Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 14 sur 58

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Sans retour

Chapitre 13

13

 

De retour à mon bureau, j'écoute ma messagerie. En dehors de Gordon Kramer, qui appelait pour vérifier que “tout allait bien, sinon gare à toi” et s'assurer que j'avais honoré mon rendez-vous avec le docteur Liago, la bande est vide. Je rappelle immédiatement mon parrain et lui laisse à mon tour un message précisant que la séance avec le psy s'est correctement déroulée. Je n'ai vraiment pas besoin qu'il croie à une rechute et débarque dans les locaux avec une paire de menottes.

Je regarde ma montre. À défaut d'avoir réussi à obtenir des fonds de la part d'Old Dominion, je peux au moins tenter d'endiguer l'hémorragie. L'heure est venue de rendre visite au filou qui a dérobé des millions à mon entreprise. Je sors le papier sur lequel j'ai inscrit l'adresse du voleur, celle où l'argent atterrit : 56 Windmere Avenue.

Mon téléphone fixe sonne. Un grelot étouffé. L'écran indique “Réception”. Je décroche :

« Oui, Amanda.

— Vous avez deux minutes, Jim ? »

Je suis déjà debout, le papier à la main.

« En fait, je m'apprêtais à partir…

— Quelqu'un désire vous voir à l'accueil.

— Maintenant ? »

Je n'ai aucun rendez-vous programmé. Sans doute un commercial qui cherche à nous vendre des cartouches d'imprimante ou un logiciel de traitement des salaires. « Je n'ai pas le temps, Amanda. Prenez sa carte et dites-lui que je le contacterai.

— Il s'appelle Tom Mitchell, insiste la secrétaire. C'est un policier. Il désire vous poser quelques questions. »

Je rencontre le fonctionnaire dans la salle de réunion. Il est séduisant, large d'épaules et soigné. Sa chevelure couleur étain possède les mêmes nuances que l'argenterie héritée d'une grand-mère défunte. Ses sourcils sont au contraire d'un noir d'encre, et il les hausse comme s'il n'avait pas cru un mot de quiconque depuis 1992.

Il n'est pas vraiment policier, mais travaille plutôt (je l'ai appris grâce à son impressionnante carte de visite) comme agent spécial au sein de l'unité criminelle du FBI, affecté au bureau de Tampa.

Nous nous asseyons de part et d'autre de la longue table de conférence.

« Merci de me recevoir, sourit-il. Je sais que vous devez être occupé. » Il a un accent de l'Ouest, oh-cupé, et son intonation chantante transforme chaque mot en caresse.

« Pas de souci.

— Alors vous venez d'arriver ?

— On peut dire ça.

— Quand avez-vous emménagé ?

— Il y a deux jours.

— Vous aimez la Floride ?

— Honnêtement, il fait un peu chaud pour moi.

— Ne m'en parlez pas. » Il place ses mains devant lui, tambourine du bout des doigts sur la table et me fixe pendant une minute qui me semble interminable.

« Vous savez pourquoi je suis là ? demande-t-il enfin.

— Vous codez en Java et vous cherchez un poste d'informaticien.

— Ah », aboie-t-il. Son monosyllabe ne ressemble pas à un rire, mais ma réplique ne ressemblait pas non plus à une blague. « Pas exactement. Vous êtes peut-être au courant que j'enquête sur Charles Adams. On vous a raconté ce qui lui est arrivé ?

— Il s'est évanoui dans la nature ?

— Vous résumez le dossier à la perfection. » Il sourit toujours. Je le trouve singulièrement enjoué pour un type qui s'occupe d'une disparition. Possible qu'il soit juste soulagé de ne pas avoir à m'expliquer les tenants et les aboutissants de l'affaire, vu qu'elle est limpide : “l'homme sort de chez lui. On perd sa trace”.

