Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 15 sur 58

Pages du PDF

Sans retour

Chapitre 14

14

 

« Que vous est-il arrivé au front, Jim ? »

Telle est la question qu'Amanda me pose lorsque je regagne les locaux de Tao.

Des visages intrigués me fixent à travers la vitre de la salle de conférences. Les employés présents dans l'espace de travail se penchent sur leur chaise pour assister à l'événement le plus excitant de la journée, voire du mois : le patron dans le hall d'accueil, blessé à la tête.

« Tout va bien, annoncé-je à la cantonade. Juste un léger accident. Un clou rouillé dans le front, rien de plus.

— Vous avez besoin d'agrafes ? » s'inquiète Amanda. Elle pose son kit mains libres, se lève pour examiner ma blessure. « Venez ici. » Elle me prend la main et m'oblige à faire le tour du comptoir. Je voudrais protester, mais sa prise ferme ne souffre aucune contestation. Elle me force à m'asseoir. Avant que je puisse dire un mot, ses doigts courent sur mon crâne, écartent les cheveux, tapotent la lésion. « Je vous fais mal ?

— Non. Aïe. Oui.

— Regardez-moi ça, dit-elle avec une fascination dans la voix. C'est vraiment un clou rouillé ?

— J'ignore à quel point il était rouillé. Il faisait sombre.

— Où étiez-vous ?

— C'est une longue histoire. »

Amanda m'adresse un regard sévère. « Écoutez-moi, Jim. Je vais vous poser une question très importante. » Je m'attends à ce qu'elle me demande si je suis entré par effraction chez quelqu'un avant de me cogner la tête dans le grenier, mais elle demande : « Vous êtes vacciné contre le tétanos ? »

Le tétanos ? Je ne me souviens même pas de la dernière fois où je suis allé voir le médecin. Lorsque vos médicaments se présentent sous la forme de cocktails de drogues plutôt que de comprimés, les problèmes de santé et les docteurs deviennent le cadet de vos soucis. Votre priorité est plutôt de savoir quand et comment vous allez pouvoir vous défoncer à nouveau. Je n'ai pas envie d'expliquer tout cela à ma secrétaire, et encore moins de passer l'après-midi aux urgences de Tampa, à attendre ma piqûre antitétanique. Je décide donc de mentir : « Oui, j'ai été vacciné juste avant de venir en Floride.

— Vous avez de la chance », dit-elle d'une voix douce, la bouche pratiquement collée à mon oreille. Je sens son souffle chaud contre ma peau, ses doigts dans mes cheveux. Une posture assez intime. Le dos d'Amanda nous protège des regards indiscrets, mais je sais que tout le monde nous observe.

Je louche sur son chemisier. C'est un mouvement naturel. Je me contente en général de regarder droit devant moi, or il se trouve que le décolleté d'Amanda se situe dans ma ligne de mire. J'ai une vue plongeante sur ses seins. Elle ne porte pas de soutien-gorge. Ses tétons sont roses et ovales, de la taille d'une fleur de cerisier. Je distingue un autre détail troublant, un détail qui jure avec l'épiderme frais et opalescent d'Amanda : un tatouage sur le sein droit, juste au-dessus du mamelon. Il ne s'agit pas d'un motif spécifiquement féminin, mais d'une suite de mots rédigée à l'encre bleu foncé, en alphabet cyrillique.

Иисус умер за мои грехи

Je lève les yeux. Trop tard. Elle a intercepté mon regard et en a tiré les conclusions qui s'imposent. Elle a compris où s'est focalisée mon attention. Pourtant, elle demeure impassible. Sa chemise bâille toujours. Non seulement ses doigts ne quittent pas mon crâne, mais le massage se fait plus doux, plus sensuel. Elle s'approche encore de moi.

« Beaucoup de chance », soupire-t-elle. Son parfum ressemble à celui du chèvrefeuille. « Oui, beaucoup de chance.

— Ah bon ? » croassé-je, les yeux baissés pour éviter les siens. Décidément, je fais feu de tout bois aujourd'hui : d'abord je pénètre par effraction dans une maison, ensuite j'échappe de justesse à des gangsters russes, et maintenant je reluque la poitrine de ma secrétaire. Peut-être que cette après-midi j'utiliserai un pistolet d'alarme pour braquer la supérette du coin. Au point où j'en suis.

Je me lève. Amanda recule, puis reprend sa place derrière le comptoir. Le charme est rompu. Elle remet son kit et m'informe, comme si de rien n'était, que mon rendez-vous de 3 heures est arrivé. « Il vous attend dans la petite salle de conférences, m'indique-t-elle.

— Mon rendez-vous de 3 heures ?

