Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 5 sur 58

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Sans retour

Chapitre 4

4

 

 

Je reste au bureau jusqu'à 6 heures.

La journée de travail achevée, je sors sur le parking, ma veste sur l'épaule. La chaleur me frappe à nouveau. Trois pas en direction de la voiture et je me paye une suée. Quatre et je suis en nage. Quand, enfin, je prends place sur le siège de la Ford, mes cheveux collent à mon front, ma peau est rouge, marbrée comme si j'avais travaillé dans un haut-fourneau et non dans une boîte d'informatique.

Je lance la climatisation et me mets en route.

Un coup de fil chez moi, dans une maison que je n'ai encore jamais vue. Lorsque j'ai décroché ce contrat, Libby et moi avons convenu que je prendrais une semaine de vacances en solo. Je suis parti de Palo Alto, où nous habitions alors, pour me ressourcer dans notre chalet d'Orcas Island, au large de Seattle. Une semaine à pêcher, à réfléchir, à profiter de la solitude. Libby m'a précédé en Floride pour chercher une maison à louer. Elle a tout organisé en prévision du jour J.

Cela n'est guère exaltant, mais les missions de redressement peuvent parfois durer un an ou plus sans vacances ni week-ends. Quatorze heures par jour sous une pression constante. Il est donc nécessaire d'être prêt à se retrousser les manches dès son arrivée. Quelques jours de repos avant la tempête ne sont pas de trop. Libby et moi formons une équipe. Elle s'acquitte de sa part pour que je puisse effectuer la mienne.

J'ai pris l'avion de nuit de Seattle à Atlanta, puis d'Atlanta à Fort Myers avant de pointer directement au bureau ce matin. J'ignore donc où nous logeons. La dernière fois que j'ai vu mon épouse, c'était la semaine dernière, quand elle m'a déposé à l'aéroport de San Francisco et m'a embrassé en me souhaitant de bien profiter de mon séjour loin d'elle. Maintenant que j'y pense, j'ai cru deviner une nuance de sarcasme dans sa voix.

Libby nous a trouvé une maison pendant mes vacances. Elle m'a déjà averti que celle-ci n'avait rien de formidable, mais qu'elle suffirait le temps d'effectuer la mission. Avantage précieux : la villa se situe à dix minutes du bureau.

Je suis les directives du GPS. Quelques instants plus tard, je tourne dans une impasse déserte et oblique dans une allée gravillonnée. Ma femme est là, accroupie dans le jardin. Armée d'un déplantoir, elle creuse la terre noire.

Elle lève les yeux dès qu'elle entend les roues crisser. Elle porte un large chapeau de paille et une robe jaune. Ses pieds nus sont chaussés de Crocs. Je sors de voiture, m'étire, puis referme la portière d'un coup de talon avant de me diriger vers elle.

Chaque fois que je la revois, même après un jour d'absence, je m'étonne d'avoir su conquérir une telle créature. Elle a quinze ans de moins que moi, c'est-à-dire la trentaine. L'écart est suffisant pour être gênés lorsque nous sortons ensemble. Ses cheveux châtains cascadent jusqu'à ses épaules. Elle possède des yeux clairs, un joli minois ainsi qu'un corps élancé. Elle le doit autant à d'innombrables séances de gym qu'à une discipline de fer que je trouvais jadis séduisante mais qui, par son excès, me fait désormais un peu peur.

J'ignore à quoi je m'attendais. Libby aurait-elle dû jeter son déplantoir et courir vers moi au premier coup d'œil ? Me serrer dans ses bras, passer ses gants incrustés de terre dans mon dos ? Ou bien m'adresser ce sourire à pleines dents dont j'étais tombé amoureux voilà une éternité ? Sans bouger de son carré de jardin, elle se contente de me regarder avec curiosité. J'ai l'impression de revenir de l'épicerie du coin, et non pas d'une semaine à l'autre bout du pays.

Au bout d'un moment, je suis trop près d'elle pour qu'elle continue à demeurer sans réaction. Elle se lève, s'époussette. Mes pieds s'enfoncent dans un sol mou : terreau brun, gras et tourbeux. Les plants de tomates, attachés par du fil vert à leurs tuteurs en bambou, s'alignent dans un ordre parfait, de même que les salades et les brins d'herbe.

