Sans retour
Chapitre 39
39
Quelque chose ne va pas.
Je mets dix minutes à me calmer, et encore cinq à comprendre ce qui cloche.
Personne ne me suit. Pas même une tentative.
Ils m'ont vu sortir de l'allée. Je les ai aperçus dans le rétroviseur : deux Russes balaises sous la pluie, côte à côte, qui me regardaient m'en aller tels des parents admiratifs de leur fils qui part pour l'université.
Maintenant que j'ai pris un peu de recul, je saisis mieux pourquoi l'image des deux Russes plantés devant leur maison m'a paru si étrange.
Ces hommes ont placé des mouchards partout chez moi, ils ont caché des micros dans mon bureau, espionné mes coups de téléphone et dissimulé des caméras dans la chambre à coucher. Pourquoi m'ont-ils laissé filer sans essayer de m'arrêter ?
Parce que c'était inutile. Ils ne craignent pas de perdre ma trace. Ils savent exactement où je suis. Il se peut qu'à cet instant précis ils soient en train de m'épier. À l'heure actuelle, je suis peut-être un point vert qui clignote sur un GPS.
Ils me regardent m'agiter et, quand je cesserai de bouger, ils viendront me cueillir.
Je sors le téléphone de ma poche, appuie sur “on” de la main droite, tandis que la gauche ne quitte pas le volant. L'écran reste noir. L'appareil s'est cassé lorsque j'ai sauté dans la piscine. Cela ne signifie pas qu'il en soit de même pour la géolocalisation.
Je jette le portable par-dessus mon épaule et le regarde rouler sur le bitume puis se briser en mille morceaux dans mon rétroviseur.
Maintenant, la voiture.
Je ne peux pas me contenter de la garer quelque part. Ils verront que ce bon vieux Jimmy Thane a arrêté de se déplacer. Ils rappliqueront aussitôt.
Je dois me débarrasser de la Mercedes sans pour autant demeurer statique. Résultat d'un millier de films improbables, d'absurdes visions m'assaillent : une brique posée sur la pédale d'accélérateur et moi, qui effectue une roulade sur l'asphalte, tandis que le véhicule continue sa progression à travers les rues de Fort Myers.
Non. Impossible.
À présent, je suis sur Cleveland Avenue, en direction du nord. Un panneau indique la gare routière la plus proche, ce qui me donne une idée.
La pluie s'est apaisée, l'averse apocalyptique réduite à une simple bruine. Les poivrots les plus assidus sont de retour dans la rue. Deux d'entre eux, à l'abri sous la banne d'un marchand de spiritueux, me regardent passer. Il y a quelques semaines, je les aurais toisés avec un sentiment de pitié, mais aujourd'hui qu'ils me voient conduire avec la capote baissée alors qu'un déluge s'est abattu dans les rues, je me demande qui a pitié de qui.
La gare routière ressemble à n'importe quelle gare routière. Situé dans un mauvais quartier, dans un coin où personne ne veut aller et d'où nul habitant n'a les moyens de s'échapper, l'immense bâtiment se résume à un toit posé sur une sorte de hangar, probablement inoccupé. Trois Latinos poireautent, assis sous l'auvent. Je stoppe à leur hauteur, sur l'emplacement réservé aux arrêts-minute.
« Salut amigos ! », je crie.
Le trio me dévisage. Leur leader a le crâne rasé comme celui de Monsieur Propre. Ses bras, constellés de tatouages, émergent d'un débardeur à mailles qui fait ressortir ses muscles. Son cou craque lorsqu'il tourne la tête. Il marque une pause. On dirait un insecte qui tente d'estimer ma capacité de nuisance. J'éprouve une certaine compassion pour lui car je ne dois pas être un client facile à évaluer : un Blanc pas très en forme, dans une chemise Oxford déboutonnée et un pantalon en serge, au volant d'une allemande plus onéreuse que tout le crack qu'il a jamais fumé. J'ai roulé avec le toit ouvert pendant un orage, je suis trempé et perdu dans un quartier malfamé. Sans doute estime-t-il avoir affaire à un noceur dont la soirée, en plus de ne pas très bien commencer, se terminera mal.
« Ouais, toi, aboyé-je. Viens voir. »
Il n'a sûrement pas l'habitude qu'on lui parle sur ce ton, car il jette un coup d'œil à ses camarades, du style “vous avez vu ce trouduc ?”. Il se lève, puis s'approche lentement de moi. Il se présente légèrement de profil, sans doute pour former une cible moins importante au cas où je sortirais un flingue. Peut-être suis-je aussi dingue que j'en ai l'air.
Méfiant, il reste à un ou deux mètres de moi.
« Ouais ?
— C'est quand, le prochain bus ?
— Comment je le saurais ? Tu me prends pour un putain de guichetier ou quoi ? »
Je coupe le contact. « J'ai une réunion très importante. Je serai de retour dans quelques heures. Tu peux me rendre un service ? Surveille ma voiture, en attendant. Je te donne cent dollars. »
Je sors du véhicule et lui lance les clefs, qu'il attrape au vol avec une surprenante agilité. Il baisse les yeux sur sa main ouverte, stupéfait.
« Je compte sur toi, dis-je. Ça marche ? »
Je pioche cinq billets de vingt dans mon portefeuille. Trempés mais encaissables. Je les lui tends par-dessus le capot.
Il s'en empare. Un bref regard à ses copains, qui lui font signe d'accepter avec un sourire.
« Bien sûr, mon pote. Tu peux me faire confiance.
— Tu as un visage honnête. Gare-la dans un endroit sûr. J'ai entendu dire que le quartier était craignos. »
Il prend un air d'agent immobilier. « Pas plus craignos qu'ailleurs, mec. Il y a du bon et du mauvais partout.
— Ça roule, amigo. Je serai de retour dans quelques heures. Tu m'attendras ?
— Évidemment. Compte sur moi. »
Ses amis, sous l'auvent, sont morts de rire.
« Hasta la vista », dis-je en guise d'adieu.
Pour la première fois depuis que je suis arrivé dans cet État maudit, la chance me sourit parce qu'un taxi s'arrête juste devant moi. Un jeune homme en sort. Pas assez bronzé pour être du coin, un sac à armature métallique sur le dos et un Guide du routard à la main. Sûrement un Européen. « Quand est le prochain train pour Fort Lauderdale ? demande-t-il avec un accent à couper au couteau.
— Vous avez de la chance, répliqué-je. Il vient juste d'arriver. Mais il faut vous dépêcher. »
Il donne une poignée de billets au chauffeur et se hâte, sans prendre la peine de ramasser sa monnaie.
Je me glisse aussitôt dans le taxi, ferme la portière derrière moi.
Le chauffeur, un Haïtien couvert de sueur et dont le corps exhale un parfum très cosmopolite, se tourne vers moi : « Où vous allez ? »
Je n'ai pas réfléchi à la question. Ma maison est piégée, ma femme a été enlevée et des truands russes me pourchassent.
Je devrais sans doute aller voir la police, mais pas tout de suite. J'ai besoin de comprendre ce qui se passe avant d'agir.
« Où vous allez ? s'impatiente mon chauffeur.
— Vous connaissez Fort Myers Beach ?
— Oui, grogne-t-il. Si vous avez de quoi me régler. »
Je lui montre une liasse détrempée de billets de vingt et lui donne l'adresse d'Amanda.
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