— Martin Sipyde. Il vous attend. Vous avez vingt minutes de retard. »

J'ai hérité de Martin, l'avocat de Tao, au même titre que du grade, du fauteuil et de la secrétaire tatouée de mon prédécesseur.

Martin est un des associés de Perkins Stillwell, le principal cabinet d'avocats de Tampa. Une fois de plus, je constate cette anomalie récurrente chez Tao : les économies ne préoccupent pas notre entreprise, qui n'a jamais gagné un centime et ne doit son existence qu'aux largesses d'investisseurs lointains. Le hall d'accueil et son profil Art déco, les meubles de designer, les fauteuils Aeron, les bureaux de première qualité et maintenant cet avocat aux honoraires exorbitants : tout concourt à une dilapidation massive des capitaux. Cette dilapidation, c'est précisément le sujet de l'entrevue avec Martin Sipyde. Je dois à tout prix juguler l'hémorragie. Et rapidement. Il n'existe qu'un moyen d'y parvenir.

Je sors une chemise cartonnée de mon bureau fermé à clef et me dépêche d'aller à la salle de conférences, où je m'attends à trouver un type corpulent entre deux âges, vêtu d'un costume onéreux et portant des boutons de manchette en or. En fait, je tombe sur un maigrichon de trente-cinq ans chaussé de Doc Martens. Il s'est laissé pousser des favoris, « en côtelette » comme on dit, et sa cravate jette des reflets tellement vifs qu'on la croirait branchée sur secteur. J'imagine que lorsque l'on s'appelle Martin Sipyde, il existe deux moyens d'affronter la situation : abandonner ou résister. L'avocat de Tao a choisi la deuxième solution. Affublé de sa cravate, de ses chaussures et de ses touffes de barbe sur les côtés du visage, il ressemble davantage à un maquereau qu'à un homme de loi.

« Ravi de vous rencontrer, Jimmy. Je suis Martin Sipyde. » Contrairement à ce que son style vestimentaire laisserait supposer, il a une poignée de main ferme, sèche et rapide, typique des avocats. Ces derniers sont comme les chauffeurs de taxi : ils vous font toujours savoir que le compteur tourne. « On m'a dit le plus grand bien de vous. » Je ne prête aucune attention à ce mensonge éhonté. « Qu'est-ce qui vous est arrivé à la tête ? » embraye-t-il.

J'avais presque oublié ma blessure. Je tâte ma bosse, qui a maintenant doublé de volume. « Un moment de distraction. Je ne regardais pas ce que je faisais.

— Le drame de ma vie, approuve Martin. Voilà comment on finit avec un crédit sur le dos et deux gamins. » Il s'assoit et ouvre son attaché-case, d'où il extrait un carnet jaune et un stylo, qu'il fait cliqueter. « Donc, vous voulez virer quelques personnes », annonce-t-il de but en blanc.

Je vérifie d'un coup d'œil que la porte est bien fermée derrière lui. « Plus que quelques-unes, à vrai dire. »

Les licenciements ont deux conséquences. Primo, vous économisez des salaires. Secundo, on vous intente des procès. L'un ne va pas sans l'autre, et les deux phases du processus s'enchaînent aussi sûrement que les wagons suivent la locomotive. Cela explique pourquoi j'ai demandé à Martin de venir : je désire procéder à la première étape, sans avoir à subir la deuxième.

« Vous avez la liste dont nous avons parlé ? » demande Martin.

J'ouvre la chemise et lui tends une feuille dactylographiée, sur laquelle est inscrite une liste de noms en doubles interlignes. Le document n'affiche aucune mention du genre “Liste des gens à renvoyer mercredi prochain”. C'est l'une des astuces apprises au fil du temps, après avoir laissé trop de fois des papiers sensibles dans la photocopieuse.

« Avant de commencer, peut-être pourrions-nous demander à votre responsable RH de nous rejoindre ? »

Je pointe l'un des noms sur la liste. Kathleen Rossi, directrice des ressources humaines.

Il hoche la tête d'un air lugubre, examine la feuille. « D'accord. Allons-y. Sur les quarante noms contenus dans la liste, combien d'entre eux appartiennent à des Noirs ? Combien à des femmes ?

— Aucun Noir. Quatre femmes.

— Combien en restera-t-il dans l'entreprise une fois que vous aurez procédé au dégraissage ?

— Deux.

— Pas assez. Rayez les quatre femmes de votre liste.

— Vous plaisantez ?

— Pas le moins du monde », rétorque Martin sans lever les yeux du document. Il est occupé à souligner chaque prénom féminin. « Ce que vous épargnerez en salaire vous coûtera dix fois plus en frais de justice. D'abord dans ma poche, ensuite dans celle de la Haute Autorité de lutte contre la discrimination. » Il lève les yeux. « Des employés âgés ?