« Toujours fâchée ? m'inquiété-je.

— Fâchée pour quoi ? »

C'est une bonne question. Il y a tant de réponses possibles. Je hausse les épaules.

« Non, dit-elle finalement. Je ne suis pas fâchée.

— Un bisou, alors ? »

Elle m'enlace gauchement, lève le visage. Mes lèvres se joignent aux siennes. Elle enfouit ses doigts gantés de cuir dans ma chevelure. La peau tannée me paraît fragile, cassante. Des morceaux de terre tombent dans mon col.

Nos lèvres se séparent.

« Tu transpires, constate-t-elle.

— Moi aussi, je t'aime.

— Tu veux voir la maison ? »

La baraque est une vieille dame du Sud, dont la peinture blanche évoque le style colonial. Le porche ombragé abrite deux chaises à bascule. Un grand chêne protège la façade nord du soleil.

À l'intérieur, la décoration est honnête. Comme c'est souvent le cas pour les meublés, on a privilégié la robustesse au style. Couleurs neutres, inoffensives. Vaste hall. Un escalier en colimaçon conduit à l'étage où, je suppose, sont aménagées les chambres.

Au fond du salon, j'aperçois une vitre coulissante donnant sur un patio et, plus loin, une piscine bordée de palmiers nains. La cuisine occupe l'arrière de la bâtisse.

« Tu en penses quoi ? demande Libby.

— Sympa.

— Je n'ai pas eu beaucoup de temps pour chercher, tu sais. À peine une semaine. J'ai paré au plus pressé. » Elle semble tendue, sur la défensive.

« Pas de problème, Libby. » Je lui serre l'épaule. « Tu t'en es bien sortie. »

Son rire ressemble à une sorte de hoquet nerveux que je ne m'explique pas. « Je craignais que ça ne te plaise pas. Le cadre sonnait un peu… » Elle cherche le mot une seconde. « … faux. »

Je scrute le salon. Le divan en toile marron foncé a la même couleur qu'une tablette de chocolat restée trop longtemps dans un placard. La grande horloge des années 50, toute de verre et de bois de noyer, tictaque bruyamment dans un coin de la pièce. L'adjectif “faux” n'est pas tout à fait inexact, mais je minimise l'inconfort : « On restera là un an maximum. Considérons cette parenthèse comme une aventure, d'accord ?

— D'accord. » Libby n'a pas l'air convaincue.

Je l'ai rencontrée il y a onze ans. J'étais alors directeur des ventes chez Lantek, la défunte entreprise de gestion de réseau Ethernet. À cette époque, la boîte était en mesure d'écouler l'intégralité de ses stocks et je gagnais plus d'argent en commissions qu'il n'était possible à un enfant de flic de San Jose de l'imaginer. Je n'étais qu'un cadre parmi d'autres, sillonnant la vallée au volant de ma Porsche, attribuant mon succès au talent plus qu'à la chance, draguant les serveuses et brûlant la vie par les deux bouts.

Libby servait à L'Oie Blanche, un des terrains de chasse de Lantek. La plupart des clients tentaient leur chance avec elle. Le nom de l'établissement prenait du coup des significations cachées. Mes avances, limitées à la parole, n'étaient pas particulièrement audacieuses mais elles étaient persévérantes. Sacrément persévérantes.

J'ai dû m'y reprendre à quatre fois avant que ma future femme consente à accepter un rendez-vous.

Ma première manœuvre d'approche s'était soldée par une réponse calme et froide. Je me rappelle encore ses mots : “Allez au diable.” J'avais été surpris car le ton n'avait rien d'hostile. Elle avait parlé d'une voix douce. “Allez au diable.” Et avait indiqué du pouce la direction à prendre.

La seconde fois, deux jours plus tard, elle avait rejeté la tête en arrière avec un éclat de rire, comme si j'avais dit un truc hilarant. “Très drôle, Jimmy.” Elle s'était ressaisie. “Vous et moi, sortir ensemble ?” Puis s'était éloignée en riant encore.

