Sans retour
Chapitre 8
8
Les quatre voies de la nationale 876 tracent une ligne droite au milieu de nulle part. Le paysage est plat. Des broussailles, des cyprès, des affaissements de terrain et des marécages à perte de vue. Un panneau d'affichage, publicité pour une Église baptiste, surnage au-dessus des buissons. L'illustration semble avoir pour unique but de me rappeler à quel point je suis loin de la Silicon Valley. Des lettres léchées par les flammes annoncent : “L'enfer existe.” Comme si je ne le savais pas.
Au bout de vingt longs kilomètres, je quitte la chaussée principale pour m'engager dans un quartier résidentiel. Bungalows floridiens, vieilles demeures victoriennes mal entretenues, clôtures pleines. Je trouve le 23 Churchill Street, adresse que j'ai notée au téléphone. La maison style Queen Anne, peinte dans les tons jaunes, aurait fait un joli bed and breakfast dans une région plus touristique mais, ici, elle ressemble à un cabinet privé surdimensionné et angoissant.
Je m'arrête en bas de l'allée gravillonnée. La boîte aux lettres, montée sur un piquet, indique : “George Liago, Docteur en médecine, DE.” Une clématite hardie a escaladé le poteau. Ses fleurs violettes cachent presque la mention “Docteur en médecine, DE”. Si c'était moi qui avais dépensé autant d'argent pour obtenir ce diplôme, on me retrouverait tous les matins devant la boîte aux lettres, armé d'un sécateur.
Je monte péniblement l'allée gravillonnée. Une Crown Victoria est garée devant la maison. J'imagine qu'il s'agit de celle du docteur Liago.
Je sonne. Au bout d'un moment, un homme en costume cravate vient ouvrir. Il est grand et les quelques cheveux qui lui restent grisonnent. Il a les yeux très écarquillés, du coup, il paraît fort surpris de me voir.
« Monsieur Thane ?
— Bonjour, docteur Liago.
— Entrez, je vous en prie. »
Nous passons par le salon, puis la salle d'attente, avant de pénétrer dans un bureau dépourvu de moquette. Le couinement de nos chaussures sur le parquet se répercute sur les boiseries. Des étagères remplies d'ouvrages médicaux reliés en cuir et de collections de classiques de la littérature occupent les murs. Un grand bureau en chêne, un divan en cuir de vachette et deux fauteuils à haut dossier, visiblement confortables et disposés en chiens de faïence, complètent le tableau. Liago désigne le divan et les fauteuils, signifiant par là que je peux choisir mon mode de confession préféré.
J'opte pour les fauteuils. Celui sur lequel je m'installe est étonnamment moelleux. Liago s'assoit en face de moi.
« Bon, dit-il avec un sourire. Bienvenue. » Sa voix est apaisante. Il maîtrise à la perfection le timbre calme et velouté enseigné à l'école de médecine. Je suis sûr que les professeurs consacrent au moins un semestre à cette discipline particulière. Un titulaire de chaire a sûrement rédigé un mémoire complet pour démontrer que la douceur de la voix, proche du murmure, et l'attention consécutive portée à vos propos, sera proportionnelle à vos honoraires.
« Gordon Kramer m'a résumé votre parcours, indique Liago. Mais je préférerais que vous m'expliquiez vous-même pourquoi vous êtes là. »
J'observe la pièce où je me trouve. Sur le mur en face de moi, un diplôme écrit en latin, tout en pleins et déliés, proclame que George Liago a terminé son cursus à la faculté Cornell. Dans un coin, je distingue une armoire de classement gris métallisé fermée par un gros cadenas. Sur le bureau, un réveil électrique avec une trotteuse à mouvement fluide. Le cadran diffuse une lueur orangée réconfortante. Tous les psys possèdent de gros réveils ou des horloges, discrètement orientés vers le patient, de manière que celui-ci voie qu'il lui reste à peine quelques minutes pour exprimer son désarroi après la mort de son fils, noyé dans une baignoire par sa propre négligence. Juste pour donner un exemple.
D'épais volets de bois obstruent les fenêtres, ce qui favorise la pénombre. Un silence très reposant baigne les lieux. Tout est fait pour que l'on se sente à l'aise entre ces quatre murs.
Et pourtant.
Et pourtant, je ne peux m'empêcher de trouver l'ambiance étrange.
Il me faut un moment pour comprendre d'où vient ce sentiment.
L'endroit est trop ordonné. Aucun papier sur le bureau, même pas une pile de dossiers. Uniquement l'horloge. Pas de photos, pas de bibelots, pas de souvenirs. Tous les docteurs que j'ai consultés – internes, gastro-entérologues, psychiatres – font un minimum d'efforts pour personnaliser leur lieu de travail. Qu'importe si la tentative se résume à un trophée, un coquillage ou un dessin d'enfant. Dans le bureau de Liago, je ne vois rien de tout cela. Ce détail est d'autant plus perturbant que le lieu semble être son domicile. J'ai l'impression d'être dans un endroit inhabité, provisoire. Sur un plateau de cinéma.
« Vous habitez ici ? » demandé-je.
