Sans retour
Chapitre 46
46
Je me précipite hors de la chambre froide. Le lourd panneau de métal claque derrière moi, je me rue dans le couloir. Mitchell tente de me rattraper. « Monsieur Thane ! Attendez ! »
Je ne ralentis pas. Je franchis la porte coulissante en courant, passe devant le petit hall d'accueil et me retrouve à l'extérieur, dans la chaleur étouffante.
Je dévale les cinq marches du perron. « S'il vous plaît, monsieur Thane », appelle l'agent dans mon dos.
Il me rattrape sur le parking, luisant de sueur, à bout de souffle. « Attendez, monsieur Thane. Vous allez bien ?
— Excusez-moi. Je n'ai pas l'habitude d'assister à ce genre de spectacle.
— Bien sûr. On ne s'y fait jamais. » Il m'observe, pensif. « Vous ne la reconnaissez pas, alors.
— Non. »
Je devine, à son air méfiant, qu'il a du mal à me croire. Vu ma situation, je le comprends. Ils viennent juste de trouver les cadavres de deux Mexicains et d'une prostituée dans ma voiture. Je ne suis pas vraiment candidat au titre de Citoyen de l'année.
« Venez, allons à mon bureau remplir la paperasse.
— La paperasse ?
— La déclaration de disparition. Ce n'est pas ce que vous voulez ? Retrouver votre femme, Libby ? »
En vérité, j'ai déjà retrouvé ma femme. Elle est allongée sur un chariot, la gorge tranchée. Sauf qu'elle ne s'appelle pas Libby. Libby n'a jamais existé. Et la serveuse que j'ai draguée à L'Oie Blanche, celle avec qui je me suis marié, n'a jamais été serveuse. C'était une prostituée connue sous plusieurs noms, dont Danielle Diamond et Dee Dee Starr.
« Bien sûr que je veux la retrouver », dis-je.
Mitchell pose une main sur mon épaule. Nous marchons jusqu'à sa voiture. Je m'apprête à monter côté passager lorsqu'un trille mélodique se fait entendre. Le portable d'Amanda. Je sors l'appareil de ma poche, consulte le numéro. Gordon Kramer.
D'un geste de la main, je demande à Mitchell de m'attendre et m'éloigne de la voiture.
« Salut, Gordon.
— Tu es avec lui, Jimmy ? L'agent du FBI. Vous êtes ensemble ? »
Sa voix ne ressemble pas à celle que j'ai l'habitude d'entendre : cet aboiement de centurion bourru, sûr de lui. Le type au bout du fil vibre d'une émotion que je n'arrive pas à identifier, le timbre est aigu, tendu. Je regarde Mitchell, qui patiente à quelques mètres de là, les yeux rivés au ciel.
« Oui. On va aller à son bureau en voiture.
— Écoute-moi attentivement, Jimmy. » Je reconnais brusquement l'émotion qui étreint mon parrain. Une nouveauté pour Gordon Kramer : il a peur. « Je me suis renseigné. Le nom que tu m'as donné, le Russe. Tu aurais dû m'en parler avant, bon sang. Tu aurais dû tout me raconter, je t'aurais aidé. J'aurais empêché… »
Il s'arrête. Je l'imagine faire les cent pas avec le téléphone collé à l'oreille, passant sa grosse main dans ses cheveux gris coupés en brosse, à la manière d'un chasseur qui flatte son lévrier d'Écosse après une traque fructueuse.
« Contente-toi de répondre par oui ou par non, continue-t-il. Juste oui ou non, rien d'autre. Le mec qui t'accompagne, tu m'as bien dit qu'il s'appelait Tom Mitchell, n'est-ce pas ?
— Oui. »
Près de son Impala, le fonctionnaire me sourit. En attendant que je termine mon appel, il sort un carnet et un stylo de sa poche. Il appuie sur son stylo. Clic.
« D'après toi, il bosse pour le FBI, dans une unité spéciale rattachée au bureau de Tampa. Tu es sûr d'avoir bien compris ?
— Oui. »
L'agent Mitchell appuie encore sur son stylo. Clic.
« J'ai appelé un ami au FBI. Il n'y a pas d'unité spéciale dans ce bureau. Pas d'agent Mitchell. Ou du moins il n'y en a plus. Mitchell est mort à Long Beach voilà cinq ans, lors d'une mission d'infiltration. Tu comprends ce que je raconte ? »
Je me débrouille pour extirper un son de ma gorge, un simple soupir. « Oui.
— Tu dois t'enfuir. Ne monte pas dans sa voiture. Ne reste pas seul avec lui. Tu vas t'en sortir ? »
Je regarde autour de moi. Nous sommes au milieu du parking délimité par un grillage. Une Honda rouge, occupée par deux Noires d'âge mûr, s'engage sur l'aire de stationnement.
Je réponds sur un ton nonchalant, comme si j'acceptais d'aller boire un verre après le travail : « Ça doit être possible.