J'avais été un peu découragé, je dois l'admettre. J'ai attendu quelques mois pour effectuer une troisième tentative. Celle-ci advint lors d'un de ces moments de calme tels qu'il s'en produit parfois dans les bars du centre-ville, quand les consommateurs regagnent leurs pénates après avoir décompressé de leur journée de boulot, ne laissant derrière eux que les incorrigibles noceurs. Cette fois-ci, la serveuse nommée Libby Granville fit simplement mine d'ignorer ma proposition. Tandis qu'elle se penchait pour déposer mon quatrième scotch de la soirée sur le comptoir, je lui avais demandé d'une voix douce, inaudible des autres clients, si je pouvais l'inviter à dîner. Elle s'était figée, les cheveux dans les yeux, le regard baissé. Je me souviens parfaitement de son immobilité gracieuse, des tendons sur son bras étiré, des mèches masquant ses paupières. Après une brève hésitation, elle s'était redressée puis éloignée en secouant la tête, à la façon d'un imprudent qui vient d'éviter de justesse une catastrophe.

Le quatrième essai fut le bon. Six mois après la première manœuvre, elle consentit enfin à accepter. “J'espérais qu'ensuite tu me laisserais tranquille”, m'avait-elle appris ultérieurement. J'étais tombé sur elle au supermarché. Elle faisait la queue devant moi. Les files d'attente aux caisses rapides ont quelque chose de triste, à 8 heures du soir. Seuls les laissés-pour-compte et les célibataires les utilisent. Nous nous étions souri, gênés. Chacun avait étudié d'un œil discret les marchandises disposées par l'autre sur le tapis roulant en néoprène. En ce qui me concernait, j'avais opté pour un poulet rôti. Elle avait choisi une salade préemballée. Ce soir-là, nous avions décidé de nous soutenir mutuellement et de manger ensemble.

Nous nous sommes mariés un an plus tard.

La fin de notre idylle. Obnubilé par ma carrière, je travaillais comme un dingue. Le temps que je pouvais consacrer à Libby s'est réduit comme peau de chagrin. La naissance de notre premier enfant n'a rien arrangé. J'étais sans cesse à l'affût du prochain échelon à gravir. De chef des ventes, je suis passé directeur. À trente-huit ans seulement. L'apothéose de mon parcours professionnel.

Tandis que ma carrière prospérait, le reste de ma vie s'écroulait. J'avais toujours eu un penchant pour la boisson, cependant je m'étais débrouillé pour maîtriser la fréquence et la quantité de ma consommation. Je me considérais plutôt comme un buveur “hautement qualifié”, expression typique des alcooliques qui refusent de reconnaître leur problème. J'arrivais sobre au bureau, je m'acquittais de mes tâches avec professionnalisme, parfois maestria, mais dès que les aiguilles de ma Rolex indiquaient 18 heures, je sortais me saouler. Non sans un certain esprit d'exclusivité, j'appelais ça “mon créneau”. De 8 heures à 18 heures, j'étais au service de mes employeurs, mais à la fin de la journée, je m'estimais en droit de reprendre possession de mon existence et de me détruire autant qu'il me plaisait. J'étais ivre la plupart des nuits et connaissais parfois des périodes d'amnésie, ce qui était sans doute une bénédiction, dans le sens où je n'ai gardé aucune mémoire de nombreuses frasques commises en état d'ébriété.

Au fil du temps, je suis passé de la boisson aux sniffettes, des sniffettes aux prostituées et des prostituées à la méthamphétamine. Ah, j'oubliais aussi l'addiction au jeu. Comment la dégringolade a-t-elle commencé ? Je me le demande encore. Mon père n'a jamais joué, et je n'avais moi-même jamais manifesté le moindre penchant pour ce vice. Toujours est-il qu'un jour je me suis retrouvé avec une paille dans le nez, une pute dans mon lit et un bulletin de tiercé sur les genoux. Je me suis brusquement rendu compte qu'un pari me faisait autant planer qu'une nouvelle nana à baiser. Lorsque vous appelez votre bookmaker à 2 heures du matin pour miser dix mille dans la cinquième, c'est que vous avez un problème.

Au moment où je suis passé directeur, la situation était déjà hors de contrôle. Je me battais dans les bars, baisais des inconnues, jouais à quitte ou double, perdais tout, en regagnais une partie. Je devais du pognon à des types louches. Lorsque je rentrais chez moi, ivre ou défoncé, je cherchais par tous les moyens, excepté la violence physique, à blesser Libby.

