Sans retour
Chapitre 44
44
J'emprunte la décapotable d'Amanda pour aller jusque chez moi. Je me gare au bas de l'allée.
La dernière fois, des cataractes tombaient d'un ciel noir, ma femme était poussée dans une voiture et je parvenais de justesse à échapper à des brutes venues d'Europe de l'Est en plongeant depuis le premier étage dans la piscine. Aujourd'hui, le jardin est ensoleillé, la maison immaculée. Une vision digne d'une image d'Épinal. Ne manquent plus que les enfants jouant au hockey sur gazon, tandis que des cookies refroidissent sur le rebord de la fenêtre de la cuisine.
L'agent Mitchell n'est pas encore là, ce qui me laisse un peu de temps pour passer le coup de téléphone que j'ai reporté autant que possible.
Lorsque Gordon Kramer décroche, je dis :
« Salut Gordon. C'est Jimmy.
— Qu'est-ce qui se passe ? aboie-t-il en guise de bonjour. Un appel de Jimmy Thane à 8 heures du matin, je flaire la demande de caution. Combien ?
— Pas de caution.
— Tu es saoul ?
— Non.
— Défoncé ?
— Non plus, Gordon. » Techniquement, je ne mens pas. Je ne suis pas défoncé maintenant.
« Alors, je n'ai pas besoin d'acheter un billet d'avion pour venir te récupérer par la peau des fesses ?
— Non. Mais j'ai besoin d'autre chose.
— Je t'écoute.
— Ça concerne les services de police.
— La police ? » Il n'aime pas ce qu'il entend. Le terme est trop vague à son goût. C'est comme si je lui avais parlé ballerines et petits rats.
« Je vais te raconter quelque chose, Gordon, mais tu dois me laisser aller jusqu'au bout. Je vais tout t'expliquer.
— D'accord.
— Tu me laisseras finir, promis ?
— Promis.
— D'accord. » Je prends une grande inspiration et commence : « L'entreprise pour laquelle je travaille… sert de couverture à un gangster russe. Un trafiquant de meth…
— Merde, Jimmy ! beugle mon parrain. Espèce d'enfoiré ! Tu as replongé !
— Tu avais promis que je pourrais terminer sans être interrompu.
— J'ai menti, salopard. Comme toi quand tu as prétendu que tu étais clean.
— Je suis clean. Tu veux bien m'écouter ? S'il te plaît, Gordon. Laisse-moi finir.
— Vas-y.
— Ce Russe s'appelle Ghol Gedrosian. Tu as déjà entendu ce nom ?
— Quel nom ? Répète.
— Ghol Gedrosian.
— Non. Jamais.
— Il détourne de l'argent dans l'entreprise et me paye pour regarder ailleurs. Il a fait chanter Libby, l'a obligée à me surveiller. Il a posé des mouchards dans la maison.
— Des quoi ?
— Des mouchards, Gordon. Des micros, des caméras. Ils m'espionnent depuis…
— Jimmy, me coupe-t-il. Je vais être franc avec toi. Cette conversation ne me dit rien qui vaille. Ce n'est pas ce que j'appelle un échange rassurant.
— Il a enlevé Libby, Gordon.
— Libby ?
— Il l'a kidnappée.
— Oh merde, Jimmy. Tu es défoncé. »
Il s'est adressé à moi sur un ton calme mais triste. J'y décèle une certaine déception.
« Non, Gordon. Je t'assure que je te dis la vérité. Je suis sur le point de rencontrer le FBI. Ils ont un agent en poste ici. Un type des unités spéciales, rattaché au bureau de Tampa. Vérifie, si tu veux. Il sait tout sur Ghol Gedrosian. Je te garantis qu'il confirmera mes propos. Il se nomme Mitchell, Tom Mitchell. » Un coup d'œil de l'autre côté de la rue. « D'ailleurs, le voilà. »
En temps normal, je n'aurais pas hésité à mentir pour abréger la discussion, mais l'Impala de l'agent Mitchell se gare vraiment en face de chez moi. Il est seul. Quand il me voit, il me fait signe par la vitre.