J'attends que Tom Mitchell me donne des précisions, mais il se contente de me regarder avec son inaltérable sourire aux lèvres, qui invite à se confesser. Je n'ai aucune idée de ce qu'il attend de moi. Que je bondisse de mon fauteuil et crie : “c'est moi ! Je l'ai fait !” ?

Je baisse les yeux sur sa carte. « Unité criminelle », lis-je à voix haute. L'intitulé se déploie sous un logo en relief. « C'est une sorte de section spéciale ?

— Oui. Une section très spéciale. Nous travaillons en étroite collaboration avec Batman et Superman. Ils m'attendent dans la voiture. » Je ris de bon cœur. « En réalité, cela n'a rien de folichon, avoue l'agent. Nous prenons en charge les dossiers inclassables. Des crimes qui n'entrent dans aucune case précise.

— Ah bon ? fais-je d'un air intéressé.

— Nous intervenons souvent sur des cas à cheval entre plusieurs juridictions. Des histoires sensibles. Des épines dans le pied des politiciens. Le jeu, le racket, la pédophilie, ce genre de choses.

— Et les disparitions de directeurs. »

Je crois deviner une lueur d'agacement dans ses yeux, comme s'il ignorait pourquoi on lui avait confié ce dossier. Il se reprend immédiatement et hausse les épaules. « Nous n'héritons pas toujours des affaires du siècle. Parfois, ce sont juste des instructions difficiles à qualifier. Charles Adams entre dans cette catégorie-là. »

Je m'adosse à mon fauteuil, regarde ostensiblement ma montre. « En quoi puis-je vous aider, agent Mitchell ?

— Eh bien, je ne sais pas encore très bien. » Il réfléchit un instant, feignant de chercher ses mots, puis lâche : « Avez-vous remarqué des choses inhabituelles depuis que vous êtes en poste ?

— Des choses inhabituelles ?

— Louches. »

Le papier dans ma poche me picote soudain la hanche, tel l'aiguillon de la culpabilité. Ce papier sur lequel j'ai inscrit une adresse – 56 Windmere Avenue, Sanibel –, cette adresse où je trouverai l'escroc qui a détourné des millions de dollars appartenant à l'entreprise. Malgré la conscience aiguë de cette feuille dans mon pantalon, je m'entends répondre : « Non. Rien ne me vient à l'esprit. »

Mitchell se penche en avant, comme pour avouer un secret. « Je vous demande ça parce que monsieur Adams semblait dans une vilaine posture. Il connaissait des gens peu recommandables.

— Des investisseurs de capital-risque ?

— Non », rétorque-t-il. Cette fois, il ne sourit plus. Il braque son regard sur moi et me demande à brûle-pourpoint : « Avez-vous entendu parler d'un certain Ghol Gedrosian ? »

Je secoue la tête. « C'est une espèce de… une espèce de plat avec de l'agneau ?

— C'est une personne, monsieur Thane. Un suspect potentiel.

— Suspect de quoi ?

— Disons simplement que nous aimerions lui dire deux mots.

— Qu'est-ce qui vous en empêche ?

— Nous ignorons où il se trouve.

— Alors, vous avez deux disparus sur les bras. »

Il écarte les mains avec une expression qui tient autant de l'aveu d'impuissance que de l'appel à l'indulgence. « Vous avez sans doute raison.

— J'aimerais beaucoup vous faciliter la tâche, mais ce nom m'est inconnu.

— En effet, c'est normal. Cet individu n'est pas de votre milieu. » Il insiste sur le terme “milieu”, insinuant que je suis le genre de type à employer ce vocabulaire aux déjeuners du country club. J'ai envie de l'informer que personne, aux Alcooliques anonymes, ne s'exprime de cette manière, sauf s'il s'agit d'une liqueur que je n'ai pas encore découverte.

Mitchell se lève. « Bon. Je ne vais pas abuser de votre temps, monsieur Thane. J'étais venu pour la forme. Mais sachez que nous n'abandonnons pas. Nous continuons à chercher Charles Adams.