— Âgés comment ?

— Au-delà de quarante.

— Aïe. »

Martin s'adosse à son fauteuil et m'étudie à travers ses paupières plissées. Il m'évoque un docteur qui tente de jauger la capacité d'un patient à encaisser une mauvaise nouvelle. Soudain, il jette son stylo sur la table. « Clark Rogers, chez Stillwell, s'occupe plus particulièrement du droit du travail. Vous avez entendu parler de lui ? » Il ajoute sans attendre de réponse. « Il a un dicton. Vous voulez le connaître ?

— Non. Pas vraiment.

— “Quand un employé a l'air dégénéré, les choses dégénèrent”, voilà ce qu'il dit.

— La classe.

— C'est vous qui m'avez demandé.

— Je ne vous ai rien demandé. »

Il hausse les épaules. Je précise alors :

« Six personnes sur quarante peuvent être qualifiées d'âgées, selon votre définition.

— Faisons un peu d'arithmétique. Six personnes équivalent à 15 % des effectifs licenciés. Combien de personnes âgées en tout, chez Tao ?

— Sept.

— Vous voyez le problème ? Ils représentent 8 % de la force de travail, mais 15 % de la liste. Vous feriez aussi bien de rédiger le chèque maintenant. Sur le talon, écrivez : “recours collectif pour discrimination liée à l'âge”. Vous avez combien d'argent en réserve ?

— Pas beaucoup.

— Assez pour me payer ?

— Je ne me soucierais pas de la facture, si j'étais vous. »

Il me lance un regard méfiant. En vérité, je ne plaisante pas. Avec la prudence d'un cambrioleur de trains qui fixe un bâton de dynamite sur un fourgon blindé, il fait glisser la feuille dans ma direction. « Je vais vous expliquer comment procéder. Choisissez trois seniors dans la liste.

— Lesquels ?

— Peu importe. Tirez à pile ou face.

— Je me débarrasse d'eux pour une raison précise. Ce sont des incompétents.

— Bien sûr. Ils sont vieux. Les vieux ont tendance à se laisser aller. Voilà pourquoi vous voulez les virer, alors que c'est virtuellement impossible. Dans ce pays, en tout cas. »

Il me regarde le temps que je puisse digérer l'information, puis continue : « Une fois que vous aurez effectué les ajustements préconisés, les femmes, les vieux, vous n'aurez plus de problème. Vous pourrez agir à votre guise. Même plus besoin de préavis. Le grand jour est prévu pour quand ?

— Mercredi prochain. »

Il acquiesce avec une moue attristée. « Je suis désolé. Je sais combien ce genre de procédure est pénible. »

J'ai envie de lui répondre que ce qui est pénible, c'est surtout de déterminer qui garder. Cette entreprise ressemble à un bâton merdeux : impossible de savoir par quel bout la prendre. J'adopte mon air le plus affligé : « Oui. Ce sera une épreuve redoutable. »

Martin Sipyde compatit en silence pendant environ cinq secondes puis, estimant avoir assez partagé ma souffrance, fait cliqueter son stylo d'un coup sec, comme on écraserait un insecte particulièrement énervant. Il se lève, range son cahier dans son attaché-case. « Vous êtes marié ?

— Oui.

— On devrait sortir ensemble un jour. Vous, moi, nos femmes. Il y a un petit restaurant dans les marais, uniquement connu des gens du coin. La Cabane de l'Alligator. Vous y avez déjà été ?

— Non.

— Super ! Je demanderai à mon assistant de réserver.

— J'ai hâte. » J'imagine un instant Libby assise en compagnie de Martin et de son épouse. Elle est de mauvaise humeur, les bras croisés. Son regard obtus fixe un point invisible. Elle refuse de parler ou de toucher à son assiette. Elle ressemble à un prisonnier politique qui entame une grève de la faim. « Vraiment hâte, répété-je.

— Formidable ! » Nous nous serrons la main. Ensuite, je le raccompagne à la sortie.

« Ah, oui, au fait, dis-je comme si l'idée venait de m'effleurer. Quelqu'un pique dans la caisse de l'entreprise. Vous pourriez effectuer quelques recherches pour moi ?

— Des recherches ? s'étonne-t-il.

— L'argent aboutit à une certaine adresse, à Sanibel. Je voudrais connaître le propriétaire de cette adresse. »

Je lui tends le papier où j'ai noté : 56 Windmere Avenue.

« Rien de plus facile, sourit Martin. L'un de nos collaborateurs s'en chargera. »

OceanofPDF.com