Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 27 sur 58

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Sans retour

Chapitre 26

26

 

Avez-vous jamais fait une chose pareille ?

Vous êtes-vous déjà garé devant chez vous au volant d'une Mercedes SL550, que vous avez passé trente-deux minutes à négocier avec le concessionnaire ? Négociation consistant à accepter le prix magasin et à rédiger un chèque à six chiffres.

Essayez un jour, ça pourrait vous plaire de voir comment on vit dans le camp des riches, dans celui des criminels, ou à l'intersection des deux, à l'endroit précis où je me trouve désormais.

Je stationne mon nouveau joujou dans l'allée, coupe le moteur et appelle Libby de mon portable. « J'ai une surprise pour toi, annoncé-je. Viens dehors. »

La porte s'ouvre. Libby apparaît sous le porche. Elle a un mouvement de recul quand elle aperçoit la voiture. J'imagine qu'elle est épatée. À moins que ce soit un effet de la chaleur extérieure. À 15 heures, le soleil darde sur nous ses rayons incandescents.

Bien qu'elle sache parfaitement de quoi il retourne, elle demande : « Qu'est-ce que c'est ? » Elle descend les marches. Je sors du véhicule, laisse la portière ouverte.

« Pour toi.

— Moi ?

— Ma façon de te prouver ma gratitude… pour avoir supporté tous mes problèmes, toutes mes bêtises.

— Oh, Jimmy. Inutile de me remercier. » Elle ne conteste pas le fait d'avoir enduré mes frasques.

Il s'est écoulé une semaine depuis que nous sommes allés au restaurant et que j'ai reçu l'appel de Tad. Une semaine de répit professionnel et domestique. Pas de drame, pas de disputes. Juste cette espèce d'engourdissement, comme si Libby et moi avions été plongés dans un bain anesthésiant.

Elle me touche le bras au passage, s'installe dans la décapotable. Le siège en cuir crisse sous sa robe de coton. Elle pose les mains sur le volant ergonomique. « Une voiture magnifique. » Elle recule le siège, se mire dans le rétroviseur. Une idée paraît soudain l'effleurer : « Tu l'as payée avec quoi ?

— Un bonus de Tad. »

Elle me regarde en coin. « Quel type de bonus ? »

Un bonus ferme-la-Jimmy, songé-je. « Une réserve.

— Alors il est satisfait ?

— Je pense, oui.

— Bien. » Elle sort de la Mercedes. La portière claque avec un bruit à cent mille dollars. « La satisfaction, c'est important pour eux, Jimmy. Très important. »

J'ai l'impression qu'elle jette un coup d'œil vers la maison du voisin, mais cela ne dure qu'une fraction de seconde, alors j'ai un doute. À présent, elle me regarde, les yeux plissés face au soleil. Elle me serre la main, puis se dresse sur la pointe des pieds et m'embrasse chastement sur la joue. Davantage une aumône qu'un geste de reconnaissance. « Tu es gentil de m'avoir fait ce cadeau.

— Je t'aime. » Elle ne répond pas. « Je veux que tout redevienne comme avant. Pour toi, pour moi. Une vie normale.

— Une vie normale ? » Ses lèvres forment une moue cruelle. Une moue qui précède en général un commentaire acide, du genre “si tu voulais une vie normale, il ne fallait pas aller te défoncer pendant que ton fils se noyait”.

Pourtant, elle se tait. Un pas en arrière et elle se dirige vers la maison.

Je reste à côté de la voiture. Un détail me chiffonne.

« Libby ? » appelé-je au moment où elle arrive sous le porche.

Elle se retourne.

« Tu as dit eux. » Son visage demeure impassible. « Tu as dit : la satisfaction, c'est important pour eux. Tu peux préciser ? »

Elle me lance un regard à la fois perplexe et agacé. « Je voulais parler de Tad. De Tad et de… Bedrock Ventures. »

Oh non, ruminé-je intérieurement. Ce n'est pas du tout ce que tu sous-entendais.

« Viens, Jimmy. Je vais te préparer à manger. Un repas normal. Pour que nous soyons à nouveau un couple normal. C'est bien ce que nous voulons, non ? »

Elle disparaît à l'intérieur.