Le fond a été atteint quand mon fils est mort. Cole avait trois ans le soir où il s'est noyé.

Après le non-lieu, Libby ne m'a pas quitté. Aujourd'hui encore, je me demande pourquoi. N'avait-elle pas d'autre choix ? Ayant elle-même vécu avec un père alcoolique, répétait-elle ce schéma fondateur ? À moins que la réalité n'eût été conforme à ce qu'elle prétendait : elle m'aimait en dépit de ce que j'avais fait cette nuit-là.

J'ai réussi à décrocher après la mort de mon fils. Je voulais reconstruire ma vie, sauver ma carrière. La traversée du désert a été longue. En ces jours sombres, j'ai passé d'innombrables coups de fil, supplié sans relâche qu'on me donne une seconde chance. J'ai remonté doucement la pente. D'abord du consulting pour des start-up en manque de liquidités, puis un coup de main à une entreprise qui avait licencié son vice-président, et enfin un remplacement ponctuel dans une société dont le directeur était mort d'une crise cardiaque. J'étais payé en stock-options ; pas de fixe. Mon salaire se résumait souvent à des morceaux de papier sans valeur. Au bout d'un moment, j'ai pris confiance en moi : je pouvais offrir mes services en tant que directeur intérimaire. Une démarche couronnée d'un certain succès, si bien que je m'étais moi-même surnommé “l'homme qui tombe à pic”. Plus je m'éloignais de Palo Alto, moins j'étais susceptible de rencontrer des gens au courant de mon passé. Les missions restaient discrètes, les compensations maigres et les progrès infimes. Mais je progressais quand même. Petit à petit, un pas à la fois, je revenais dans la course.

Et maintenant, au beau milieu de la Floride, à cinq mille kilomètres de chez moi, il me semble que je comprends la froideur de Libby. Elle m'a connu quand je me défonçais, dans tous les sens du terme, et elle est restée avec moi lorsque le temps s'est gâté. Elle m'a pardonné bien des choses, m'a soutenu, et voilà que nous sommes en quelque sorte revenus au point de départ. J'ai l'occasion de redresser une véritable entreprise, dotée de véritables investisseurs. En fait, il s'agit probablement de la meilleure opportunité depuis cinq ans. Une telle chance ne se représentera pas. Je peux gagner dix ou onze millions en cas de succès.

Libby se demande sûrement si je vais encore tout gâcher, ainsi que je m'y suis déjà employé dans les autres domaines de notre existence.

Je serre ses doigts. Sa main est molle. Je tente de la rassurer : « Ne t'inquiète pas, tout va bien. Fini les bêtises, promis. »

Elle acquiesce sans me regarder.

Je sais qu'elle ne croit pas un traître mot de ce que je dis.

Elle me conduit à l'étage.

Le lit est impeccable, les draps tirés au cordeau. Libby a toujours été méticuleuse. Faire les chambres, ranger les armoires, astiquer les salles de bains. Son obsession de la propreté et de l'ordre s'est développée à l'époque où je partais en vrille. Inutile de s'appeler Freud pour comprendre la situation.

La chambre possède un haut plafond voûté. Un ventilateur muni de pales disproportionnées, digne de La Havane d'après-guerre, domine notre couche. Il tourne avec lenteur, produisant un grincement à chaque révolution. Une fenêtre à travers laquelle on aperçoit un immense chêne, dont les branches effleurent la vitre, avoisine le lit. Une porte coulissante protège la modeste véranda qui donne sur la piscine.

« Qu'en penses-tu ? demande-t-elle.

— Entre Cuba et Shangri-La. »

J'ouvre un tiroir de la commode au hasard. Libby a rangé mes affaires. Les sous-vêtements et les chaussettes s'alignent en un parfait agencement. De quoi tenir deux semaines. Avant de quitter Palo Alto, nous avions convenu de n'emmener que le strict nécessaire : quelques habits, des babioles. Nous comptions laisser notre ancienne vie derrière nous, dans notre vraie maison, et la retrouver à notre retour, que nous espérions glorieux.

