Sans retour
Chapitre 33
33
L'agent Mitchell se trompe. Il n'existe qu'une seule personne susceptible de m'aider. Une seule personne à qui j'aie envie de parler.
Bien sûr, nous avons eu notre lot d'épreuves, Libby et moi. Nous avons souffert. Je l'ai trahie. J'ai détruit ce qu'elle aimait le plus au monde. Pourtant, elle est toujours là, à mes côtés. Nous nous épaulons mutuellement en dépit des difficultés.
Lorsque j'arrive à la maison, je constate que la Mercedes n'est pas dans l'allée. Je parcours la villa. Son nom résonne dans les pièces vides.
Il est à peine 16 heures. Elle s'est probablement absentée. Je doute qu'elle m'ait laissé un mot, mais je vérifie par acquit de conscience. La table de la cuisine, la porte du réfrigérateur… Rien. Pas de post-it. Aucun indice.
J'essaye de me rappeler notre dernière conversation. Est-ce qu'elle comptait aller quelque part cette après-midi ?
Debout, au beau milieu de la cuisine, je réalise tout à coup que je n'ai jamais su comment Libby meublait son temps libre. Elle est seule dans cette maison, perdue dans une ville, un État étranges. Elle n'a pas de travail, pas d'amis, pas de famille.
Elle habite ici, de cela au moins je suis sûr. Mais j'ai l'impression qu'elle incarne un personnage sur les planches de Broadway. Quand les spectateurs s'installent et que les projecteurs s'allument – c'est-à-dire quand je rentre du travail –, le rideau s'ouvre et sa vie commence. Et lorsque la salle se vide, au moment où je retourne au bureau, l'obscurité envahit les lieux et son histoire s'arrête.
Je sors sous le porche. De l'autre côté de la rue, mon voisin prognathe attend également sur son perron. Il darde ses yeux sur moi.
Je lui fais signe.
Une hésitation, le regard qui vacille, et il me rend la pareille d'un geste maladroit.
Nous habitons depuis des mois l'un en face de l'autre, au fond de cette impasse déserte. J'envisage un instant de traverser la rue pour me présenter, peut-être même lui demander s'il a vu ma femme, mais avant que je puisse mettre mon projet à exécution, il sort un portable de sa poche et le colle à son oreille. Il murmure quelques mots inaudibles, puis me tourne le dos et disparaît à l'intérieur de son domicile.
Je reviens au salon et décide de patienter, assis sur le canapé.
La vieille horloge égrène les secondes. Je songe à mon entrevue avec l'agent Mitchell, aux noms qu'il a découverts sur la liste de l'Arménien.
Je n'avais jamais entendu parler de Ghol Gedrosian avant de travailler chez Tao, c'est une certitude. Pourtant, Mitchell affirme que je suis l'un de ses clients. Un client assidu et important.
Comment cela se peut-il ?
Être drogué ne signifie pas qu'on vit dans le brouillard le plus complet, inconscient de ses propres actions et des gens autour de soi. Aujourd'hui encore, j'ai des souvenirs très nets de ma période d'addiction, dont certaines images m'apparaissent comme des photos prises au flash à magnésium dans les années 40. Les lignes de coke sniffées sur le ventre de deux prostituées ; le trottoir devant la Wells Fargo à 10 heures du matin, les mains tremblantes, attendant l'ouverture de la banque pour retirer dix mille dollars et rembourser les bookmakers avant midi ; le jardin à l'arrière d'une baraque de Woodside, sous une toile de camouflage destinée à cacher le labo de meth où, fidèle à la conception particulière de l'épargne en état de manque, j'achetais mes produits en gros.
Des souvenirs intenses, indélébiles. Des sobriquets : Hector le Bookmaker, Johnny Pince-sans-rire, qui prétendait avoir joué avec Dylan au festival de musique folk de Newport et qui, quarante ans plus tard, me vendait sa came dans une caravane. Angel, la prostituée qui était prête à tout, absolument tout, pour partager ma meth. Tant de souvenirs, tant de noms extraits d'un long catalogue d'infamies.
Au sein de ce catalogue, un seul patronyme – assemblage improbable de consonnes et de voyelles, tellement singulier, tellement exotique et effrayant qu'il ressemble à une malédiction proférée dans une langue étrangère – brille par son absence. Si je l'avais entendu ne serait-ce qu'une fois au cours de toutes ces années, je ne l'aurais pas oublié.