J'ignore combien de temps je demeure planté au milieu de l'allée, sous ce soleil de plomb, à méditer sur Libby, ses sautes d'humeur et son comportement énigmatique.

Quand j'ai annoncé à Lance, le concessionnaire Mercedes, que la décapotable était un cadeau pour mon épouse, il m'a adressé un clin d'œil égrillard : « Vous allez être un homme chanceux, ce soir ! »

J'ai secoué la tête. « Vous ne connaissez pas ma femme. »

En fait, personne ne la connaît vraiment, y compris moi-même. Peut-être que Libby est la première à ignorer qui elle est. Elle ressemble à un casse-tête chinois dont les éléments, délicats et indissociables, recèleraient mille secrets. Ses réactions sont imprévisibles. Lorsque notre fils est mort, elle a prétendu qu'elle me pardonnait. Et quand j'ai voulu l'aimer, elle m'a repoussé. Je ne la comprends pas plus aujourd'hui qu'il y a onze ans, au jour de notre première rencontre.

Je ne suis pas pressé de rentrer, de la rejoindre. Là, dehors, la chaleur est infernale, presque trente-huit degrés, mais je n'ai pas à supporter son regard. J'entends des pas derrière moi.

Je me tourne et vois l'agent spécial Tom Mitchell venir à ma rencontre. Il paraît si décontracté, si cool avec sa chemise en lin et sa cravate tricotée que c'en est indécent. La canicule semble n'avoir aucun effet sur lui. Il a remonté ses manches, jeté négligemment sa veste sur son épaule. Il ne manque plus que le chapeau de paille et la flasque de bourbon pour parachever le portrait d'un dandy du Sud.

Il siffle entre ses dents lorsqu'il parvient à la Mercedes, qu'il examine d'un regard lascif. « Voilà une bien belle automobile. » Le dernier mot achève de le transformer en propriétaire sudiste : auto-mo-bile. « C'est une nouvelle voiture, monsieur Thane ?

— Tout à fait.

— Je parie qu'elle coûte un bras. » Il fait le tour du véhicule avec des airs de squale, contemple la carrosserie sous tous les angles.

« Un cadeau pour ma femme », précisé-je.

Il retrousse les lèvres. « Ah bon ? Cette dame doit être chère à votre cœur. » Il se met sur la pointe des pieds et scrute l'intérieur de l'habitacle comme s'il s'attendait à y trouver la dame en question, découpée en morceaux sur le plancher.

« Très chère, oui, confirmé-je.

— J'étais dans le quartier, je me suis dit que j'allais passer. Je voulais savoir comment vous alliez. Vous ne vous portez pas trop mal, à ce que je vois. »

Il me regarde en souriant, puis se tourne vers la maison. Ses yeux s'attardent sous le porche et sur la haie qui dissimule la piscine. J'entends presque les rouages travailler dans son crâne. Il essaye d'évaluer le coût de la villa par rapport à mon salaire.

« Que puis-je pour vous, agent Mitchell ?

— Vous vous souvenez du nom que j'ai mentionné lors de notre précédent entretien ?

— Quel nom ?

— Ghol Gedrosian. »

Je me le rappelle, bien entendu. Ce patronyme m'avait paru singulier et exotique la première fois que je l'avais entendu en salle de réunion, et il me paraît à présent moins exotique. Je ne serais pas étonné d'apprendre qu'il correspond à l'un des associés mystérieux de Tad Billups et, par ricochet, à celui de l'un de mes supérieurs. Je décide de mentir.

« Non. Ça ne me dit rien.

— Vous êtes sûr ? » Mitchell darde sur moi des yeux pénétrants. « Ghol Gedrosian, articule-t-il, guettant ma réaction. Vous voyez ?

— Ah oui, vaguement.

— Non. Vous savez de qui je parle. » Sa voix est douce mais j'y détecte une pointe d'accusation.

« Peut-être. De quoi s'agit-il ?

— Eh bien, je suis à sa recherche. J'espérais que vous pourriez m'aider. »

Sa proposition frise le ridicule. Jimmy Thane, volant au secours d'un agent du FBI pour localiser un individu qu'il n'a jamais rencontré. Je me retiens de rire. L'une des premières choses que vous apprenez en école de commerce – et dans le vrai monde aussi – consiste à ménager la susceptibilité de n'importe quel fonctionnaire qui vous persécute. Peu importent le grade et le niveau d'éducation, même les employés les plus modestes ont un pouvoir de nuisance considérable. Il convient donc de rester humble. Et d'accéder à leurs demandes dans la mesure du possible.

