Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 24 sur 58

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Sans retour

Chapitre 23

23

 

 

Nous évitons de parler du repas pendant le trajet. Libby regarde droit devant elle, raide sur le siège passager. Elle arbore une expression que je connais bien. Une expression qui signifie : “j'ai beau être assise à côté de toi, ne t'avise pas de m'adresser la parole”.

Je conduis donc en silence. Après avoir tâtonné pour trouver une station diffusant un programme inoffensif et relaxant, je jette mon dévolu sur de la musique contemporaine chrétienne, omniprésente sur la plupart des canaux. Une chanson sur Jésus et Son amour pour l'humanité nous permet d'arriver à bon port assez rapidement.

Dans la maison, Libby traîne au rez-de-chaussée, s'adonne à ses rituels nocturnes : redresser les coussins du divan, nettoyer le plan de travail, mettre en route le lave-vaisselle, vérifier que la porte coulissante du patio est bien fermée. Elle retarde le plus possible l'instant d'aller se coucher, celui où elle se retrouvera seule avec moi.

Dans l'attente du bon moment pour entamer le dialogue, je la suis prudemment de pièce en pièce, évite de trop m'approcher.

Lorsqu'elle a enfin terminé son manège, je propose doucement : « Tu veux en parler ? »

Ses yeux se posent sur moi, comme si elle était surprise de me trouver à proximité.

« Parler de quoi ?

— De ce qui s'est passé ce soir.

— Non.

— Parce que tu te comportais de façon… » Le mot “étrange” me vient à l'esprit, mais il serait par trop provocant. « De façon triste. »

Elle continue à m'observer. Elle a les paupières lourdes, le regard fatigué. Plus que fatigué, même : éreinté.

« Tu pensais à… lui ? » risqué-je. Je n'arrive pas à dire Cole en sa présence. Nous n'en avons jamais explicitement discuté, nous ne nous sommes jamais mis d'accord à ce sujet mais, un jour, je me suis aperçu que je n'avais pas prononcé son nom depuis longtemps, et elle non plus. Et chaque instant passé loin de lui rendait les choses plus difficiles.

« Oui, opine-t-elle. Quand ils ont parlé de leurs enfants, j'ai… » Elle secoue la tête. « Laisse tomber. »

Je m'approche d'elle, la serre dans mes bras. Je l'aime. Avec tous ses défauts, sa cruauté envers moi, sa méchanceté, je l'aime. Et elle, de son côté, continue de me soutenir malgré tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai détruit, tout ce que je lui ai enlevé.

Elle se tient immobile contre moi. Raide, empruntée.

« Je t'aime, affirmé-je. Désolé de t'avoir traînée à ce dîner. Tu ne voulais pas y aller. » Silence. « Et désolé de t'avoir forcée à déménager en Floride. » Toujours pas de réponse. Je pose ma main sous son menton, l'oblige à me regarder. « Viens. Montons à l'étage. J'ai envie de toi. »

Elle plonge ses yeux dans les miens. Je déchiffre sur son visage une expression qui n'a rien à voir avec l'amour, rien à voir avec la notion même de devoir conjugal. C'est une expression familière, parce que je l'ai déjà vue sur les traits des hommes avec qui j'ai passé la nuit en prison. Le voile terne et froid de l'impuissance. Une attitude qui proclame : faites de moi ce que vous voulez, je m'en moque.

« Je suis fatiguée, Jimmy. Si fatiguée. » Sa voix est douce, désespérée.

« Viens », répété-je. Ma voix à moi devient plus ferme. Je la tire par la main. « Monte avec moi. »

Elle se laisse emmener jusqu'à la chambre ténébreuse. Je ne prends pas la peine de fermer la porte ou les volets. J'aperçois la maison de notre voisin par-delà les branches du chêne à l'extérieur. La lumière sous les combles est allumée. Que peut bien fabriquer le vélociraptor un mercredi soir dans son grenier ?

« Approche. » J'attire Libby à moi, lui enlève son t-shirt et son soutien-gorge, lui caresse la poitrine. Lorsque je l'embrasse au creux du cou, un goût de transpiration salée s'attarde sur mes lèvres.

Elle reste gauchement debout, pas très différente d'un patient qui se laisse examiner par son médecin sous l'éclat tranchant du scialytique.

« Qu'est-ce qui ne va pas ?

— Rien », se renfrogne-t-elle.

Je déboutonne son jean, passe ma moitié d'auriculaire dans l'élastique de son slip.

« Non, chuchote-t-elle. S'il te plaît, Jimmy. »

J'ignore sa supplique, baisse le pantalon sur ses hanches, puis sur ses chevilles. Le slip vient avec. Elle se dresse à présent devant moi, les jambes prisonnières de l'étoffe, le bas-ventre dénudé.

« S'il te plaît », insiste-t-elle un ton plus fort. Elle me repousse.

« Quoi encore ? m'agacé-je. Quoi ? »

Son regard se perd au-dessus de moi, en direction du ventilateur dont les pales tournoient paresseusement.

« Je suis vannée, Jimmy, murmure-t-elle. On a quand même le droit d'être fatigué, non ?

— Tu sais, Libby, ce serait bien si tu consentais de temps à autre à te comporter comme une épouse. » Et je tourne les talons pour aller dans la salle de bains. La porte claque un peu trop fort. À mon tour d'être capricieux.

Après m'être aspergé le visage d'eau fraîche, j'observe sans indulgence mon reflet dans le miroir. Mes cheveux rêches grisonnent sur les tempes. Rappel d'une rixe dans un bar ou d'un combat à poings nus depuis longtemps oublié, mon nez reste légèrement de travers malgré ses proportions honnêtes.