Comment puis-je être un client de Ghol Gedrosian si je n'ai jamais entendu parler de lui avant de venir en Floride ? Comment puis-je figurer sur sa liste ?
Et depuis quand les truands font-ils leurs comptes sur tableur ? Il est de notoriété publique que ces messieurs, après une dure journée de cassage de gueules et de filles au tapin, aiment s'asseoir devant leur ordinateur et, tels de respectables consultants en stratégie multinationale attablés à la marina devant leurs cocktails frappés, dessiner des camemberts dont chaque tranche colorée désigne une branche de leur activité : rouge pour meth, bleu pour prostituées et vert pour prêts à taux d'usurier. Combien de criminels conservent leurs listes de clients sur fichiers informatiques ? Et combien de ces listes finissent entre les mains des policiers ?
Aucune, bien sûr.
Sauf si ces listes sont faites pour être trouvées, si on les a rédigées pour orienter les soupçons sur des individus précis.
J'entends le tintement des clefs dans la serrure de la porte d'entrée. Libby apparaît sur le seuil, un sac de courses à la main. Elle jette un coup d'œil au salon.
« Qu'est-ce que tu fabriques là ? » Elle n'a pas l'air enchantée de me voir.
« Tu étais où ?
— Au supermarché. » Elle brandit le sac, histoire de confirmer ses propos. Son geste déclenche en moi une irrépressible envie d'en examiner le contenu. Je me lève, m'approche, mais elle part aussitôt dans la cuisine.
Je la suis.
« On avait besoin de lait », explique-t-elle. Elle sort ostensiblement une bouteille du sac, qu'elle s'empresse de mettre au réfrigérateur. Mes yeux explorent le plan de travail et s'arrêtent sur une bouteille à peine entamée ce matin.
« Il faut qu'on parle, Libby. »
Elle se retourne.
« J'ai été piégé », dis-je.
Ses traits sont dépourvus d'expression. Elle me regarde sans comprendre. Je continue : « Ce travail. Cette ville. Cette maison… » J'englobe tout d'un geste de la main. « Ce n'est pas réel.
— Pas réel ?
— C'est une mascarade, Libby. Je suis le dindon de la farce. »
Elle paraît stupéfaite.
De mon côté, je me rends compte que notre mariage a atteint un nouveau seuil. En dix ans, j'ai commis nombre d'erreurs, je lui ai brisé le cœur, je l'ai trompée, mais jamais encore je ne lui ai embrouillé l'esprit de telle manière. Cet exploit constitue une première.
« Tu es… le dindon de la farce ? répète-t-elle, un ricanement au bord des lèvres.
— La police a arrêté un homme. Un dealer, en Californie. Ils ont trouvé une liste de clients. Devine qui figurait dessus.
— Toi, dit-elle de but en blanc.
— Comment le sais-tu ?
— Tu es un drogué, Jimmy. Tu achètes de la drogue.
— Achetais.
— D'accord, achetais.
— Je n'ai jamais rien pris à l'homme qu'ils ont arrêté. Et je n'ai rien pris à son patron non plus, un type nommé Ghol Gedrosian. Je m'en souviendrais.
— Comment tu pourrais te rappeler à qui tu achetais ? Tu ne te rappelles même pas qui tu baisais.
— Oh si. Ma mémoire est intacte. » Je ne mens pas. Un camé n'oublie jamais un dealer. Il peut oublier de payer son loyer, d'appeler sa famille ou de rentrer chez lui, mais ses carnets d'adresses, les codes lorsqu'on frappe à la porte, les mots de passe, jamais.
« Ils ont introduit mon nom dans la liste, Libby. Je ne peux pas être client de quelqu'un que je n'ai jamais rencontré.
— J'aime Gucci mais je ne connais pas Tom Ford.
— Un peu de sérieux, voyons.
— Très bien, dit-elle, la mine sévère. Je vais être sérieuse.
— Et puis il y a autre chose. Un événement dont je ne t'ai pas parlé. » Je lui prends la main et l'entraîne au salon. Nous nous asseyons sur le canapé, en face de la vieille horloge qui radote son tic-tac métronomique.