« Vous aider ? répété-je sur le ton d'un homme que l'on solliciterait pour retrouver un trousseau de clefs. J'aimerais beaucoup. Et si vous m'expliquiez d'abord qui c'est ? »

Mitchell affecte un étrange sourire, dénué de la moindre trace de joie. Le genre de sourire qui vous vient aux lèvres lorsque vous vantez la perfection d'un prédateur naturel, quand vous évoquez un drame stupide en primaire, ou bien lorsque vous parlez avec fatalisme de l'omniprésence du mal en ce bas monde. « Laissez-moi vous raconter une petite histoire. »

J'essaye de paraître ravi. Une histoire ! Une histoire au beau milieu de mon allée, sous ce soleil de plomb ! Rien ne pourrait me faire plus plaisir.

« Vous vous souvenez de Bob Callahan, ce procureur qui travaillait par chez vous, en Californie ? embraye l'agent. À San Joaquin ?

— Non.

— Un jour, Callahan s'est demandé combien de méthamphétamine circulait dans le comté. Sa ville était gangrenée. Il y élevait ses enfants, il allait à l'église. On était en milieu rural, dans une bourgade somme toute assez pauvre, et pratiquement chaque habitant en fabriquait, en consommait ou bien en vendait. Nul n'était disposé à mettre un terme à ces agissements. Tout le monde regardait ailleurs. Tout le monde, sauf Callahan. Il a commencé à mener son enquête. La drogue qui déferlait dans la vallée était fournie par un seul individu, originaire des pays de l'Est. Personne n'était capable de dire son nom. Il possédait différentes identités selon les interlocuteurs. Carl Gadossan pour certains, Ghulla Gadrossan pour d'autres. On racontait qu'il était russe, ou bien tchétchène, ou bien arménien. Son apparence, l'endroit où il habitait restaient un mystère. Il était… » Mitchell s'arrête, réfléchit un instant avant de reprendre : « Un fantôme, voilà ce qu'il était. Même ses collaborateurs ne savaient rien à son sujet. Ils prenaient leurs ordres d'intermédiaires au service d'autres intermédiaires. Bigrement malin pour un petit con de dealer. Une ombre. Impalpable.

— Et ensuite ?

— Callahan a posé des questions, rien de plus. Mais c'était déjà trop.

— Pourquoi ?

— Ils se sont d'abord attaqués à sa fille. Elle n'avait que neuf ans. Ils se sont rendus à son école et, après s'être fait passer pour des policiers, ont signé la décharge dans le bureau du directeur et sont partis avec elle. Quelques jours plus tard, Callahan a reçu une cassette vidéo.

— Seigneur.

— Le procureur savait qu'il avait contrarié la mauvaise personne. Peut-être qu'en fin de compte, ce dealer n'était pas un simple petit con. Après l'enterrement de sa fille, il a pris sa retraite anticipée. Il avait encore un fils, vous comprenez ? Ce n'était pas un héros. Il a claironné partout que l'affaire était close, qu'il ne voulait plus entendre parler de drogue, de gangsters ou de mafia russe. Il pensait que Ghol Gedrosian allait le laisser tranquille.

— Il se trompait.

— En effet. Le fils de Callahan avait douze ans quand ils l'ont enlevé. Deux ou trois jours plus tard, nouvelle cassette. J'ai vu son contenu, monsieur Thane. Je ne suis pourtant pas quelqu'un de sensible, mais là… » Il secoue la tête.

Une certaine indignation s'empare de moi. « Pourquoi ? Pourquoi faire ça ? Quelle utilité ? »

L'agent plisse les paupières. « Quelle utilité ? Aucune, je suppose. Un acte purement gratuit. » Il laisse les mots infuser, puis ajoute : « Callahan était fini, brisé. Il s'est retiré de la société. Comme un criminel, comme ces hommes qu'il pourchassait. Ils l'ont trouvé quand même. En trois semaines. Ghol Gedrosian, puisque c'est le nom qui revient le plus souvent, possède de nombreux contacts au sein des autorités californiennes.