Libby a disposé trois photos dans des cadres en métal sur la commode. La première me représente. J'y suis beaucoup plus jeune, debout sur une promenade de bord de mer, les mains dans les poches. Je fixe l'objectif avec un petit sourire méprisant, tel un James Dean défoncé aux amphétamines.

Le deuxième cliché montre Libby, le visage tacheté de lumière, debout seule dans une forêt.

Sur la troisième photo, nous sommes tous les deux assis sur un divan. Aucun de nous ne sourit.

Cette misérable sélection m'attriste. Libby a dû s'appliquer à choisir des moments clefs de notre existence, mais la majeure partie de notre passé semble désormais hors d'atteinte, interdite d'accès. Elle n'a pas trouvé mieux que ces clichés ternes et flous qui évoquent certaines photos d'otages prises sous la contrainte en plein Beyrouth.

J'étudie l'image de Libby et moi sur le canapé. Nous sommes dans un loft chic. Derrière nous, un mur de briques nues et une affiche Art déco, publicité des années 20 pour un vin italien. Le dessin représente un satyre grotesque et écarlate, ingurgitant avec voracité une grappe de raisin. “Vini di Lusso”, annonce la réclame. Libby et moi adressons un regard à l'objectif sans voir la sinistre créature dans notre dos. J'ai passé mon bras autour de ses épaules mais, avec le recul, elle paraît fuir mon contact.

Je me souviens de la nuit où cette photo a été prise. Nous étions dans l'appartement de mon ami Bob Parker à San Francisco, le soir du Nouvel An. C'était il y a sept ans. J'avais connu Bob à l'époque où je travaillais pour Lantek. Il faisait partie de mes meilleurs amis, de ceux qui n'ont plus donné signe de vie après la mort de mon fils, soit qu'ils aient été trop gênés pour continuer à me fréquenter, soit qu'ils m'aient tenu pour responsable des événements de cette nuit tragique.

Le soir du Nouvel An, j'étais une catastrophe ambulante. Bien que vaguement conscient du problème, je n'en continuais pas moins à boire, à jouer et à me défoncer. Avec sa sollicitude habituelle, Libby m'avait raccompagné à la maison après que j'avais fait une proposition avinée à la femme de Bob, tandis que, penchée vers moi, elle servait les amuse-gueule.

Maintenant, dans la chambre, Libby arrive par-derrière, me prend la photo des mains et la repose sur la commode. « J'en voulais une où nous étions ensemble », dit-elle comme si elle tentait d'expliquer pourquoi elle avait choisi une image synonyme de mauvais souvenirs.

Je me retourne. Elle se tient très près de moi. Ses seins touchent ma poitrine. Je détecte l'odeur de sa transpiration, ainsi que celle de la terre mélangée au talc. Une traînée de poussière souille l'une de ses joues. J'humecte mon doigt et essuie la saleté. Je sens un début d'érection.

« Comment est le lit ?

— Moelleux.

— On l'essaye ? »

Mon regard se perd par-dessus son épaule, à travers la fenêtre, au-delà des branches du chêne. Je découvre avec surprise que le ciel s'est assombri. Les premières gouttes commencent à tomber.

Nous faisons l'amour. J'ai d'abord cru que nos ébats seraient rapides, bestiaux. Que j'arracherais ses habits, la jetterais sur le matelas et que nous baiserions comme des lapins après sept jours d'abstinence. Mais les choses ne se déroulent pas ainsi. Nous demeurons à côté du lit. Elle détache ma chemise un bouton après l'autre, puis déboucle ma ceinture, ouvre mon pantalon. Je défais quant à moi les bretelles de sa robe. Le tissu tombe au sol. Après avoir ôté nos sous-vêtements, nous restons l'un en face de l'autre, nus dans la fraîcheur de l'air conditionné. Nous nous glissons dans le lit sans un mot.

Sous les draps, allongés sur le flanc, nous explorons nos peaux respectives. Je passe la main sur son abdomen, ses seins, sa toison.

Elle amène ma main sur son visage, embrasse chacun de mes doigts en commençant par le pouce. Quand elle arrive à l'auriculaire, elle l'introduit entre ses lèvres, puis le retire, le contemple.