« Ils m'ont donné de l'argent.
— Qui ça, ils ? demande-t-elle, intriguée.
— Tad. Tad et ses associés. Un énorme paquet de fric. Et je l'ai accepté sans poser de questions.
— Combien ?
— Quelle importance ?
— Combien ?
— Deux millions. »
Elle ne peut réprimer un tressaillement. « Ils t'ont filé deux millions de dollars ? Pourquoi ?
— Je n'en sais rien.
— Deux millions de dollars », fait-elle, songeuse. Puis elle me regarde et plisse les paupières. Je vois quelque chose de nouveau dans son regard, quelque chose que je n'avais plus vu depuis longtemps. Du respect. Oui, du respect.
« Deux millions de dollars. » Elle n'en revient pas.
« Tu comprends ce que ça implique ? L'argent est sur notre compte en banque. N'importe quel fouineur peut le trouver. Tad m'a piégé. Il a laissé des indices, des preuves contre moi. L'argent semblera provenir des détournements de fonds, mon nom sur la liste me fera passer pour un drogué.
— Tu es un drogué.
— C'est un traquenard.
— Arrête ta parano, Jimmy. »
J'essaye de garder mon calme. Quand on vous traite de paranoïaque, vous le devenez encore plus. « Écoute-moi, Libby. Réfléchissons. Il faut aller voir la police, rendre l'argent, leur raconter ce qu'on sait. On doit dénoncer les magouilles de Tad. Il vole l'entreprise et, par conséquent, ses associés. Nous devons aussi leur parler de Ghol Gedrosian.
— La police ? » Apparemment, Libby est restée bloquée à la toute première étape du programme, qui consiste à réfléchir.
Je lui prends de nouveau la main. Sa peau est froide. « Voilà ce qu'on va faire : on va rentrer chez nous. Notre vrai chez-nous, en Californie. »
L'idée est impulsive mais, à présent que j'en ai esquissé les grandes lignes, elle me paraît très attrayante. J'énonce précipitamment la suite : « On n'a qu'à partir cette nuit, prendre un avion, décamper. Au diable ce travail, cette maison. Pas besoin de faire les bagages. Allons directement à l'aéroport. Maintenant, tout de suite, attrapons le premier vol. Quand on arrivera, je trouverai un avocat et on ira voir la police. On s'en sortira ensemble, quoi qu'il arrive. »
Libby demeure pensive.
« Qu'en dis-tu, Libby ? » Je me sens soulagé de lui avoir tout avoué, d'être enfin délivré du secret qui m'oppressait. Soulagé aussi de m'échapper, de quitter la maison et de ne plus jamais revoir ce lieu maudit ni remettre un pied en Floride. « Alors, Libby ? Ton avis ? Prenons l'avion, retournons en Californie. La police nous aidera. On recommencera à zéro, tu verras, ce sera bien. Tu n'as pas envie de rentrer chez nous, Libby, de repartir comme avant ? »
Elle retire sa main, se lève du canapé et marche jusqu'à l'horloge. Elle contemple son reflet dans la vitre, dos à moi. Je ne distingue pas son visage.
« Libby ? appelé-je doucement. À quoi penses-tu ? »
Elle soupire. « Oh, Jimmy… » Une longue pause. Elle semble chercher ses mots. Quand elle se retourne, elle dit : « J'aurais préféré ne jamais te menacer. Je ne suis pas ce genre de femme. »
Même si je connais déjà la réponse, parce que Libby est précisément ce genre de femme, je ne peux m'empêcher de l'interroger :
« Quel genre de femme ?
— J'ai attendu longtemps. Tu n'es pas un homme facile, Jimmy. Mais tu le sais, n'est-ce pas ?
— Oui, chuchoté-je.
— Combien de fois devrai-je pardonner ton incompétence, ta stupidité ? Combien de fois devrai-je transiger : “Ce n'est pas grave, Jimmy. Tu gâches tout mais je ne t'en veux pas.”
— Aujourd'hui, je ne gâche rien.
— Vraiment ? Deux millions de dollars en banque ? Un bon travail ? Tu veux tout balancer aux orties ?
— Non, soufflé-je. Je ne travaillerai pas pour des criminels.
— Tiens donc ! Tu te crois parfait ?
— Je ne tue personne.