— J'en suis soulagé, agent Mitchell. Merci.

— Puis-je malgré tout vous demander un service ? Si vous remarquez quelque chose, n'importe quoi qui sorte de l'ordinaire, appelez-moi. Mon numéro figure là-dessus. » Il se penche, tapote le bristol posé sur la table.

J'observe sa carte, feignant l'étonnement. « Ces bouts de carton servent donc à ça ? »

Il sourit, remue le doigt dans ma direction. « Vous avez le sens de l'humour, monsieur Thane.

— Il paraît. Mais cela ne m'a jamais aidé. Jamais.

— Oh, je vous crois. Personne n'aime les plaisantins. On les prend pour des dissimulateurs.

— Peut-être cachent-ils simplement le fait qu'ils ne sont pas drôles.

— Vous voyez ? Vous ne pouvez pas vous en empêcher. » Il secoue la tête. « Vous êtes un véritable numéro. »

Je suis tenté de lui répondre que si j'avais dix verres dans le nez, là je serais un véritable numéro.

Je me lève à peine de mon fauteuil pour lui serrer la main.

« Je vous tiendrai au courant, agent Mitchell. Si je remarque quoi que ce soit. »

Dix minutes plus tard, je suis au volant de ma voiture, sur la nationale 867 à Sanibel, en route pour l'île du même nom au large des côtes. J'ai bien entendu menti à l'agent Mitchell lorsqu'il m'a demandé si je n'avais rien constaté de “louche”. En vérité, j'ai constaté trois millions de choses louches : le nombre de dollars qui sont passé du compte de l'entreprise à celui d'une société imaginaire baptisée FSIP.

Ce tour de passe-passe ne recèle aucun mystère. Le coupable s'appelle Charles Adams. Je l'avais deviné avant même que Mitchell ne vienne m'informer qu'il frayait avec des gens dangereux. Tous les indices concordent. Personne d'autre chez Tao n'avait l'autorité nécessaire pour signer des chèques d'un tel montant. Si Joan Leggett n'a retrouvé aucun justificatif émanant de FSIP – pas de factures, pas de reçus –, c'est tout simplement qu'il n'y en a pas.

Charles Adams s'enfermait dans son bureau jusque tard la nuit, ou tôt le matin. Il entrait les chèques, qu'il imprimait et signait lui-même, dans la comptabilité de l'entreprise. Ces chèques, sortis de son imprimante laser, voyageaient ensuite jusqu'à une boîte postale située à Naples, et aboutissaient finalement entre les mains de… entre les mains de qui ? De Charles Adams en personne ? Je pense plus vraisemblablement à l'un de ses associés mystérieux, un de ces individus patibulaires que Joan avait vus rôder aux abords des locaux.

Pourquoi n'ai-je pas parlé de tout cela à l'agent Mitchell ? En partie parce que Tad Billups m'a demandé de le protéger et de protéger ses intérêts. Mais aussi parce que je me sens étrangement proche de Charles Adams. Je ne l'ai jamais rencontré et il est sûrement mort. Pourtant, j'ai eu un parcours identique au sien. Moi aussi, j'ai dû de l'argent à de sinistres énergumènes, moi aussi, j'ai senti l'étau se refermer. Je le comprends car je suis de la même espèce que lui.

Malgré les efforts de la Chambre de commerce et du Rotary club pour faire de Sanibel Island le paradis des jeunes gens, l'île n'est rien d'autre qu'une grande maison de retraite flottante. Posée au milieu du golfe du Mexique, elle abrite des vieillards à divers stades de décrépitude.

Dans le domaine des résidences troisième âge, celle-ci est assez étrange. Dès que l'on quitte le pont, on s'aperçoit que la population n'est ni tout à fait riche, ni tout à fait pauvre. À l'examen des maisons, il est impossible de dire si cette île représente un idéal ou un avertissement. Peut-être un peu des deux. Un endroit où ceux qui remontent la pente rencontrent ceux qui dégringolent à la fin de leur vie.

