Sans retour
Chapitre 48
48
Il s'agit d'un piège, bien entendu. Pourquoi me dire où elle est, si ce n'est pour m'attirer au mauvais endroit ?
Mais je m'en moque. Une espèce de folie s'est emparée de moi, proche de l'euphorie que l'on ressent en étant défoncé : je suis prêt à en découdre avec le monde entier, à céder à la moindre de mes pulsions. Baise effrénée, bagarres d'ivrognes dans les bars, drogues, peu importe, je prends tout.
Je voudrais sortir le flingue d'Amanda, sentir son poids réconfortant dans ma main. Je n'ai jamais tiré et, pourtant, la sensation de cet objet dans ma poche est familière. J'allume l'ordinateur. Google m'indique l'itinéraire.
Une minute plus tard, je suis en bas de l'appartement, dans la Honda.
Au bout d'un quart d'heure de route, après être passé dans des quartiers résidentiels, puis des zones commerciales, je me retrouve dans un territoire à peine habité, composé de terrains en friche, de bureaux vides et de parkings presque aussi déserts. Personne alentour.
Le 17258 Pine Ridge Road correspond à un bâtiment désolé au centre d'une immense étendue d'herbe jaune. L'édifice ressemble à un hangar de type agricole. Quatre tracteurs de la taille d'une caravane stationnent devant les quais de chargement. Pas de fenêtre, pas d'indications. Juste de la tôle ondulée. Le périmètre est délimité par une grille surmontée de barbelés. Je distingue deux entrées. Une première à l'avant et une seconde à l'arrière. Les deux portails sont ouverts. J'entre par-devant et me range auprès de trois autres voitures garées là.
Je sors de la Honda, le flingue à la main, et m'approche du bâtiment.
Trois des quais de chargement sont fermés à cause de la chaleur. Le quatrième est à moitié ouvert. Le volet roulant, remonté d'un mètre, m'invite à entrer. Je me baisse pour pénétrer à l'intérieur.
L'obscurité règne en maître. Je suis frappé par l'odeur de pisse de chat. L'unique source de lumière provient du volet roulant par lequel je suis entré. Un rayon de soleil s'étale en un parfait quadrilatère à mes pieds. Au-delà de ce rectangle, un rideau en lamelles de PVC, destiné à protéger le hangar des courants d'air durant les opérations de chargement, me bouche la vue. J'écarte les lamelles pour m'enfoncer dans l'entrepôt. De l'autre côté, il fait encore plus sombre. Mes yeux ont du mal à accommoder ; ils restent marqués par la clarté extérieure. Je plisse les paupières, me dirige à tâtons parmi ce que je devine être des rangées de tables et de bancs jonchés de pièces mécaniques, ainsi que des tas de gravats au sol. L'urine de félin s'est transformée en effluves d'ammoniac. Impossible de me leurrer. J'ai visité trop d'endroits reculés, trop de maisons empestant les produits chimiques, trop de cuisines où les becs Bunsen et les bechers gradués, perchés sur des comptoirs parmi des emballages de pains de mie et de langues de chat, tenaient lieu de matériel. Cette odeur est celle d'un labo clandestin. On fabrique de la meth, dans ce hangar. Et tant d'ammoniac signifie qu'on en fabrique dans des proportions industrielles.
Ils savent que je suis là, bien sûr. Au diable la discrétion. Je crie dans le noir : « Ohé, il y a quelqu'un ? »
Ma voix résonne sur les surfaces dures : métal, verre et béton.
« Amanda, tu es là ? »
J'avance d'une vingtaine de mètres dans l'obscurité totale, la main gauche tendue devant moi, la droite serrée sur la crosse du flingue. Mes pieds écrasent des débris de verre. Mes semelles crissent sur les éclats translucides. Je continue à marcher.
« Amanda ? »
Je bute contre un objet métallique, l'envoie balader d'un coup de pied. Du bruit devant moi. Une présence humaine. On dirait une respiration ou un sanglot.
« Amanda ? C'est toi ? »
Guidé par le bruit, je continue ma progression. Mon pied heurte quelque chose de mou. Je m'agenouille et parviens, dans le noir, à définir les contours d'un corps. Le contact est humide. Une substance poisseuse colle à mes doigts. Je perçois une respiration laborieuse. « Amanda ? » chuchoté-je.
Mais il ne s'agit pas d'elle. La silhouette est trop grosse. Elle porte en outre une veste masculine. Je me redresse. J'entrevois un filet de lumière au bout de la salle, une issue.
