Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 36 sur 58

Pages du PDF

Sans retour

Chapitre 35

35

 

Un coup d'œil dans le rétroviseur me confirme la présence d'un homme armé dans mon dos. Il pointe un revolver sur ma tête. Je m'aperçois qu'il est jeune, environ trente ans, et que ses cheveux blonds sont coupés à la militaire. Une vilaine cicatrice pourpre barre sa joue gauche jusqu'à l'oreille. La plaie est mal recousue ; elle ressemble aux coutures d'un vieux gant de baseball.

« Ne coupez pas le contact, ordonne-t-il. Et sortez de voiture. »

Je ne réagis pas assez vite à son goût. Il arme le chien et presse l'arme plus fort. « Sortez maintenant ! »

J'obéis. Il se glisse derrière moi, appuie le canon sur mes reins. « Laissez la portière ouverte. Allons dans la maison. »

Si je fais ce qu'il dit, je suis mort. Charles Adams et Dom Vanderbeek m'ont précédé.

« Je ne veux pas vous tuer », précise-t-il. Le sous-entendu est évident : je ne veux pas vous tuer, mais j'y suis obligé. Le canon, tel un doigt osseux, me pousse en direction de la maison. Lorsque nous arrivons à la porte, il m'ordonne d'entrer.

Je regarde derrière moi. La rue est déserte. Pas de piétons, pas de voitures. Personne ne viendra à mon aide. « Personne ne viendra à votre aide, fait le Russe. Avancez. »

Dans la maison, l'odeur semble avoir empiré. Le Russe paraît surpris car il ferme la porte avec un beurk sonore.

La puanteur ne le gêne qu'un instant : il remet aussitôt le revolver dans mon dos et me force à marcher vers le corps. Celui-ci gît au bout du couloir. Le Russe se penche sur la dépouille, l'étudie avec un intérêt tout scientifique. Il tapote le cadavre du bout du pied. Une fois, puis deux. Comme le cadavre ne bouge pas, il paraît satisfait.

Il regarde la trappe béante du grenier. « Vous n'auriez pas dû l'ouvrir. Si elle était fermée, c'est qu'il y avait une raison.

— Je suis désolé. »

Il sort son portable, compose un numéro et tient l'appareil contre son oreille avec l'une de ses mains monstrueuses. Quelques mots en russe et il raccroche avant de se tourner vers moi : « Nous allons devoir nous débarrasser du corps. Ne revenez plus jamais ici. Compris ? »

Ces mots ne ressemblent pas à ceux d'un meurtrier pour sa future victime.

« Oui.

— Monsieur Vanderbeek était trop curieux. Vous voyez ce qui arrive aux gens curieux ? À ceux qui posent des questions ? »

J'opine du chef.

Le Russe aimerait sans doute continuer, mais il est interrompu par le bruit d'une voiture à l'extérieur. Un instant plus tard, des voix retentissent dans l'entrée. Des rires, des plaisanteries dans la langue de Tchekhov. Deux hommes apparaissent au bout du couloir, des types costauds, bas du front, qui portent un tapis. Dès qu'ils voient le Blond, ils s'arrêtent de parler, le saluent respectueusement. Celui-ci leur fait signe d'approcher d'un mouvement de canon.

Les gorilles déploient le tapis à côté de Vanderbeek, puis enroulent le corps à l'intérieur. Sur les instructions de leur supérieur, ils emportent leur fardeau sans un mot hors de la maison.

Lorsqu'ils sont partis, le Blond glisse son revolver à sa ceinture et me présente ses mains, paumes ouvertes, en un geste de paix ou de pardon.

« Mon employeur aimerait vous transmettre un message.

— Qui est-il ?

— Vous connaissez parfaitement son identité.

— Oui. Vous travaillez pour Ghol… »

Il me frappe au plexus. Je me plie en deux, les mains sur le ventre. J'émets un ouf ridicule en tombant à genoux. Mes rotules heurtent le sol. La moquette, collée directement sur la dalle, ne possède pas de rembourrage. La douleur me cisaille les jambes. Un poing au sol, je tousse, à la recherche d'un souffle providentiel. Le Blond passe la main sur sa ceinture. Un couteau pourvu d'une grosse lame en dents de scie apparaît dans sa main. Où a-t-il pêché cet engin ? Il m'attrape les cheveux, tire en arrière d'un coup sec et pose l'acier froid sur ma gorge.

« Ne prononcez jamais ce nom, murmure-t-il. Jamais.

— Excusez-moi. »

Il lâche prise et se redresse. Je m'écroule, soulagé. Hélas, mon répit est de courte durée. Il me donne un coup de pied dans les côtes. « Quel ingrat ! rugit-il. Quel ingrat ! » Il frappe encore. Je me mets en position fœtale, les mains sur la tête, et attends la suite du déluge. Rien ne se passe. Je risque un œil entre mes doigts écartés. Il s'est agenouillé auprès de moi, la mine soucieuse. Son attitude est celle d'un passant qui se serait trouvé là par hasard. « Vous allez bien ? demande-t-il d'une voix douce. Vous pouvez vous asseoir ? »

Oui, je peux, malgré la douleur au flanc. Le Blond approche son visage du mien, si près que j'ai une vue impressionnante sur sa cicatrice.

« Il vous a offert un cadeau, monsieur Thane.

— L'argent ?

— Bien plus que l'argent. Une maison, un travail, une épouse. Tout ce qu'un homme désire.

— Libby ? m'étonné-je.

— Elle s'est donnée à vous. Vous l'avez apprécié ? »

Je m'abstiens de répondre.

« Tout ce que vous avez appartient à mon employeur, continue la brute. Et il peut tout vous reprendre, même la vie. Vous comprenez ? »

Je hoche la tête.

« Dites-le. Dites que vous comprenez.

— Je comprends.

— Vous devez accepter les cadeaux qu'il vous offre. Et lui en être reconnaissant.

— Oui.

— Dites-le.

— Oui, j'accepte ses cadeaux. Oui, je lui en suis reconnaissant.

— Son pouvoir est immense. Bien plus grand que vous ne pourriez l'imaginer.

— Oui.

— Dites-le.

— Son pouvoir est immense. Bien plus grand que je ne peux l'imaginer.

— Brave garçon, dit-il en se levant. Regardez-vous. Misérable, gros, dégoûtant. Faible. Et pourtant, il vous protège.

— Comment ça ? »

Il remet le poignard dans son fourreau de ceinture. « Vanderbeek ne vous embêtera plus. Il est neutralisé.

— Manifestement.

— Quant à vous, arrêtez vos investigations. Cessez de poser des questions, de réfléchir. Vous saisissez, monsieur Thane ? Ne réfléchissez plus. » Il me tapote le front avec son énorme pouce, histoire de désigner l'endroit d'où mes pensées devront s'absenter. « Réfléchir, c'est mourir.

— De toute façon, je n'aime pas réfléchir.

— Laissez les veuves tranquilles, ne demandez plus à votre secrétaire de déterrer les dossiers oubliés. Pigé ? »

Et pour m'aider à me pénétrer de ses paroles, il me frappe une dernière fois dans les côtes. Un sacré coup de pied. Un craquement sinistre se fait entendre au moment où ses orteils entrent en contact avec ma cage thoracique. Je tombe en arrière. « Oh merde, arrêtez. S'il vous plaît, arrêtez.

— Vous avez mal ?

— Oui.

— Bien. Je suis content. Maintenant, allez travailler. Si je vous revois, ce sera pour vous tuer. »

OceanofPDF.com