Ce n'est pas Nantucket, ni Sea Island. Pas de propriétés ni de gazon. Le site a été bâti bien avant que ce soit la mode, à une époque où l'air conditionné n'existait pas. Résultat, on se retrouve avec des maisons trop petites, surpeuplées, obsolètes. Rien à voir avec les villas munies d'un garage trois places. Ce village est plutôt destiné aux seniors fuyant les hivers rigoureux ou les petits-enfants envahissants. Il y a foule en décembre, c'est la cohue en janvier, mais aujourd'hui, à la mi-juillet, il fait chaud, beaucoup trop chaud. La plupart des bicoques sont vides.

J'arrive finalement au 56 Windmere Avenue, qui correspond à ce que j'attendais : une baraque délabrée, style ranch, avec des portes coulissantes en aluminium, une véranda sur le côté, et des herbes folles en guise de pelouse. La tondeuse n'a pas été passée depuis belle lurette. Combien de temps exactement ? J'essaye de me faire une idée. Peut-être six semaines. Approximativement la date où Charles Adams a disparu.

Je tourne au coin de la rue et me gare un pâté de maisons plus loin. J'ignore ce que je vais fabriquer et sur qui je vais tomber, mais je ne veux pas qu'on remarque ma voiture ou qu'on me voie traîner dans le coin.

Je m'éloigne de la voiture sans verrouiller la portière, et marche péniblement dans la chaleur étouffante, à l'écoute des cigales qui poussent des cris d'amour dans la végétation. J'ignore comment les insectes trouvent l'énergie d'exprimer leur passion par cette canicule.

Je m'approche de la maison. Aucune voiture dans l'allée, les rideaux sont tirés. Je sonne. Pas de réponse. Je sonne encore, frappe à la porte. Une minute, deux minutes… Même un vieillard aurait eu le temps de se lever des toilettes et de venir m'ouvrir. Comme personne ne se présente, j'imagine que soit le vieux est coincé sur sa cuvette à cause d'un effet ventouse, soit les lieux sont déserts.

Je fais jouer la poignée. Fermée. Je descends pour aller jeter un coup d'œil du côté de la véranda. Mes chaussures crissent sur l'herbe sèche, des orties s'attaquent à mon pantalon. Si quelqu'un me repère, j'ai une excuse toute prête : je vérifiais si mon vieil ami n'était pas en train de faire une sieste sous le porche. Que l'on s'avise de me demander le nom de l'ami en question, et je finirai menotté en moins de deux. Ce ne serait pas la première fois.

La véranda est inoccupée, plongée dans l'obscurité. Nul ami ne s'y est assoupi, et je doute que quiconque y ait piqué un roupillon depuis un bon bout de temps. La baraque semble abandonnée.

Je fais le tour par-derrière. Une nouvelle étape de franchie. Maintenant, si quelqu'un me surprend, je n'aurai plus d'excuse. Même les meilleurs copains du monde s'abstiennent d'aller épier par la fenêtre de leur camarade.

En Floride, il n'y a pas de cave, étant donné qu'il est impossible de creuser le sol marécageux. La plupart des maisons sont donc érigées sur des plates-formes de béton surélevées. Je me mets sur la pointe des pieds et espionne par la fenêtre à doubles rideaux.

Je vois une petite chambre enténébrée. Je sais qu'il s'agit d'une chambre car elle comprend un élément caractéristique : un mince futon disposé au sol. Pas de draps ni de couvertures, aucun sommier. La moquette est usée jusqu'à la corde, constellée d'auréoles. Je distingue un bureau sans valeur poussé contre le mur opposé.