« Je dois y aller, Gordon. Tu peux me rendre un service ?
— Lequel ?
— Trouve-moi toutes les informations possibles sur Ghol Gedrosian. J'ai besoin de savoir à qui j'ai affaire.
— Jimmy…
— Je t'en prie, Gordon. Juste une fois dans ta vie… fais-moi confiance. »
On frappe à la vitre. L'agent patiente près de la portière.
« D'accord », bougonne mon parrain. Il n'a pas l'air très enthousiaste. « Pourquoi ai-je le sentiment que toute cette histoire va mal se terminer, Jimmy ?
— Parce que ça se termine toujours mal.
— En effet.
— Rappelle-moi à ce numéro. Mon autre portable est… Enfin, j'ai été obligé de m'en débarrasser. »
Il rit. Sans doute pense-t-il que j'ai vendu l'appareil pour une dose.
« Comme tu veux, Jimmy. Pas de problème. » Et il raccroche.
« Bon sang, monsieur Thane ! s'exclame Mitchell quand je sors de voiture. Vous n'êtes pas beau à voir.
— Ah bon ? » Je touche mon visage. « J'imagine que ce qu'on raconte est vrai. L'abus de méthamphétamine nuit au teint.
— Toujours le sens de l'humour. C'est bien. » Il me tend la main. Nous nous saluons. « Maintenant, racontez-moi ce qui est arrivé à votre épouse.
— Ils l'ont enlevée.
— Qui ça ? »
Je désigne la maison de mon voisin, où le Russe a monté sa chaîne spéciale “Jimmy Thane 24 heures sur 24”. Son allée est vide, les rideaux sont tirés. Aucun signe de vie. « Ils m'espionnaient. J'avais des caméras dans la maison. Ils nous épiaient, Libby et moi, depuis notre emménagement. »
Mitchell incline la tête. Il paraît méfiant. Est-ce que je me moque de lui ou pas ? « Ils vous épiaient ?
— Je vais vous montrer. »
Il me suit à l'intérieur de la maison. La porte n'est pas fermée. Le vestibule est obscur et froid.
Je me dirige vers le salon. « Regardez la vieille horloge. Elle était… »
Je m'arrête net. Dans le salon, l'horloge brisée a disparu, ainsi que les éclats de verre, les ressorts et autres pièces de métal au sol. On distingue à peine une légère marque sur la moquette, de la taille du socle.
« Elle était là, m'indigné-je.
— Qu'est-ce qui était là, monsieur Thane ? »
Je ne réponds pas et me rue dans la chambre à l'étage. Plus de ventilateur. Le plafond au-dessus du lit a été repeint. Un travail minutieux. J'entends Mitchell dans mon dos. « Monsieur Thane ? » Je me retourne. Il se tient sur le seuil, un papier illustré à la main. « Vous cherchez peut-être ceci ? »
Je prends la feuille, identique à celles que Libby fixe à la porte du réfrigérateur grâce à des aimants. L'image représente un ours de dessin animé qui essaye vainement d'atteindre une ruche en hauteur. La légende indique : “Si vous n'y arrivez pas, ursidez encore.”
Et sous cette maxime, quelques mots griffonnés d'une main féminine :
Jimmy,
Je n'en peux plus de ta violence. D'abord Cole, maintenant ça. Tu me terrorises. J'ai
besoin d'être seule. Ne me cherche pas. Je t'appellerai quand je serai prête.
« Le papier était posé sur le comptoir de la cuisine, explique l'agent Mitchell. C'est son écriture ?
— Oui. Mais elle n'a pas rédigé ce message. Ils l'ont enlevée, je l'ai vu.
— Qui l'a enlevée ?
— Les Russes.
— Qui est Cole ?
— Mon fils.
— Vous avez un fils ?