Je me dirige vers celle-ci. La paroi en métal chauffée par le soleil à l'extérieur m'aide à m'orienter. Mes doigts effleurent un interrupteur. Je l'actionne. Une lampe au sodium bourdonne au-dessus de ma tête. La clarté froide inonde la salle.
On a poussé de longues tables de métal contre les cloisons. Elles sont parsemées de vases à bec. Des tuyaux en caoutchouc, fixés à des potences, pendent jusqu'à de grands bocaux marron au sol. Des centaines de pots de diluant s'entassent sous les tables, de même que des dizaines de bonbonnes de gaz similaires à de petites montgolfières. Des déchets partout : bouteilles vides, vieilles boîtes en fer-blanc, flexibles usagés et bouchons. Au milieu de la salle gît l'homme contre lequel j'ai trébuché. Il est recroquevillé par terre, entre deux tables. Il a tourné la tête, si bien que je ne distingue pas ses traits.
Trois individus se tiennent affalés contre la cloison opposée, à côté du rideau de PVC. Je suis passé près d'eux sans les voir. Leurs fronts s'ornent d'orifices noirs aux pourtours calcinés, qui ressemblent à des lèvres plissées sur leur peau. On les a manifestement exécutés au moment où ils étaient debout. Trois cercles de matière cervicale et de sang se sont imprimés à hauteur d'homme sur la paroi, chacun d'eux suivi d'une traînée verticale jusqu'aux cadavres. On dirait des graffitis, des points d'exclamation à l'envers, destinés à exprimer la surprise. Celle de voir la balle arriver, peut-être.
Amanda est assise près des trois malheureux. Elle regarde dans le vide, indifférente au monde environnant. Elle respire.
Je me précipite vers elle. « Amanda ! »
Elle lève les yeux, me reconnaît vaguement. « Jim… », murmure-t-elle. Puis elle cache son visage dans ses mains et commence à pleurer. Une effusion silencieuse, simplement caractérisée par les soubresauts de son corps. Je remarque que ses phalanges sont incrustées de sang coagulé.
Je m'agenouille auprès d'elle. « Tu es blessée ? »
Elle me serre dans ses bras, enfouit son visage dans mon cou. « Oh, mon Dieu… Mon Dieu…
— Que s'est-il passé ?
— C'était horrible. » Elle tremble de tous ses membres, hoquette. « Ils ont…
— Qui ça, ils ?
— Ils sont venus chez moi avec des armes. Ils m'ont enlevée. Ils m'ont raconté qu'ils allaient te tuer.
— Qui ?
— Eux, dit-elle en désignant les trois dépouilles.
— Eux ? » Ces hommes ne m'ont pas l'air très dangereux. Sans doute parce qu'ils sont morts. « S'ils t'ont amenée ici, qui les a supprimés ? »
Elle secoue la tête. « Je ne sais pas. Un homme… Un homme de grande taille, les cheveux longs, vêtu de noir. Il m'a ordonné de fermer les yeux. Il parlait russe. J'ai cru qu'il allait se débarrasser de moi, mais il s'est contenté de…
— De quoi ?
— De disparaître.
— Comment ça ? » interrogé-je. Je ne suis pas sûr de bien comprendre. L'homme s'est-il caché dans l'obscurité, ou simplement enfui ?
J'entends un gémissement. Il provient du type sur qui je suis tombé dans le noir. Celui-ci se tortille à terre, lutte pour se redresser.
Je m'approche de lui, le pistolet à la main. Il tourne toujours la tête. Une longue trace de sang indique qu'il est blessé à la poitrine et s'est traîné sur une dizaine de mètres. Il baigne désormais dans une flaque de liquide pourpre.
Je le tapote du bout du pied.
« Hé, toi, appelé-je. Regarde-moi. »
Il pivote. Vélociraptor, mon voisin. Deux plaies suintantes, trous vides aux bords tuméfiés, ont remplacé ses yeux. Une substance visqueuse mélangée à l'hémoglobine coule sur ses joues.
« Qui est là ? » gémit-il. Il m'attrape le pantalon.
Je retire ma jambe. « Jim Thane.
— Jim Thane. » Il sourit comme si mon nom l'amusait. Il tente de m'atteindre, mais je reste hors de portée.
« Qui vous a mutilé de la sorte ?