Mon enquête se serait arrêtée là – elle aurait dû s'arrêter là –, si je n'avais pas vu que le pêne de la fenêtre était mal enclenché. Je ne suis pas expert en matière d'effraction, mais inutile d'être grand clerc pour remarquer l'espace d'un centimètre entre le cadre et l'huisserie, qui constitue presque une invitation. N'importe qui verrait que la fenêtre est mal fermée, n'importe qui serait tenté d'entrer. N'importe qui.

Je soulève légèrement le panneau, guettant une alarme éventuelle, mais rien ne se produit. L'ouverture s'élargit suffisamment pour laisser passer un individu de ma corpulence.

Un dernier regard par-dessus mon épaule pour m'assurer que personne ne m'a vu, et je me hisse sur le chambranle. Les mains appuyées sur la moquette, j'effectue une brouette. Mes pieds frappent le sol avec un bruit sourd. Me voilà à l'intérieur.

J'ai fait pas mal de bêtises, dans ma vie, la plupart sous l'influence de l'alcool, des médocs ou de la came. Quelquefois par authentique désespoir. Mais mes choix résultaient toujours d'une sorte de logique. Une logique viciée, tordue, déformée par les stupéfiants – vous n'analysez pas la Constitution lorsque vous êtes défoncé à la coke ou au whisky –, mais une logique quand même.

Aujourd'hui, tandis que je me tiens dans cette chambre obscure, au 56 Windmere Avenue, je suis totalement incapable de trouver une justification à mon comportement. Je viens d'entrer chez quelqu'un au mépris de la loi ; comment expliquer une telle absurdité ? J'entrevois le raisonnement qui m'a mené ici, et c'est encore pire que d'agir gratuitement. Je retombe dans mes vieux travers : je bousille tout, je saccage ma vie.

Je vois déjà les titres : “Un chef d'entreprise s'introduit par effraction dans une maison.” J'imagine la conversation avec Tad Billups : « Oui, Tad, je sais que tu m'as donné une dernière chance. Mais je devais absolument explorer cette vieille bâtisse. »

Enfin bon, maintenant que j'y suis, autant aller jusqu'au bout. Ces mots, “autant aller jusqu'au bout”, devraient être gravés sur ma tombe. Ils résumeraient parfaitement mon existence et expliqueraient sans doute mon trépas. Ils sont mon excuse ultime.

Autant aller jusqu'au bout.

Le mantra de toutes les putes, tous les camés à la noix, toutes les brutes tatouées, tous les infortunés détenus du couloir de la mort et les esclaves des drogues en bas résille. La raison pour laquelle ils en sont là.

Autant aller jusqu'au bout.

D'accord, Jimmy. Maintenant que tu es là, autant aller jeter un coup d'œil dans le bureau. Les bureaux sont faits pour ça. Ils contiennent des papiers, des documents avec des noms inscrits dessus. Un nom, voilà ce que je cherche. L'identité de l'homme qui pique dans la caisse.

Le plancher craque tandis que je me dirige vers le meuble. Je m'arrête, à l'écoute. Si la maison était occupée, je le saurais déjà, non ? Je ne peux malgré tout m'empêcher de rester sans bouger et de compter jusqu'à vingt. Je guette des pas, un ronflement, un bruit d'eau dans les canalisations ou le murmure d'une télévision. Rien.

Le bureau est un modèle Ikea sans grande valeur, l'un de ces meubles en pièces détachées à monter soi-même. L'assemblage d'un tel mobilier est une expérience que l'on vit une seule fois dans sa vie, puisque l'on se jure à l'avenir de claquer cinquante dollars supplémentaires pour faire exécuter le travail par quelqu'un d'autre. Le meuble comporte un grand tiroir au centre, et trois petits sur le côté. J'ouvre le premier. À l'intérieur, juste de la poussière, un crayon mâché et une araignée morte. Les trois autres sont vides. J'avais espéré y trouver de quoi éclairer ma lanterne. Je me suis trompé.

