Sans retour
Chapitre 54
54
Je l'aperçois sur le rivage, les jambes croisées sur un rocher léché par l'écume. Elle n'était pas là quand je suis arrivé. Ou alors elle m'attendait cachée quelque part.
Je descends sur la plage en béquilles. Les pieds de caoutchouc s'enfoncent dans les galets. Lorsque j'atteins le rocher où elle s'est installée, je me hisse à sa hauteur. La pierre est humide et froide, parsemée de mousse. Je m'assois à côté d'elle. Les yeux rivés sur le détroit de Puget, elle ne me regarde pas, ne m'adresse aucun signe de bienvenue.
« Amanda. Qui était l'homme sur la chaise ?
— Ah, lui ? dit-elle sur un ton désinvolte qui me fait froid dans le dos. Un type faible. Un client. Il n'a jamais réussi à rembourser la totalité de ce qu'il devait.
— C'était Jim Thane ?
— Oui.
— Et la femme qui vivait avec lui, mon épouse ?
— Libby, précise-t-elle d'une voix plate.
— Elle ne s'appelait pas ainsi.
— En effet. Elle travaillait pour toi. Tu avais promis d'aider sa fille si elle achevait sa mission.
— Sa mission ?
— Si elle parvenait à te convaincre.
— Elle n'a pas vraiment réussi.
— Non, c'est vrai. Les femmes ont plus de mal que les hommes. L'amour est dur à feindre.
— Et les gars qui nous espionnaient de l'autre côté de la rue ?
— Du menu fretin. Ils étaient censés te surveiller, te protéger. Veiller au bon déroulement du plan. »
Elle se tourne vers moi et sourit. Ses quenottes sont de petits cailloux blancs qui se chevauchent, conformes à mon souvenir. Une dentition exotique. Pas américaine pour un sou.
« Sais-tu combien de fois je t'ai expliqué tout cela ? » interroge-t-elle en russe.
Je réponds dans la même langue : « Non. Combien ?
— Attends voir. » Son regard se perd au loin, ses lèvres bougent légèrement, comme si elle comptait en silence. Puis elle abandonne. « Beaucoup trop. »
Nous continuons à nous exprimer dans un idiome que j'étais convaincu, jusqu'à présent, de ne pas maîtriser.
« Et cet homme à l'aéroport, Gordon Kramer, est-ce qu'il…
— Il ne s'appelait pas Gordon Kramer. Le parrain de Jimmy Thane existe, mais l'individu que tu as rencontré à l'aéroport était…
— Du menu fretin.
— Oui. » Et estimant sans doute que j'ai besoin de plus d'explications, elle ajoute : « Tu adorais les histoires de Jimmy. Davantage que les autres, à mon avis. Tu aimais ses anecdotes, elles te fascinaient. Il était tellement vulnérable, une catastrophe ambulante. L'idée de l'incarner te séduisait. Un ancien drogué qui essaye de surnager en sauvant une entreprise. Cela te semblait… poétique.
— Poétique ?
— Tu es quelqu'un de raffiné.
— Ah oui ?
— Le problème vient peut-être de cette sensibilité. Ta véritable nature ressurgit. Le vrai Jimmy Thane aurait accepté la vie qu'on lui offrait. Il aurait pris l'argent sans poser de questions, il aurait accepté d'être marié avec Libby. Mais toi… Tu es trop scrupuleux pour ça. Le docteur Liago n'a pas pu étouffer ta personnalité profonde. Tu es trop intelligent, trop bien. Tu ne peux pas te contenter de mener une existence d'imbécile heureux.
— Je ne suis pas tout à fait d'accord. Peut-être que le vrai Jim Thane aurait eu un sursaut. Il essayait de changer, il voulait s'améliorer.
— Mais était-ce Jimmy Thane ? Ou simplement toi ? »
Je lui prends la main. « Katerina, qui suis-je ?