On ne peut pas considérer que je sois laid, mais je n'appartiens pas non plus à la catégorie mannequins. Les femmes aiment à dire que je possède une physionomie révélatrice. Révélatrice de quoi, là est la question. Lorsque j'ai rencontré Libby, j'étais un jeune cadre dynamique. Quand nous allions au restaurant, quand nous rentrions chez nous après une dure journée et que nous enlevions nos vêtements, mes traits étaient ceux d'un homme d'affaires avec le vent en poupe, d'un jeune loup aussi talentueux qu'ambitieux, prêt à partir à l'assaut du monde.

À présent, mes rides anguleuses, mon nez cassé et mon doigt mutilé suggèrent l'accablement, la défaite et l'usure. En un mot, l'échec.

L'eau s'écoule dans le lavabo. J'entends un bruit de l'autre côté de la porte. Au moment où je ferme le robinet, il me semble percevoir une sonnerie téléphonique aussitôt interrompue. Libby parle à quelqu'un dans la chambre. J'essaye de détecter dans sa voix les accents ardents d'une relation adultérine, l'empressé “je dois raccrocher” caractéristique d'une liaison secrète, mais ne distingue que trois ou quatre mots isolés. “Oui”, “je sais”, “non”, “d'accord”.

J'ouvre la porte au moment où Libby repose le combiné sur son socle. Son comportement n'est pas celui d'une femme coupable. Aucune tentative de dissimuler son geste ou sa conversation.

« C'était qui ? » demandé-je.

Elle m'examine un long moment avant de répondre : « Notre voisin.

— Quel voisin ? » Pas besoin de poser la question, je sais déjà de qui il s'agit.

Elle désigne la maison de l'autre côté de la rue. Lorsque je regarde par la fenêtre, je m'attends à voir le vélociraptor me faire signe de son grenier, une paire de jumelles à la main. Mais les combles ainsi que la bâtisse tout entière sont plongés dans le noir.

« Il voulait quoi ?

— Rien. Il avait remarqué le portail ouvert quand nous sommes allés manger. Il l'a fermé pour nous.

— Sympa de sa part. Tu lui as déjà parlé ?

— Pas vraiment.

— Comment ça, pas vraiment ? » Je trouve quand même sa réponse un peu bizarre. « Tu connais son nom ?

— Pas du tout. » Elle semble prise d'une brusque impulsion. « Viens ici.

— Pourquoi ?

— Viens, tu verras.

— Libby », protesté-je. J'ai bien l'intention de poursuivre mon interrogatoire, d'apprendre ce qu'ils se sont dit au téléphone et combien de fois ils se sont vus en mon absence, mais ma femme s'approche de moi. « Chut, souffle-t-elle. J'ai envie de te sucer. »

Elle m'embrasse avec fougue, presse ses lèvres contre les miennes dans une sorte de frénésie démente. Des doigts experts détachent ma ceinture, ouvrent la fermeture éclair de mon pantalon, qui tombe au sol.

Elle s'agenouille devant moi.

« Laisse tomber, Libby. Ce n'est pas la peine.

— Si, c'est la peine. C'est vraiment la peine. »

Elle commence à s'activer. Ma femme prodigue parfois des caresses buccales, mais ce n'est pas son activité préférée. Elle s'adonne à cette pratique plus ou moins régulièrement, comme on range les boîtes de conserve dans le placard : une tâche nécessaire au bon fonctionnement du foyer, sans être particulièrement agréable.

Cette nuit, toutefois, je détecte un changement. Je ne l'ai jamais vue dans cet état. Elle semble affamée, insatiable. Elle avale ma queue jusqu'au bout, presse mes fesses pour que j'aille plus loin. Je l'entends marmonner des paroles incompréhensibles.

« Arrête, Libby. C'est inutile, tout va bien. » Une partie de moi voudrait la rejeter, l'empêcher de résoudre les choses aussi facilement, aussi vite. Mais mon cerveau reptilien s'y oppose. Ma part animale en demande encore.

Elle laisse ma verge sortir de sa bouche. « C'est mieux ? » Puis elle recommence avec une rage décuplée. La situation devient un peu inquiétante. Son va-et-vient adopte un rythme spasmodique, violent. Elle ressemble plus à une épileptique qu'à une créature sensuelle.

Je m'accroche à l'encadrement de la porte pour ne pas tomber. « Arrête, Libby. Stop. » Et pourtant, c'est tellement bon. En réalité, je veux qu'elle continue.

Elle marque une nouvelle pause, répète “c'est mieux ?”. Sa question est presque un cri. Je me rends compte qu'elle pleure. Sont-ce des larmes de tristesse ? Elle lève les yeux sur moi. Non, pas exactement sur moi mais sur le ventilateur au plafond, qui tourne sur son axe sphérique comme un gros œil lascif. Elle paraît s'adresser à lui. « C'est mieux ? » s'égosille-t-elle.

Et elle se remet à l'ouvrage. Saccades d'automate d'où l'amour et la gentillesse sont proscrits. Aucune chaleur. L'humanité réduite à son expression la plus élémentaire, la biologie à des fonctions mécaniques : des rouages, des pignons en action.

Cela ne m'arrête pas. Je pose les mains à l'arrière de son crâne, doucement d'abord, plus fort ensuite. Je jouis sans lâcher prise. Quand je baisse les yeux sur elle, Libby fixe encore le ventilateur. Au bout d'un moment, je la laisse partir. Elle essuie les larmes sur ses joues, puis rampe jusqu'au lit et s'allonge.

« C'est ce que tu voulais ? dit-elle

— Oui, croassé-je.

— Alors tu as été exaucé. » Elle enfouit sa tête dans l'oreiller.

Je regarde la maison de l'autre côté de la rue. Les lumières sont toujours éteintes. Personne aux fenêtres.

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