Le couloir est garni d'une moquette orange brun qui n'a plus été à la mode depuis les années 70. Même dans la pénombre, je vois qu'elle est sale, usée. Le propriétaire n'était pas une fée du logis. J'ai une vue sur l'ensemble de la maison. Au-dessus de moi, la trappe du grenier. Sur les côtés, deux chambres. La première, que je viens d'explorer, plus une seconde, à laquelle je jette un coup d'œil sans rien distinguer d'autre qu'une bibliothèque dépourvue de livres.

Je m'adonne à un examen tout aussi superficiel du reste de la baraque. La petite salle de bains est équipée d'une baignoire en plastique, d'un rideau de douche à fleurs et d'un siège de toilettes dont l'émail s'auréole de marques brunâtres. Des traces d'urine séchée maculent l'abattant. Près de la porte d'entrée, la cuisine constitue une preuve que la maison est inoccupée. Le linoléum rebique dans les coins, tel un ongle de vieillard. Les traces d'activité humaine que l'on détecte habituellement en ces lieux sont absentes : pas d'assiettes dans l'évier, pas de journaux sur le plan de travail ni de verre de jus d'orange à moitié consommé. Le réfrigérateur confirme cette impression : la lampe s'allume, mais il est vide. Quelqu'un paye l'électricité sans conserver de nourriture au frais.

Ce que j'espérais dénicher en ces lieux – un témoignage de malversation, ou le corps de Charles Adams effondré sur le sol de la cuisine, baignant dans un mélange de sang et de matière cervicale, un pistolet à la main – ne s'y trouve pas. Aucun document compromettant. Pas de directeur mort.

Je décide de mettre un terme à cette petite incursion et me prépare à sortir par la porte de devant. Mon existence de directeur remplaçant va reprendre son cours. Je ne gâcherai pas ma vie aujourd'hui. Plus tard, sans doute.

Une idée me vient à l'esprit tandis que je me dirige vers l'entrée. Je n'ai pas vérifié toute la maison. Il reste un endroit inexploré et cela m'embête. Je ne suis pas venu jusqu'ici pour des prunes, n'est-ce pas ? Maintenant que j'ai commencé, autant aller jusqu'au bout.

Autant aller jusqu'au bout.

Je rebrousse chemin. La trappe du grenier se dessine sur le plafond, duquel pend une chaîne. Je la tire et la trappe s'ouvre avec un chuintement de vérin hydraulique. Un escalier télescopique se déploie jusqu'au sol.

Un air moite, lourd, émane de l'ouverture. Je détecte une odeur de naphtaline. Lorsque, après avoir gravi les marches de l'escalier, je passe ma tête sous les combles, je vois briller trois fentes de lumière au loin dans les ténèbres. Une grille de ventilation. Ma main trouve un interrupteur. Je l'actionne. Une ampoule nue illumine le grenier. Je découvre une pièce en forme de A, juste assez haute pour qu'un homme se tienne debout, voûté, à son point culminant. Le plancher n'est pas terminé. Je me faufile en prenant garde aux poutres saillantes. Pas de cartons, pas de caisses ni de vieux meubles de famille, remisés là faute de mieux. Pas de cadavre de directeur non plus. J'aperçois néanmoins un gros sac-poubelle disposé à l'autre bout du grenier. Il s'agit d'un modèle “taille maxi”, destiné aux travaux de jardinage ou à la construction.

Courbé afin d'éviter les clous rouillés dépassant des bardeaux, je vais jusqu'au sac et m'agenouille pour l'ouvrir.

Je n'ai jamais vu autant d'argent liquide de ma vie. Le sac est rempli de liasses compactes de billets de cent dollars. Je plonge ma main à l'intérieur, sort une liasse au hasard et feuillette tous les billets. Pas d'erreur : ils sont tous à l'effigie de Benjamin Franklin. Je serais bien incapable de faire la différence entre un vrai et un faux billet, mais ceux-ci me paraissent authentiques.