Le moment est peut-être venu de vous parler des deux phalanges manquantes sur le petit doigt de ma main gauche. L'accident a eu lieu huit ans auparavant, provoqué soit par un claquement de portière lors d'une nuit de beuverie, soit par un bookmaker nommé Hector Gonzales. Impossible de me le rappeler, étant donné que j'étais dans les vapes. La version de Libby se résume ainsi : je suis rentré à 3 heures du matin, un chiffon enroulé autour de mon moignon. Plutôt que de commenter la singulière disparition de mes phalanges, je me suis plaint d'avoir faim. Il fallait que je trouve un bon hamburger. Afin de me persuader de monter en voiture, elle a prétendu qu'elle allait me déposer au Buffalo Grill, puis m'a emmené aux urgences.

À présent, elle s'empare de ma moitié de doigt, la dirige vers son entrejambe, se caresse avec. Elle frissonne, les yeux fermés.

Ma main est molle. Je laisse Libby la manipuler à sa guise. Ses mouvements deviennent plus rapides. Elle adopte une cadence que je connais bien. Son corps frémit. Elle pousse un bref soupir qui ressemble à un hoquet de surprise, comme lorsque l'on apprend la mort subite de quelqu'un.

Elle garde les yeux fermés après l'orgasme, et conserve mon auriculaire dans son intimité. Une minute plus tard, je me mets sur elle, la pénètre. Nous bougeons en douceur. Pas un instant elle n'ouvre les paupières.

La pluie s'égoutte à l'extérieur. Le tonnerre gronde au-dessus de l'océan.

J'accélère le rythme, cale mes va-et-vient sur les tapotements de l'averse contre la vitre. Libby remue à peine, je m'en aperçois avec un temps de retard. Sans doute désire-t-elle que j'en finisse.

Je m'exécute. Un petit grognement pour lui signaler que j'ai joui. Ensuite, je reste sur elle. J'aurais l'air d'un gymnaste sur un cheval-d'arçons si je me retirais aussitôt. Je compte jusqu'à dix avant de rouler sur le côté. Libby fixe le ventilateur en teck au plafond, qui poursuit ses rotations aussi lentes que grinçantes.

« Tu m'as manqué, Libby.

— Eh bien maintenant je suis là. »

Je ne parviens pas à déterminer si ses mots sont réconfortants, bienveillants, ou s'ils sont amers. Un bref baiser, puis je me lève pour aller à la salle de bains.

À mon retour, elle me tourne le dos, cachée sous les couvertures. Dehors, l'averse se calme. Les bruits de tonnerre sont plus espacés, étouffés. L'orage s'éloigne.

J'observe la silhouette de Libby. Elle paraît grelotter d'une façon étrange.

« Libby ? Tu pleures ?

— Non. »

Elle ment. Je marche jusqu'au lit, me penche et lui effleure le mollet à travers le drap. Elle sursaute, se retourne. Ses joues sont striées de larmes.

« Qu'est-ce qui ne va pas, chérie ? »

Elle secoue la tête. « Rien. Je suis désolée.

— Tu peux tout me raconter.

— Tellement désolée, répète-t-elle.

— Tu n'es pas contente d'être ici ?

— Si, bien sûr. » Sa voix est terne. Elle renifle.

« Tu ne perdras pas ton temps, tu verras. » Je regrette immédiatement mes paroles. J'ai l'impression de m'adresser à une prostituée. Je tente de me rattraper : « Je voulais plutôt dire… » Je prends mon souffle. Que voulais-je dire ? « Cette histoire est importante pour moi, Libby. Je dois saisir ma chance.

— Je sais.

— Ce n'est pas facile, je comprends. Je te suis reconnaissant de m'avoir accompagné, d'être restée avec moi après ce que je… » Une hésitation, puis : « Après ce qui s'est passé.

— Je t'aime, Jimmy. »

Ces mots me font du bien. Je suis content de les entendre, mais l'intonation est bizarre. Cela ressemble plus à une réplique de scénario lue sous la contrainte qu'à une déclaration d'amour.

Mon portable sonne.

Je suis soulagé. J'ai une excuse pour la laisser, pour ne rien ajouter qui la blesserait davantage. Pour éviter de me rappeler ce que j'ai fait.

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