intriguée que véritablement euphorique. Elle scrute ma réaction à la manière dont un scientifique étudierait un cobaye exposé à un stimulus. Je me souviens du tatouage sur sa poitrine. J'ai l'intuition que ces lettres en alphabet cyrillique racontent une longue histoire triste, une histoire familière. Elle aussi connaît mon secret. Et non seulement elle le connaît, mais elle le partage.
Je prends la bouteille de champagne des mains de Dick ou Rick ou Rich, colle mes lèvres au goulot, et avale ma première gorgée.
Rien à voir avec les films, où la réalité se transforme dès que vous retouchez à la dive bouteille. Rien à voir avec Dr Jekyll et Mr Hyde. Vous ne commencez pas à baver et à vous jeter sur toutes les femmes de la salle de repos, tel un fou furieux. Non, vous sirotez votre breuvage.
Une gorgée, sans plus, et je rends la bouteille à Dick, Rick ou Rich. Ce dernier a un grand sourire, comme s'il connaissait également mes antécédents. Peut-être que Vanderbeek lui en a parlé ? À l'autre bout de la salle, celui-ci m'adresse un signe de tête. Il sourit d'un air entendu, comme si je venais de réussir une épreuve imposée.
J'essaye de capter à nouveau le regard d'Amanda, mais elle n'est plus là. Je l'entrevois qui disparaît par la porte de la cuisine. J'imagine qu'elle va reprendre son poste à la réception. La vision est trop fugace pour que je puisse deviner ce qu'elle pense, mais on peut déduire beaucoup de choses d'une simple démarche, non ?
J'ai l'impression qu'elle est déçue par mon attitude.
Elle se comporte comme une personne à qui l'on vient de briser le cœur.
OceanofPDF.com