La question est simple, mais le docteur paraît l'aborder avec précaution. Il ne répond pas immédiatement. D'abord il me regarde un long moment, puis dit :
« Pourquoi voulez-vous le savoir ? Vous seriez plus tranquille d'apprendre que je vis ici ? »
Je laisse échapper un rire. « Non, docteur. C'est juste histoire de discuter.
— Oui. J'habite là. » Il essaye de partager mon amusement et se fend d'un petit sourire. « Bien, passons à la suite.
— D'accord, approuvé-je. Vous voulez connaître les raisons de ma présence dans votre cabinet, selon mes propres termes. » Je prends une grande inspiration. Le fauteuil est tellement moelleux que je crains de trop m'y enfoncer, de m'y perdre, d'étouffer. « Vous voulez la version abrégée ?
— Pourquoi pas ?
— Alors voilà. Je souffre d'addictions. Je suis sûr que Gordon vous en a parlé.
— En effet », confirme-t-il d'une voix angélique. Il griffonne quelques mots dans un carnet de soins posé sur ses genoux.
« Mes pathologies varient. J'ai commencé en amateur, par l'alcool et le jeu. Et puis je suis passé professionnel avec la meth et les putes. Vous savez ce qu'on dit : vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. »
Ma tentative d'humour échoue lamentablement. Liago m'observe d'un visage impassible, puis baisse les yeux et note quelque chose sur son carnet. J'essaye de voir s'il transcrit effectivement le mot “putes”. Impossible. Mon fauteuil est trop loin et il écrit trop petit.
« Quoi qu'il en soit, je suis clean depuis deux ans. Deux ans, neuf mois et vingt-deux jours, pour être exact. J'ai pris mon nouveau poste hier. Directeur d'une boîte d'informatique.
— Directeur. Plutôt impressionnant.
— Oh non, détrompez-vous. L'entreprise part à vau-l'eau, voilà pourquoi on m'a engagé. Je m'occupe des redressements. Quand des investisseurs se réunissent et décident qu'une entreprise est au bord de la faillite, ils mettent une nouvelle tête à la direction. C'est ma spécialité. J'essaye de réparer ce qui peut l'être.
— Une situation ironique.
— Pardon ?
— Vous êtes vous-même un peu en réparation, n'est-ce pas ?
— J'espère bien que non. La plupart des sauvetages ne fonctionnent pas. C'est un secret de Polichinelle, dans notre profession. Les redressements sont en général perçus comme une bonne idée, mais ils interviennent trop tard. Ils ressemblent à une passe décisive lorsque retentit la fin du match.
— Je vois. » Il hoche la tête comme si je venais de dévoiler un pan essentiel de ma personnalité. Son stylo volette sur le papier. Bon sang, j'aimerais bien examiner ce carnet. « Voilà pourquoi je viens vous consulter, balbutié-je faiblement. Vous m'avez été recommandé par Gordon, mon parrain. Et celui-ci sait se montrer, comment dire, très persuasif. J'ai déjà fait de l'hypnothérapie sur ses conseils. Cette technique lui a permis de guérir, alors il voulait que j'essaye aussi.
— Un traitement efficace ?
— À vous de me le dire. Je suis clean depuis deux ans, neuf mois, vingt-deux jours… et vingt secondes.
— Vous êtes marié, monsieur Thane ?
— Depuis presque dix ans.
— Votre femme vous a-t-elle accompagné en Floride ?
— Tout à fait.
— Mais elle n'est pas satisfaite.
— Comment le savez-vous ? »
Il ne répond pas. « Vous menez donc une vie stressante, diagnostique-t-il. Un nouveau travail, beaucoup de responsabilités. Une épouse malheureuse.
— Hé, vous avez raison ! Je suis stressé. Vous avez du scotch ?
— Vous utilisez l'humour pour atténuer la tension.
— Je n'étais pas au courant.
— Une bonne stratégie. Vous voudriez commencer tout de suite ?
— Commencer quoi ?
— La thérapie.
— Oh, je croyais qu'on avait déjà attaqué.
— L'hypnothérapie, monsieur Thane.
— Ah oui. Eh bien, pourquoi pas ?
— Bon. Alors allons-y. »
Je sors du cabinet du docteur Liago quarante minutes plus tard. Je me sens apaisé, détendu. En pleine possession de mes moyens. La séance est passée à toute vitesse. L'hypnose ne ressemble pas à ce qu'on voit dans les films, quand le patient est plongé dans un sommeil profond et qu'il se met à glousser comme une poule. En fait, la pratique s'apparente plutôt à une sieste, à l'un de ces longs repos d'après-midi, que l'on s'accorde le week-end, lorsque l'on est attendu nulle part et que l'on ouvre la fenêtre dans la douce brise automnale, avant de s'allonger sous une couverture bien chaude. On somnole, à l'écoute de sa propre respiration. Et l'on se répète les serments d'abstinence (cochez la case correspondant à votre addiction).
À la fin de la séance, le docteur Liago m'a calmement demandé, sans pression d'aucune sorte, si je désirais revenir la semaine suivante. J'ai été surpris de ma propre réponse.
Oui, j'ai une entreprise à diriger. Oui, j'ai un emploi du temps surchargé. Mais je veux bien réserver une heure par semaine pour aller à Parkdale, Floride, me faire triturer le cerveau en plein milieu de journée. Je suis prêt à bien pire si cela peut m'éviter de rechuter.
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