— Ah bon ? » Une étincelle de haine pure allume son regard. Je lis dans son esprit comme dans un livre ouvert. Elle se rappelle la nuit où elle m'a trouvé dans la chambre de Cole, hurlant des propos incohérents sur la dépouille de mon fils. Mais la haine disparaît aussitôt, remplacée par un mélange d'indulgence et de pitié. « Regarde-toi. Tu as quarante-sept ans. En admettant qu'ils te laissent t'en tirer, comment envisages-tu la suite ? »
Dès qu'elle prononce cette phrase, j'ai une vision très précise de l'avenir. Quand nous serons en Californie, je n'aurai plus d'emploi. Il est d'ailleurs peu probable que j'en retrouve un. Sans les deux millions de dollars, nous serons rapidement à sec. Je replongerai et Libby me quittera. C'est en tout cas ce que je déduis de son petit discours. Un matin, je me réveillerai dans un motel, accablé par un soleil cruel, et me demanderai à quel moment j'ai tout foiré. Pas besoin de chercher bien loin : mon destin se joue maintenant, tandis que je parle à Libby devant la vieille horloge et que les secondes défilent. Voilà l'instant où mon existence bascule.
« Tu ne peux pas laisser passer cette chance, insiste-t-elle comme si elle pouvait deviner mes pensées. Pas cette fois. Pas encore. Notre dernière chance.
— Mais c'est mal.
— Évidemment. » Libby a les traits tirés, le teint pâle. Je remarque qu'elle possède de petits yeux méchants. J'aurais dû m'en apercevoir avant, étant donné que nous sommes mariés depuis dix ans. « Le bien et le mal ne sont pas des notions pour les gens comme nous, Jimmy. Seules les personnes qui ne sont pas dépendantes, celles qui peuvent retrouver du travail et dont les enfants sont en vie peuvent se payer de luxe de choisir. Nous, nous sommes… » Sa phrase demeure en suspens. Elle secoue la tête.
Je suis abasourdi. Les mots se dérobent à ma pensée. Le souffle coupé, je reste muet.
Elle reprend sur un ton plus prévenant : « Tu es quelqu'un de bien, Jimmy.
— Vraiment ?
— En tout cas, tu mérites une vie meilleure. On t'offre la possibilité d'y accéder. Ne la refuse pas. Pour une fois dans ton existence, accepte ce qu'on te donne.
— Mais on m'a tendu un piège, Libby. J'ai été floué. »
Elle s'assoit à côté de moi, s'empare de ma main. Sa peau est toujours aussi froide, reptilienne. « Oui, on t'a piégé. Et un jour viendra où tu payeras l'addition. Mais ce jour n'est pas encore arrivé, et il n'arrivera peut-être jamais. Alors, en attendant…
— En attendant, je fais quoi ?
— Tu restes avec moi. Nous pouvons encore tenter d'être heureux. J'essayerai d'être une meilleure épouse. On t'offre un cadeau inestimable, Jimmy, tu t'en rends compte ?
— Quel cadeau ?
— Une deuxième chance. Tu connais beaucoup de gens à qui l'on propose une telle opportunité après qu'ils ont bousillé leur existence ? Voilà ton plan de redressement : une nouvelle vie, une nouvelle maison, de l'argent. Et une femme qui t'aime.
— Ah bon ? »
Elle me regarde longtemps sans rien dire, puis choisit une autre approche : « Je veux que tu me fasses une promesse, Jimmy.
— Quelle promesse ?
— Jure-moi de ne pas tout gâcher. Ne va pas voir la police.
— Mais…
— Jure-le-moi.
— Libby…
— Jure-le-moi ! » Elle crie si fort que l'ordre résonne contre les murs du salon, contre le plafond et la vitre de l'horloge. Je sursaute mais elle se radoucit aussitôt, même si sa voix demeure insistante : « Jure-le-moi.
— Libby… »
Elle chuchote à présent. « Jure-le-moi. Jure-le-moi. » Elle caresse mon visage, m'embrasse. Mes protestations faiblissent. « Libby…
— Jure-le-moi. Jure-le-moi.
— Je te le jure », concédé-je enfin. Je n'ai pas le choix. Après toutes les blessures infligées au cours des ans, je ne peux pas me dérober. Nul ne le peut.
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