— À votre avis, Jim Thane ? »
Je me tourne vers Amanda. Elle a essuyé ses larmes. Le sang sur ses mains a laissé de fines empreintes, à peine perceptibles, sur son visage blême. Je reporte mon attention sur Vélociraptor.
« Pourquoi vous m'espionniez ?
— Parce qu'on m'a demandé de vous tenir à l'œil. Marrant, non ? Tenir à l'œil.
— Où se cache-t-il ? Comment puis-je le trouver ?
— Vous n'avez aucune envie de le trouver, croyez-moi. Personne n'en a envie. Il viendra à vous quand l'heure aura sonné, j'en suis sûr.
— À quoi il ressemble ?
— Je ne l'ai jamais vu.
— Comment est-ce possible ? Vous travaillez pour lui.
— Ah. Vous aimeriez savoir comment je l'ai rencontré ? propose-t-il avec une pointe de délectation.
— Oui.
— Alors, approchez. »
Amanda s'inquiète. « Sois prudent, Jim. »
Je pose les pieds dans la flaque écarlate, le canon pointé sur la tête de Vélociraptor.
« Allez-y, racontez-moi tout.
— Il était une fois un homme qui s'appelait Kopec. C'est lui qui nous a engagés. J'étais avec un copain. Maintenant, il a une balle dans la tête. Vous le voyez, là-bas, contre le mur ? »
Je pourrais lui demander duquel des trois morts il parle, mais préfère abréger. « Oui, je le vois.
— Nous menions nos petites affaires à Modesto. On achetait par-ci, on revendait par-là. Peut-être un peu trop, parce qu'il s'est intéressé à nous, vous comprenez ?
— Oui.
— Un jour, Kopec est venu nous voir et il nous a prévenus : “Ce territoire appartient à mon employeur. Je ne peux pas prononcer son nom. Mais vous avez le choix ; soit vous travaillez pour lui, soit je vous tue.” On a choisi la première solution, vous pensez bien.
— Continuez.
— Kopec nous a confié plusieurs missions. Il s'agissait peut-être de tests, pour voir ce que nous valions. Effectuer une livraison, voler un pick-up, exécuter un contrat, vous voyez le genre ? Chaque semaine, il me donnait une enveloppe. À l'intérieur, de l'argent et des consignes. Kopec ignorait le contenu des enveloppes. Il se contentait de me les transmettre. Un messager, rien de plus. » Il tousse. Des bulles rosâtres éclatent à la commissure de ses lèvres. « Un jour, nouvelle visite de Kopec. L'enveloppe était plus épaisse que d'habitude. Elle renfermait un portable, un flingue et un morceau de papier. Sur ce papier, deux mots. Vous voulez savoir lesquels ?
— Non.
— Il était marqué : “Tuez Kopec.” J'ai obéi. Je lui ai tiré une balle dans la tête. Ensuite, le téléphone a sonné. Une voix au bout du fil m'a dit : “Félicitations. À partir de maintenant, vous vous appelez Kopec.” Voilà comment ça fonctionne. Il contrôle, il sait. Il écoute, il voit. Mais il reste caché. On ignore tout de lui. Son apparence, son âge, où il vit, même sa véritable nationalité est un mystère. Russe, Arménien, Tchétchène… Si jamais vous lui parlez ou que vous connaissez quelqu'un qui lui parle, il vous élimine. Ce sont les règles. Tout le monde les connaît.
— Qu'est-ce qu'il me veut ? Dites-moi ce que vous savez.
— Je ne sais rien. Mon boulot consistait à vous surveiller, à m'assurer que votre épouse et votre travail vous plaisaient. Je devais protéger Jim Thane.
— Me protéger ? » Je pense à l'accident de voiture de Stan Pontin, à l'étonnante décision de Sandy Golden, lorsqu'il a décidé d'investir dans Tao. Je pense aussi à Dom Vanderbeek dans le grenier, le cou ceint d'un joli collier d'ecchymoses. « Pourquoi avez-vous tué ma femme ?
— Ce n'était pas moi. L'autre équipe, peut-être. Il contrôle les choses de cette manière. Une équipe surveille l'autre, qui surveille la suivante et ainsi de suite. Vous ne savez jamais qui est qui.
— Tom Mitchell, il appartient à votre groupe ?
— Qui ça ? Ah oui, l'agent du FBI. Non, je n'ai pas l'impression qu'il soit dans notre camp. Je crois plutôt qu'il cherche à retrouver mon patron. Il ne serait pas le seul. Mon employeur s'est fait beaucoup d'ennemis.