Quand on a été vendeur payé à la commission, comme moi, on devient très bon dans certains domaines de l'arithmétique. L'existence tourne autour d'équations que l'on se met à résoudre avec l'efficacité redoutable d'un ingénieur de la NASA : combien de nourriture ingurgiter, combien d'argent emprunter, combien de nanas baiser.

On commence à raisonner ainsi : “Si j'ai une centaine de clients et que je parviens à conclure 10 % des ventes à 150 000 dollars, je gagne une commission de 40 %, soit 600 000 dollars. Il faut bien sûr déduire les taxes propres à ce type de transaction, c'est-à-dire 40 %, ce qui me laisse un total de 360 000 dollars.”

Une opération identique se déroule dans ma tête en ce moment précis. J'évalue d'un regard le tas d'argent. Une liasse équivaut approximativement à vingt mille dollars. Deux cents liasses égalent quatre millions, desquels, bien sûr, il faut retrancher les taxes propres à ce type de transaction, c'est-à-dire, pour un sac d'espèces entreposé dans un grenier… 0 %.

Tandis que je contemple les quatre millions, je réalise que j'ai sous les yeux les fonds détournés de Tao. Je n'ai aucune preuve de ce que j'avance, mais la somme correspond. Et puis les chèques ont été envoyés à cette adresse. La façon dont cet argent légal s'est retrouvé injecté dans le circuit de l'économie parallèle est un mystère. Mais je suis certain que la police et l'agent Mitchell auront une réponse à cette énigme.

Si je vis assez longtemps pour leur raconter mon histoire.

Cette hypothèse, je m'en rends compte lorsque j'entends les deux voitures se garer à l'extérieur, les portières claquer, les bruits de pas lourds sous le porche, puis le tintement des clefs dans la serrure, devient hautement improbable. Je me fige.

J'envisage un instant de me replier au fond du grenier, de me dissimuler dans l'ombre jusqu'à ce que les visiteurs plient bagage, mais me ravise immédiatement. Cet endroit est un cul-de-sac. Le sac est l'unique chose qui vaille la peine dans cette maison. Les intrus vont monter directement. Ils ne se sont pas déplacés pour admirer le meuble Ikea ou la bibliothèque sans livres.

Je décide de m'enfuir. La démarche s'opère en deux temps : d'abord je me tourne, ensuite je m'enfuis. La première partie du plan est exécutée avec compétence, je dirais même avec grâce. Mon corps pivote, agile comme celui d'une gazelle. La seconde partie, en revanche, est un échec. Muni de toute la force, de toute la puissance que je peux mobiliser, je me précipite vers la trappe. J'oublie au passage les bardeaux et les clous rouillés. Ma tête percute une des solives et une pointe de métal m'entaille le front. J'aperçois un flash de lumière blanche, j'entends les oiseaux chanter. Pendant un moment, je me tiens immobile, sonné. Les mains autour du crâne, je tente de me rappeler où je suis et où je compte aller.

Je retrouve mes esprits. Le grenier, le sac d'argent dont je suis supposé ignorer l'existence, les hommes qui viennent le récupérer. J'imagine que ces hommes vont être surpris de me voir. Et des individus en quête de quatre millions de dollars en liquide n'aiment sûrement pas être surpris.

Je tente à nouveau de m'enfuir, avec davantage de prudence cette fois. Après avoir éteint la lumière, je descends l'échelle en vitesse, saute dans le couloir. Je dois absolument m'esquiver, mais je ne peux pas me contenter de courir. Il faut d'abord remonter l'échelle et refermer la trappe. Du couloir, impossible de voir le salon. J'entends néanmoins la porte s'ouvrir. Rester calme, bouger en silence. Mes tremblements n'arrangent pas les choses. Je replie l'escalier segment par segment, jusqu'à ce qu'il possède les dimensions requises. Lorsque je pousse le dispositif dans la trappe, il me paraît bien plus lourd que prévu. Enfin, les portes se referment avec leur chuintement caractéristique.

Je perçois des voix dans le salon. Proches, indistinctes et masculines.

