Sans retour
Chapitre 20
20
Par je ne sais quel miracle, je réussis à terminer la séance. Liago se doute de quelque chose, car après une ou deux tentatives infructueuses d'établir le dialogue, et puisque je semble avoir “l'esprit ailleurs”, il juge inutile d'insister.
Si j'ai l'esprit ailleurs, c'est précisément dans l'armoire de classement où repose un unique dossier. Ou dans le tiroir du bureau qui contient un pistolet.
Je parviens à tenir ma langue. Liago me raccompagne à la sortie. Dans le salon, il pose la main sur mon bras et me dit que nous nous reverrons la semaine prochaine. J'accepte en marmonnant. Sa déclaration ressemblait presque à une question.
D'un air soucieux, il me regarde aller jusqu'à ma voiture. Je quitte les lieux sans tapage. Pas de coup d'accélérateur, pas de gerbe de gravier. Je recule doucement, comme si tout allait bien, comme si je n'avais rien découvert d'effroyable chez ce docteur solitaire qui semble posséder un domaine de compétence exclusif : celui de Jimmy Thane.
Je conduis sans à-coups jusqu'à l'autoroute. Encore un kilomètre et je me gare sur le bas-côté. Les autres véhicules filent à toute vitesse. À peine arrêté, je compose le numéro de Gordon Kramer.
« Salut Jimmy, aboie-t-il. Qu'y a-t-il encore ?
— Rien, Gordon, annoncé-je d'une voix légère. Si ce n'est que le toubib chez qui tu m'as envoyé est cinglé.
— Un docteur cinglé, hein ? » Il ne paraît pas très inquiet. « Qu'est-ce qui te fait penser ça ?
— Eh bien, par quoi commencer ? D'abord il garde un flingue dans son bureau.
— J'ai un flingue dans mon bureau, Jimmy.
— Tu es un ancien flic.
— Exact. Et mon boulot consistait, entre autres, à m'occuper des camés. Imagine la clientèle du docteur Liago.
— Content que tu en parles, parce que ça m'amène au second point. Le docteur Liago n'a qu'un seul patient.
— Oui. Toi. »
Il m'énonce ce fait comme une évidence, comme une particularité dont nous aurions déjà discuté et qui, par conséquent, ne devrait susciter aucune surprise. Je ne peux cacher mon étonnement :
« Tu es au courant de cette histoire ?
— Évidemment, crétin. C'est moi qui l'ai engagé.
— Mais…
— Je l'ai sorti de la naphtaline juste pour toi. Il était à la retraite. Il me devait un service. Au début, il était réticent, et puis… Tu sais à quel point je peux être persuasif.
— Alors, tu savais, dis-je, penaud.
— Je savais quoi ? » Un moment de flottement, puis Kramer s'exclame : « Oh merde, Jimmy ! Tu as replongé, c'est ça ? Tu redeviens parano ?
— Non Gordon. Je n'ai pas replongé et je ne suis pas parano.
— Jimmy…
— Gordon, il connaît ma vie dans les moindres détails, des événements que je ne lui ai jamais racontés. Il a des centaines de pages remplies de notes. »
Long silence au bout du fil. Lorsque Gordon reprend la parole, je flaire une certaine déception : « Bon sang, Jimmy… Qu'as-tu pris ?
— Rien.
— Alors c'est quoi, ce délire ?
— Je ne délire pas. Je m'interroge simplement au sujet de…
— Je lui ai suggéré de contacter le docteur Curtis avant la première séance. Elle lui a envoyé ton dossier complet. Bien sûr, qu'il est au courant de ton passé. Comment pourrait-il te soigner autrement ?
— Ah bon. » Un poids lourd frôle la voiture. La vitre tremble. Je me sens parfaitement stupide, assis dans cette Ford, sur la bande d'arrêt d'une autoroute. Je viens de littéralement m'enfuir du cabinet de mon psy, convaincu d'avoir affaire à un dingue de la gâchette. Je déballe tout à mon parrain, qui réside à trois fuseaux horaires d'ici, et lui demande de m'expliquer l'évidence, à savoir que les psys échangent les informations en leur possession lorsqu'ils ont un patient en commun.
« Ah bon, répété-je. Je suis désolé, Gordon. Je ne sais plus où me mettre.
— Je n'ai jamais entendu cette expression dans ta bouche. “Bourré comme un coing”, oui. “Défoncé à mort”, souvent. Mais “je suis désolé, je ne sais plus où me mettre”, ça, c'est une nouveauté. Une nouveauté agréable. » Il marque une pause avant de reprendre : « Retourne bosser, Jimmy. Arrête de flipper et travaille. Ne m'oblige pas à prendre un avion pour venir te chercher. Tu serais embêté, crois-moi. Très embêté. »
OceanofPDF.com