— Tu sais qui tu es. Pourquoi m'obliges-tu sans arrêt à prononcer ton nom ? »
Silence. Nous contemplons la ligne d'horizon. Une fine nappe de brouillard s'est formée à la surface des flots. Et à travers ce brouillard, la masse compacte de la Colombie-Britannique. Le soleil, derrière nous, réchauffe ma nuque, mon dos. L'écume prend des reflets iridescents. Le monde serait un endroit merveilleux, songé-je, si les hommes évitaient de le corrompre.
« Et Cole ? demandé-je. Le petit garçon ?
— Ah oui, dit-elle tristement. Il existe une part sombre en toi. Tu n'as jamais demandé à personne de commettre les crimes à ta place. Tu te le rappelles ?
— Oui.
— La petite fille de Charles Adams, le fils de Jim Thane, tu les as tués de tes propres mains. C'est affreux mais c'est comme ça.
— Je suis un monstre.
— Oui. Mais tu voudrais changer, voilà l'important. Tu recherches la miséricorde. Ta quête n'est pas inutile, je le sais. Jésus nous l'a promis, c'est écrit. Il pardonne toutes les offenses. Chacun a droit à une seconde chance.
— Même moi ? »
Les souvenirs affluent, comme retenus trop longtemps par les écluses de mon âme. Je revois les atrocités perpétrées par Ghol Gedrosian.
Il a violé des femmes devant leurs maris et leurs enfants. Puis il a tué ces derniers pour donner une leçon aux hommes.
Il a arraché des yeux, coupé des doigts et sculpté la chair d'autrui de façon immonde et grotesque.
Il a écouté les hurlements naître dans la gorge de ses victimes, semblables à des vagissements de nouveau-nés, tandis qu'il les mutilait pour les faire parler.
Il est entré en silence dans les pavillons de banlieue à la nuit tombée, il a pris des enfants dans ses bras et les a noyés dans les baignoires sans réveiller les parents.
J'entends les cris, à présent. Je sens les doigts fébriles tenter de desserrer ma prise, des doigts de petits garçons, de petites filles qui luttent pour respirer.
Ses actes sont démoniaques. Il n'existe pas d'autres mots pour définir la nature de son comportement.
De mon comportement.
Je sais pourtant au fond de moi que je n'ai pas le choix. Ces choses sont ancrées dans ma personnalité, dictées par les circonstances. Ma naissance, les imprévus, la chance ou le malheur. Mon identité, mon lieu de naissance, celui que je suis devenu, rien de tout cela ne relève de ma responsabilité.
Il est facile de mener une existence vertueuse quand on vit retiré du monde, dans un monastère en pleine montagne, ou quand on habite dans une villa avec jardin et qu'on a deux voitures au garage. Dans ces conditions, n'importe qui peut accéder à la probité. Personne ne devrait se sentir fier d'y parvenir.
L'entreprise se révèle autrement plus ardue en Tchétchénie, lorsque la guerre se déchaîne et que les enfants massacrent leurs parents, les maris leurs femmes.
« Pardon », murmuré-je sans m'adresser à quelqu'un en particulier.
Amanda penche la tête, me regarde avec tendresse. « Tu aimerais faire encore une tentative ? Tu n'es pas obligé, tu sais. À toi de décider. Tu pourrais conserver ton identité actuelle. On partirait loin, là où tes ennemis ne peuvent te nuire. Nous avons assez d'argent pour aller de l'autre côté du globe, sur une île. Nous marcherions sur la plage, ferions l'amour toute la journée, et resterions ensemble jusqu'à ce que la mort nous sépare.
— Joli programme. Mais…
— Tu n'oublieras rien, c'est vrai.
— Je ne peux pas vivre ainsi, être l'homme que tu vois. J'ai besoin d'être absous. De renaître.
— Je sais.
— Tu crois qu'on y arrivera, cette fois ? »
Elle hausse les épaules. « Peut-être. On verra. Quoi qu'il en soit, je serai toujours à tes côtés. Je t'aime.
— Moi aussi. »
Elle tient ma main contre elle. Nous regardons la brume envahir l'océan tandis qu'un nouveau jour commence.
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