Je me rue vers la première porte qui se présente. Mauvaise pioche : j'ai choisi la salle de bains. L'unique fenêtre de la pièce s'avère assez petite. Elle est d'ailleurs scellée par une couche de peinture sèche. Je pourrais sans doute l'ouvrir en tapant dessus, mais cela ferait trop de raffut. Je distingue un bruit de pas dans le couloir.

Je grimpe dans la baignoire, tire lentement le rideau de douche sur moi. Juste au moment où j'enlève mes doigts de la toile cirée, j'entends une voix dans la salle de bains. Je crains d'avoir été découvert car il me semble que l'homme s'adresse à moi. Mais il discute en une langue étrangère et, même s'il parle fort, son timbre n'a rien d'agressif. C'est le ton d'un homme qui plaisante avec l'un de ses amis.

Il avance lourdement dans la pièce, s'arrête à quelques centimètres du rideau de douche. Je peux sentir sa respiration, aussi puissante que celle d'un ours. Un claquement métallique, puis un bruit de fermeture éclair et des éclaboussures sur l'émail. Un soupir de soulagement ; le langage universel des hommes qui ont attendu trop longtemps dans une voiture.

Il continue à uriner. Dehors, quelqu'un l'appelle. On dirait un habitant de l'Europe de l'Est, un Russe, peut-être. L'homme dans la salle de bains répond sans interrompre sa petite commission. Je ne parle pas russe, mais je sais pisser. Il dit probablement à son camarade : “Une minute. Je finis et j'arrive.”

Je me décale de quelques centimètres. Maintenant, j'entrevois suffisamment la cuvette pour comprendre à quoi correspondait le claquement métallique avant le bruit de fermeture éclair. L'individu portait un objet à la ceinture, qu'il a déposé sur le réservoir en céramique. Un gros pistolet noir, dont je ne peux détacher le regard.

Je retiens mon souffle. Le joueur en moi n'aime pas le genre de pari auquel il est confronté. En fait, le joueur en moi n'aime rien de tout cela. D'accord, cette petite excursion était amusante. L'effraction demeurait bien inoffensive, malgré le risque d'être arrêté et de voir ma carrière stoppée net. Libby aurait été furieuse.

À présent, le danger me paraît beaucoup plus important que je ne l'avais envisagé. Il ne s'agit plus d'encourir les foudres de Libby, mais d'affronter une mort violente.

L'homme termine ce qu'il avait à faire. Nouveau bruit de fermeture éclair. « C'est bon », dit-il avec un accent. Ses mains entrent dans mon champ de vision, s'emparent du pistolet, puis l'homme et son arme disparaissent.

Je ne remue pas un cil. On s'active dans le couloir. J'entends l'échelle escamotable, puis des pas étouffés. Les pas et les voix reparaissent au bout d'un long moment. On replie l'échelle, on referme la trappe.

Je continue à patienter longtemps après que la porte d'entrée a claqué et que le bruit des moteurs a décru.

Enfin, je baisse les yeux pour examiner la baignoire dans laquelle je me tiens. Les gouttes de sang explosent à mes pieds, pareilles à une pluie tiède. Je mets un instant à me souvenir de ma blessure. Je sors de ma cachette, me regarde dans le miroir. Mon front s'orne d'une bosse de la taille d'un œuf, couleur de viande pourrie. L'hémoglobine perle de la coupure dans une parodie très catholique du Christ et de sa couronne d'épines.

Je presse plusieurs feuilles de papier toilette sur mon front pour calmer l'épanchement, mais le sang continue de couler. Au moins ne souille-t-il plus le parquet. Je maintiens les feuilles de la main gauche et, de la droite, éponge le liquide pourpre dans la baignoire. Je dois effacer les preuves de ma présence.

Quand l'opération de nettoyage prend fin, je retourne au grenier. Sans surprise, je constate que les quatre millions de dollars se sont évaporés.

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