— Des contacts ?

— Oui, monsieur. Des gens qu'il achète. Des flics, des procureurs, plusieurs juges…

— Comment achète-t-on les autorités ?

— Vous êtes dans le monde des affaires. Pourquoi poser la question ?

— Simple curiosité intellectuelle.

— Curiosité intellectuelle, hein ? » À la manière dont il répète ces mots, j'ai l'impression de porter un pince-nez et un smoking de velours. « Eh bien, la technique est simple. Vous donnez à certains individus des choses qu'ils ne sont pas censés avoir. De l'argent ou des cadeaux, par exemple. Et à partir du moment où ils acceptent, ils vous sont redevables. » Il plante ses yeux dans les miens. « Ce type de procédé éveille-t-il quelque écho en vous, monsieur Thane ? »

La Mercedes que je viens de me payer avec de l'argent indu semble briller de mille feux pour moi, sous le soleil de Floride. Elle paraît plus grosse, plus sombre, plus voyante que jamais. J'éprouve l'impérieux besoin de détourner l'attention de l'agent Mitchell. S'il regardait une seconde derrière lui, je me glisserais dans la voiture, desserrerais le frein à main et m'éloignerais en silence jusqu'à disparaître au coin de la rue.

« Je vous pose la question car je suis convaincu que c'est ce qui est arrivé à votre prédécesseur », poursuit le fonctionnaire.

Je dissimule à grand-peine mon soulagement. « Charles Adams ?

— Oui. Selon toute vraisemblance, il connaissait Ghol Gedrosian. Et plutôt bien, je dirais. »

Je me rappelle maintenant plusieurs histoires que Joan Leggett m'a racontées à mon arrivée chez Tao. Les rendez-vous insolites de l'ancien directeur avec de sinistres énergumènes. Son retour apeuré, la manière dont il s'est retranché dans son bureau, refusant d'en sortir pendant des heures. Des histoires trop familières à mon goût, même la première fois que je les ai entendues. Ces épisodes auraient pu appartenir à mon passé tumultueux.

« Charles Adams et Ghol Gedrosian étaient en quelque sorte associés. » Mitchell marque une pause avant d'aborder, enfin, le véritable but de sa visite. « Avez-vous déjà rencontré Gedrosian en personne, monsieur Thane ?

— Moi ? hoquetté-je. Non, bien sûr que non.

— Vous a-t-il contacté ?

— Non.

— Un de ses associés, alors ?

— Non. » Malgré de louables efforts, ma voix perd peu à peu de son assurance.

« Avez-vous des raisons de penser que Gedrosian puisse être impliqué, à un niveau ou à un autre, dans les affaires de votre entreprise ? Avez-vous détecté des anomalies ?

— Des anomalies ? »

Maintenant que le mot est lâché, il me semble en effet avoir constaté quelques dysfonctionnements. Quatre millions de dysfonctionnements, pour être précis, dont deux déposés sur mon compte. Je songe au sac caché sous les combles, au Russe qui se soulageait dans les toilettes rouillées et aux mystérieux partenaires de Tad Billups.

« Non. Aucune anomalie.

— Vous êtes sûr ? »

La sueur coule sur mon front. « À 100 %.

— Écoutez-moi attentivement, monsieur Thane. » Je redoute un instant qu'il me lise mes droits, du genre : “Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous”, mais il fait pire.

« Il est ici.

— Qui ça ?

— Ghol Gedrosian. Il est ici.

— Où ?

— Ici. Nous avons intercepté plusieurs communications suspectes. Des changements se préparent au sein de son organisation. J'imagine que dans votre jargon, vous parleriez de restructuration. Il bouge des pièces sur l'échiquier. Certaines d'entre elles deviennent… superflues.

— C'est-à-dire ?

— Il les élimine, monsieur Thane. Des gens qui travaillent pour lui sont tués. Il ferme sa filiale californienne et migre en Floride. »

J'aperçois la maison de mon voisin, le vélociraptor, par-dessus l'épaule de Mitchell. Aucune lumière aux fenêtres, aucun signe de présence.

« Pourquoi viendrait-il ici ? interrogé-je.

— C'est bien ce que j'ai l'intention de lui demander. Quand je l'aurai trouvé. »

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