— J'arrive au plus vite. Je serai là demain à la première heure. Je t'appelle dès que je suis à l'aéroport. On trouvera une solution, Jimmy. Je te tirerai de ce guêpier, promis.
— Merci, Gordon.
— Je me suis donné trop de mal pour toi. Tu es l'opération de sauvetage du siècle. Hors de question que je te retrouve découpé en petits morceaux dans des sacs plastique. Maintenant, tire-toi vite, connard.
— D'accord. Pas de soucis. À plus tard. »
Je raccroche. « Désolé », dis-je à l'homme qui se fait appeler Tom Mitchell.
Il hausse les épaules. Sa voix est mélodieuse, polie. Un vrai gentleman du Sud. « Ce n'est rien. Vous êtes prêt à partir ? Montez, je vous emmène au bureau. »
Il appuie de nouveau sur son stylo. Clic.
C'est alors que je remarque sa main. Comment ce détail a-t-il pu m'échapper ? Quatre doigts complets, et le dernier, moignon rosâtre, amputé d'une phalange.
Je ne peux réprimer un mouvement de recul.
« Que se passe-t-il ? interroge l'agent avec un sourire. Vous n'avez pas l'air bien. Asseyez-vous donc dans la voiture. Je m'en voudrais que vous preniez un coup de chaleur. »
Il se dirige vers moi.
« Ne vous approchez pas.
— Monsieur Thane ? Quelque chose ne va pas ?
— Je dois partir.
— Comment ça, partir ? » Il montre le parking et le quartier désert d'un grand geste de la main. « Partir où ? »
Je me mets à courir.
« Vous êtes à pied, monsieur Thane. » Il semble davantage amusé que menaçant.
Je me rue vers la sortie. Au moment où je m'apprête à franchir la clôture, une Lincoln noire stoppe devant la barrière, me bloque le passage. Je distingue à peine le conducteur à travers les vitres teintées, mais c'est suffisant pour reconnaître Ryan Pierce, le légiste.
Je fais demi-tour. Mitchell arrive vers moi sans se presser, la main dans la poche de sa veste.
« Vous savez qui je cherche, dit-il d'une voix calme. Alors, aidez-moi à le trouver. »
Non loin de là, la Honda rouge se gare sur une place libre. Les deux Noires s'extirpent du véhicule. Ce sont deux grosses femmes vêtues de chemisiers colorés. Chacune d'elles tient un grand gobelet Starbucks à la main.
« Mesdames ! appelé-je en trottinant. Un instant, s'il vous plaît. »
Elles se retournent. Comme toutes les femmes, elles sont prêtes à répondre poliment lorsqu'on les sollicite en leur donnant du “mesdames”. Leurs visages sont rayonnants, ouverts. Puis elles me voient : un type trempé de sueur, les yeux rouges, le regard fou, probablement défoncé, qui se précipite vers elles. Elles se rembrunissent aussitôt.
Celle qui se tient près de la portière conducteur a de grosses lunettes de soleil rondes qui accentuent son expression de chouette éberluée. Je pointe le pistolet d'Amanda sur elle. « Donnez-moi vos clefs de voiture. »
Elle jette un coup d'œil au parking et à l'agent Mitchell. Celui-ci pique un sprint vers nous, les coudes au corps.
« Maintenant ! » ordonné-je. Mû par le désir d'obtenir une réponse immédiate, je frappe le gobelet, qui lui échappe des mains. Un café-crème éclabousse mon pantalon. Je baisse les yeux. La mousse de lait s'étale sur mes chaussures. Mon geste d'énervement semble toutefois produire l'effet escompté. Elle me tend les clefs. « Tenez. »
L'agent Mitchell s'égosille : « Arrêtez cet homme ! Arrêtez-le ! »
La Noire avec les grosses lunettes lui lance un regard d'impuissance. Je me faufile dans la Honda. Le siège est trop rapproché : je me cogne les genoux. Un tour de clef, le moteur rugit. Marche arrière. Je percute la voiture derrière moi. Bruit de tôle froissée. Mon crâne heurte l'appuie-tête. Marche avant. La Honda bondit. Je braque à fond, le pied sur l'accélérateur. La Lincoln est toujours devant la barrière du parking. Je vois l'énorme visage de Grizzly à travers le pare-brise teinté. Son expression d'intense satisfaction se transforme en crispation d'inquiétude, puis en masque d'authentique frayeur dans la seconde précédant l'impact. Il se cramponne au volant. La Honda pulvérise la barrière, envoie valser des morceaux de bois. La Lincoln tourne à quatre-vingt-dix degrés, comme un compas sur sa pointe. J'arrive à passer, non sans sacrifier une bonne portion de métal, de chrome, et enfoncer tout le côté droit de la citadine.
Dans le rétroviseur, je vois l'agent Mitchell se dépêcher de monter dans la voiture de son ami. Je vire à gauche et fonce dans une rue déserte. Lorsque je regarde à nouveau dans le rétroviseur, ils ont disparu.
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