Sans retour
Chapitre 34
34
J'attends environ quatorze heures pour trahir ma parole, ce qui constitue un record de rapidité en la matière, même pour moi, Jimmy Thane.
D'habitude, il me faut des jours, des semaines pour rompre une promesse que j'ai faite à Libby. Ces défections se concrétisent sous forme de réveils dans des lits appartenant à des inconnues, ou de visites chez des “amis”, à 3 heures du matin, étant entendu que ces “amis” possèdent moult sacs remplis de cristaux jaunes.
La traîtrise d'aujourd'hui est différente.
Lorsque je me lève ce matin, le sommeil interrompu par le rêve de Cole dans son bain, au clair de lune, Libby est déjà en train de préparer des œufs brouillés au rez-de-chaussée. Du café frais s'écoule dans la cafetière. Ma femme me montre ce que l'existence pourrait être si je jouais le jeu : œufs et café tous les matins, conversations banales à la table du petit déjeuner, où chacun lirait sa section préférée du New York Times. Le bonheur.
Nous ne parlons pas d'hier, ni de mon projet d'aller voir les flics. De même, personne n'évoque l'idée de rendre l'argent, de dénoncer Tad Billups ou d'aider l'agent Mitchell à localiser Ghol Gedrosian. Sur la foi de mon engagement, Libby n'éprouve aucun besoin de remettre le sujet sur le tapis. Il s'agissait d'un simple incident, que nous pouvons écarter de notre vie et oublier. Comme la nuit où Cole est mort, comme le jour où elle m'a trouvé au lit avec une prostituée. Comme celui où elle m'a quitté et celui où elle est revenue.
Je mange les œufs qu'elle m'a préparés et fais honneur à son café. Quand je suis prêt à partir au bureau, je l'embrasse sur la joue.
« Passe une bonne journée, dit-elle. Je serai là à ton retour. » Un serment ou une menace. À moins qu'elle essaye juste de voir comment sonne la réplique.
Dès que je mets le pied dehors, une chaleur incroyable m'assaille. Il n'est même pas 9 heures et le thermomètre affiche déjà vingt-six degrés. Le temps est lourd, la météo incertaine. Les nuages qui obscurcissent l'horizon suggèrent un orage imminent.
Je monte dans la Ford.
Direction l'ouest, sous des cieux chargés. J'ai décidé d'aller à Sanibel, jeter un coup d'œil à la maison que je possède.
Pas d'effraction, cette fois, pas de détour par l'arrière afin de me glisser par la fenêtre entrebâillée. Je me gare devant mon domicile et marche la tête haute dans l'allée. Je me doute, j'espère même, que la porte sera fermée, mais elle s'ouvre sans difficulté, s'efface pratiquement pour me laisser le passage. Je la referme derrière moi. L'atmosphère est lourde, poussiéreuse. Les lumières sont éteintes. Le soleil se fraye un passage à travers les stores jaunis, si bien que je distingue le salon vide sur le côté, et la cuisine enténébrée devant moi.
L'odeur me frappe instantanément, écœurante, nauséabonde. Effluves de corruption, de choses dissimulées sous le plancher, reflux d'égouts par jour de canicule.
J'arpente le couloir à pas de loup, explore les pièces les unes après les autres, m'attendant à tout moment à découvrir un macchabée en décomposition sur la moquette. Je ne trouve aucun corps, mais l'odeur persiste. Les pièces sont aussi désertes qu'à ma première visite. Le futon dans la chambre, le bureau défoncé et l'étagère dépourvue de livres n'ont pas bougé.
Je passe devant la salle de bains. Toujours pas de cadavre. La puanteur s'accentue quand j'avance dans le corridor. Impossible de s'y tromper. Je me fige, le cœur au bord des lèvres, comme si l'immobilité pouvait atténuer le désastre. Je prends de petites goulées d'air par la bouche et tente de chasser l'odeur de mon esprit.
Le couloir se termine par une porte en métal, sûrement le garage. L'absence de fenêtre accentue la pénombre. Je lève les yeux et distingue, dans l'obscurité, la trappe du grenier. J'attrape l'échelle télescopique.
Les événements se précipitent. Un courant d'air putride sur mon visage. Un homme qui tombe, me percute la mâchoire. Un cri de surprise. Je mouline des bras, trébuche en arrière.
L'homme s'écroule face contre terre. Pas besoin de voir sa tête, je reconnais immédiatement cette coupe à la César, cette énorme Rolex à son poignet et ce pantalon Ferragamo aux plis si nets qu'il paraît sortir de la blanchisserie.
Je contourne le corps. L'homme me contemple de ses yeux vides. Son sourire, toutes dents dehors, lèvres retroussées, est un mélange d'arrogance et de rigidité cadavérique. Mort, Dom Vanderbeek ressemble beaucoup à celui qu'il était vivant. Peut-être un peu plus en colère que d'habitude et toujours aussi vexé. On a l'impression qu'il a du mal à accepter la situation, comme s'il ne supportait pas d'être décédé alors qu'il était le meilleur.
Je m'enfuis.
La porte claque dans mon dos. Mes chaussures raclent le béton, je sprinte dans l'allée. Après avoir saisi mes clefs d'une main tremblante, je saute dans la voiture et mets le contact. Je laisse alors le soulagement m'envahir. J'ai réussi à sortir de cette maison sinistre, à échapper au cadavre, à l'odeur.
À ce moment précis, un cylindre métallique se colle à l'arrière de mon crâne. « Ne bougez pas, monsieur Thane, me conseille un homme avec l'accent russe. Vous n'auriez pas dû venir. Vous n'auriez pas dû voir ça. Maintenant, que vais-je faire de vous ? »
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