Sans retour
Chapitre 53
53
C'est une petite baraque, sur une île isolée à côté des Orcas.
Elle se situe hors des circuits touristiques, loin des chambres d'hôtes, des spas et des galeries d'art. Aucune route officielle n'y conduit, que ce soit à partir du continent ou à partir des Orcas. Je dois louer un frêle esquif, équipé d'un moteur asthmatique, pour parvenir à mes fins. Le capitaine est un vieux loup de mer. Sur son nez, un mélanome évoque par sa forme l'État de Californie.
Nous longeons d'abord la côte des Orcas. Il m'explique qu'il loue aussi ses services pour la pêche de loisir. Si je suis intéressé, je peux le retrouver sur les docks chaque jour de la semaine. Je lui réponds que j'y réfléchirai. Le voyage a été long, il m'a mené à travers tout le pays. J'ai du sommeil à rattraper.
Il hoche la tête et poursuit son discours. Il me donne la meilleure heure pour débusquer les flétans et les vivaneaux, et pour le débusquer, lui, sur les docks. Si je me débrouille bien, il se pourrait même qu'il m'offre le circuit sans payer de supplément.
Nous contournons une anse bordée, au loin, de gigantesques maisons construites en bord de mer. De somptueux jardins s'étendent jusqu'à l'océan. Le capitaine se renfrogne. Il m'explique que cette partie de l'île est très prisée des cracks de l'informatique. Il leur fait faire des allers-retours en ville. La plupart d'entre eux ne savent même pas naviguer. N'est-ce pas absurde ? Habiter une île sans connaître les bateaux.
Je l'approuve.
« Vous aussi, vous travaillez dans les hautes technologies ? demande-t-il.
— Autrefois, oui. »
Il bougonne, manière de signifier son mécontentement.
Nous ralentissons dans une crique. Le moteur tousse. Sur une plage de galets, un panneau indique que nous sommes au bon endroit. Quand le capitaine voit l'état de la baraque au sommet de la plage escarpée, il se radoucit. Nous ne sommes pas si différents, après tout. Rien à voir avec ces cinglés d'informaticiens. La petite bicoque délabrée semble sur le point de s'écrouler.
« J'ai jamais été aussi loin, avoue-t-il. J'ignorais l'existence de cette maison.
— Je ne viens pratiquement jamais ici. »
Je lui donne vingt billets de plus que la somme prévue.
« Gardez tout.
— Merci. Vous avez besoin d'aide pour monter là-haut ? »
Il baisse les yeux sur mes béquilles, puis contemple le rivage accidenté.
« Ça ira, lui dis-je. Je suis camé jusqu'aux yeux. Je ne sens rien.
— Ah, ah, ah », s'esclaffe-t-il.
Quelques minutes plus tard, sa coquille de noix s'éloigne et je reste seul sur la plage, au beau milieu du détroit de Puget. Il fait frisquet. L'iode embaume l'atmosphère. Des embruns piquants comme des larmes humectent mes joues.
Je distingue un poteau surmonté de câbles noirs en haut de l'éminence. La baraque a au moins l'électricité. Je débute mon ascension. Les caoutchoucs de mes béquilles s'enfoncent dans le sol meuble, les galets crissent.
La porte s'ouvre sans clef. J'actionne l'interrupteur. La piaule ressemble à une salle d'exécution. On a accroché de grossières couvertures en laine noire devant les fenêtres pour atténuer la lumière. Au centre de la pièce, une caméra fixée à un trépied ainsi qu'une chaise en bois.
Et sur cette chaise, un homme attaché.
On lui a écorché le visage et les derniers lambeaux de peau subsistant sur son crâne sinistre ont l'apparence du cuir parcheminé, jaunâtre et fragile. Ses poignets et ses chevilles sont entourés de chatterton. Il porte un costume. On lui a arraché les yeux. Il demeure aveugle et ricanant.
Au bout de la pièce, on a installé une table et un petit lavabo. Après avoir fermé la porte, j'examine le dispositif de plus près. Le robinet est surmonté d'un miroir, dans lequel j'évite de me regarder. Sous le miroir, une planchette en bois avec un rasoir droit et, dans le lavabo, un tas de cheveux bruns teinté de mèches grises. La même couleur que moi.
Je m'approche de la table, où l'on a posé une enveloppe ainsi qu'une vieille machine à écrire et un ordinateur portable fermé. Un post-it collé à l'appareil suggère de “visionner le film”.
J'ouvre l'ordinateur, qui émerge de son sommeil électronique. Sur l'écran, un fichier vidéo intitulé “Cliquez sur lecture”.
Je sors mon portable. Le signal se résume à une barre. Je compose un numéro. Une femme que je ne reconnais pas me répond. Je lui demande de me passer Darryl Gaspar. Elle ne se renseigne pas sur mon identité ou le but de mon appel. « Une minute, s'il vous plaît. » Le téléphone sonne, puis ce bon vieux Darryl décroche. « Salut, salut, salut, fait-il d'une voix empâtée.