— Non, vous ne me croyez pas. » Silence. Je continue : « Venez avec moi, je vais vous montrer leur maison. Vous verrez par vous-même. » Tandis que je prononce ces paroles, je sens ma confiance se lézarder. Je me doute déjà de ce que nous allons y trouver.
Cela ne m'empêche pas de sortir dans la fournaise à l'extérieur, puis de traverser le jardin sans attendre Mitchell. Celui-ci m'appelle : « Où allons-nous, monsieur Thane ?
— Faites-moi confiance », répliqué-je d'une voix hésitante.
Je l'attends une fois arrivé sous le porche. Il me rejoint avec lenteur. Je le sens gêné, prudent.
Je frappe à la porte. Pas de réponse.
« Entrons, décidé-je.
— Non, monsieur Thane. Vous ne pouvez pas vous introduire chez quelqu'un sans… »
Je tourne la poignée. La porte s'ouvre sans résistance. Le battant pivote sur ses gonds huilés et dévoile un hall d'entrée totalement vide. Les lieux ont été débarrassés de leurs meubles et de leurs occupants. Pas de Russes, pas de Libby.
« Ils habitaient ici, plaidé-je.
— Qui donc ?
— Les hommes de Ghol Gedrosian. »
Mitchell hausse les sourcils. « Les hommes de Ghol Gedrosian ? Ils vivaient tous ensemble ? Sous le même toit ? Comme dans une sorte de communauté ? » Il a l'air de trouver l'idée amusante. « Pourquoi feraient-ils une chose pareille ?
— Pour me surveiller.
— Vous surveiller ? »
Je me dirige vers le mur où, pas plus tard qu'hier, s'alignaient des consoles d'enregistrement et des écrans plats. « Regardez », dis-je en pointant un doigt accusateur sur les trous de vis dans la cloison.
« Je ne vois rien de spécial.
— Les trous. Ils avaient fixé les moniteurs ici.
— Je crois que nous devrions partir, monsieur Thane. Nous n'avons aucun mandat et en plus… » Il hausse les épaules avant de reprendre : « Et en plus il n'y a personne. »
Il me prend par le bras et me conduit à l'extérieur. Nous affrontons de nouveau la canicule.
« Je vous aime bien, monsieur Thane. J'en suis le premier surpris, mais c'est comme ça. Alors je vais être honnête avec vous : je ne comprends pas ce qui se trame et j'ignore pourquoi vous m'avez appelé, mais vous me paraissez dans un état… particulier, aujourd'hui.
— Je vous raconte la vérité. Ghol Gedrosian a kidnappé ma femme.
— Oui, vous me l'avez déjà expliqué. Mais ce papier donne une autre version. » Il me montre le message de Libby.
« Vous pensez que je mens ?
— Je ne sais pas. Ma seule certitude est que vous sentez mauvais et que vous avez les yeux rouges. Mettez-vous à ma place : étant donné vos antécédents, vous comprendrez mon scepticisme. »
Je me prépare à argumenter, mais son téléphone sonne. Il sort l'appareil de sa poche, regarde le numéro et me fait signe d'attendre. Il décroche. « Ouais. » Une pause. « Ouais, il est avec moi. Une Mercedes noire ? » Encore une pause. « Bon, d'accord. Comment elle s'appelle ? » Il écoute la réponse. « Oui, bonne idée. On part tout de suite. »
Il raccroche et m'observe, pensif.
« Où est la voiture de votre femme, monsieur Thane ? La jolie Mercedes que vous lui avez achetée ? »
Je suis sur le point de lui dire “je l'ai laissée à la gare routière de Fort Myers”, mais sa mine soucieuse m'en dissuade.
« Aucune idée. Elle n'était pas dans l'allée quand je suis arrivé.
— Eh bien, nous l'avons trouvée sur Pine Island. » Il me jette un regard pesant. « Il y avait trois personnes à l'intérieur. Deux Mexicains morts sur la banquette arrière, et une prostituée avec la gorge tranchée dans le coffre. »
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