— Pourquoi vous me racontez tout cela ? »
Il sourit. Ses orbites vides se contractent. Les larmes incarnates coulent sur ses joues. « Approchez encore.
— Attention, Jim », me prévient Amanda.
Je ne bouge pas.
« Je n'ai plus d'yeux, Jim Thane. Comment voulez-vous que je vous attaque ? Allez, venez plus près, je veux vous montrer quelque chose. Quelque chose dont vous vous souviendrez toute votre vie. »
J'avance tout doucement, lui touche l'épaule et chuchote à son oreille : « Je suis là. »
Sa respiration est erratique, pénible. Je sens la vie s'enfuir de lui, s'écouler en une nappe tiède à mes pieds.
« Dans ma veste, souffle-t-il. Regardez dedans. » Sa voix est si faible que je peine à l'entendre.
Je donne le pistolet à Amanda, qui braque aussitôt l'arme sur Vélociraptor, puis sonde la poche humide du vêtement.
« Vous trouvez ? » demande-t-il.
Je touche une enveloppe du bout des doigts, parviens à l'extraire de l'étoffe poisseuse. Les bords sont imprégnés de sang. On peut y lire : “À l'attention de Kopec.”
« Celui qui m'a arraché les yeux me l'a donnée à lire avant d'accomplir sa besogne. C'est la dernière chose que j'ai vue. Ouvrez-la. »
Je m'exécute. L'enveloppe contient une photo attachée par un trombone à une feuille de papier pliée en trois. L'image représente une fillette d'environ sept ans, vêtue d'une robe en velours bleu. Les mains croisées sur les genoux, elle sourit à l'objectif.
« Ma fille », explique Vélociraptor.
Je déplie la feuille. On a tapé le texte sur une vieille machine à ruban. Les lettres sont mal alignées, l'encre a bavé par endroits.
Dernière mission. Dire à Jim Thane comment vous avez été recruté. Lui parler de
Kopec et répondre à ses questions. Toutes ses questions. Lui montrer ce courrier.
Puis vous suicider. Je vous regarde (vous et votre lle).
« Vous comprenez, maintenant ? murmure l'aveugle. Il est au courant de nos moindres faits et gestes. Rien n'échappe à son contrôle. Il est… Dieu. »
Avant que je puisse prendre la mesure de ce que je viens de lire ou d'entendre, il sort un pistolet caché, met le canon dans sa bouche. J'entends le bruit des dents contre le métal. L'arrière de son crâne se désintègre en une multitude de gouttelettes rouges.
« Non ! » hurlé-je. La déflagration couvre mon cri.
Je recule.
« Oh Seigneur », geint Amanda.
Des sirènes de police retentissent au loin.
Je prends la jeune femme par la main, la tire vers la sortie. « Il faut partir. » Elle résiste à la traction, incapable de bouger, hypnotisée par le corps. J'insiste :
« Amanda.
— Attends. » Elle m'échappe, tombe à genoux près du cadavre.
« Qu'est-ce que tu fabriques ? »
La voilà qui s'allonge pratiquement sur le corps, le visage à deux centimètres du crâne explosé. Elle fouille la veste.
Les sirènes approchent. « Amanda », supplié-je.
Elle continue d'explorer les poches du vêtement. « Je l'ai ! » s'exclame-t-elle enfin, victorieuse. Elle tient à la main un sachet transparent fermé avec du chatterton. Il contient une moisson de cristaux et une pipe.
« En route. » Je l'oblige à se lever. Cette fois, elle obéit. Elle glisse le sac à l'avant de son jean et nous nous mettons à courir. Après avoir franchi le rideau en PVC, nous débouchons à l'air libre. Le miaulement des sirènes s'amplifie. Nous montons dans la Honda et sortons par l'arrière. Au moment où nous nous engageons dans la rue, deux voitures de police pénètrent à l'avant. Sirènes hurlantes, gyrophares en action. Je redoute d'entendre des crissements de pneus et le grondement des moteurs lancés à notre poursuite, mais lorsque je regarde dans le rétroviseur, je vois les patrouilleurs s'arrêter en douceur devant les quais de chargement.
Ils ne prêtent aucune attention à la Honda dont les occupants sont couverts de sang. À moins qu'ils ne nous voient pas. J'accélère en direction de l'ouest. Nous disparaissons au sommet d'une crête.
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