— Darryl, c'est moi, Jim Thane. »
L'informaticien se met à chuchoter, fébrile : « Jim ? Où êtes-vous ? Vous avez une centaine de flics aux trousses. Que se passe-t-il ?
— J'ai besoin de votre aide. Vous pouvez allumer P-Scan ?
— Vous voulez tester votre produit maintenant ?
— Je dois ouvrir une session de là où je suis. Vous pouvez le brancher ?
— Oui, bien sûr, mais…
— Alors allez-y, Darryl.
— D'accord, pas de problème. Vous maîtrisez la connexion de bureau à distance ?
— Plus ou moins.
— Notez ce que je vous dis. »
Il me dicte une suite de chiffres, une adresse IP. Je note sur le post-it.
« Vous pourrez vous connecter avec ce code, explique-t-il. Quelle photo désirez-vous utiliser ?
— Je vous l'envoie. »
Il ne me faut qu'une poignée de minutes pour achever l'opération.
Je pointe l'objectif de mon portable sur mon propre visage et appuie sur le déclencheur. J'observe l'écran. L'homme que je vois a les traits tirés. Il est vieux et fatigué. Ses yeux sont rouges, injectés de sang. Il a le teint blême. Ses cheveux gras, collés, indiquent qu'il a besoin d'une bonne douche.
J'envoie le cliché à Darryl, puis allume le programme d'accès à distance de P-Scan. Je tape l'adresse IP et me retrouve sur le PC de Darryl, dont je prends le contrôle. Aussi simple que si j'étais assis à son bureau.
La configuration du logiciel n'a pas changé, sauf que cette fois-ci, c'est ma trombine qui apparaît sous la mention : “Cible à identifier”.
Je clique sur “Lancer la recherche”.
Mon visage se transforme en un assemblage de blocs gris. Des blocs jaunes soulignent mes yeux sombres et fatigués, mon nez bosselé, ma mâchoire carrée.
Les mots “scan en cours” s'affichent. Les répertoires commencent à défiler : recherche immatriculations et permis de conduire Alabama, recherche immatriculations et permis de conduire Alaska, recherche immatriculations et permis de conduire Arizona…
Le programme marque une pause en Californie. “Correspondance possible.” Je découvre un permis de conduire dont la photo est indiscutablement la mienne, mais dont le titulaire s'appelle Lawson Chatterlee. Son adresse, à Los Angeles, m'est totalement inconnue.
D'autres permis se succèdent. Un dans le Delaware, appartenant à un certain Tyler Farnsworth, un à Hawaii, sous le patronyme de Manuel de Casas.
Je suis surpris du nombre de correspondances trouvées à mesure que P-Scan écume les données. Un premier cliché apparaît dans le Journal du Barreau de New York. On m'y voit penché sur un bureau, en train d'examiner avec soin le code pénal. La légende indique : “Le spécialiste en droit des entreprises, Stanley Hopewell, s'associe au cabinet Swain & Moore LLP.”
Dans le Bulletin de Des Moines, je figure en noir et blanc dans un article intitulé : “Derrick Fruetel libéré de sa garde à vue concernant le meurtre de son épouse, Jane Fruetel.”
Un autre article, vieux de deux ans et publié dans un journal local à Hawaii, annonce que James Johnson, pédopsychiatre, est revenu de métropole et qu'il a ouvert un cabinet d'addictologie pour les jeunes en difficulté.
J'abandonne avant la fin du processus. Il y aura d'autres photos, d'autres noms. Une multitude de nouveaux départs. J'éteins l'ordinateur.
Je recule l'échéance autant que possible, mais finalement, je me résous à agir car cela fait partie du scénario. Le scénario que je me suis écrit à moi-même longtemps à l'avance.
Je m'approche du cadavre sur la chaise. Une bosse, au niveau de sa poche de pantalon, suggère la présence d'un portefeuille. Je retiens mon souffle et tâtonne, les yeux fermés. Mes doigts effleurent quelque chose de dur. J'ouvre les paupières. Mes mains sont posées sur ses hanches, où subsiste un muscle desséché. Je poursuis mon exploration et retire avec précaution le portefeuille, un bel objet en peau de crocodile. Le permis de conduire, glissé dans une pochette transparente, dévoile un homme blond, mince et séduisant. Son visage hiératique rehausse sa beauté. Il ne me ressemble pas du tout. En revanche, il correspond à peu près au type attaché sur la chaise, du moins lorsqu'il était vivant.
Le nom inscrit sur le permis : Jim Thane.
Je remets en douceur le portefeuille dans la poche du cadavre.
Après avoir rallumé l'ordinateur, je lance la vidéo que je me suis adressée à moi-même, celle qui est libellée “Cliquez sur lecture”.
Pas besoin de regarder très longtemps. Une minute ou deux suffisent. L'image sur l'écran est familière, elle fait ressurgir des souvenirs enfouis. J'ai procédé à l'enregistrement dans cette maison, grâce à la caméra fixée sur trépied. L'homme attaché sur la chaise y est torturé. Il endure d'horribles souffrances. Doigts mutilés, corps tailladé.
Il crie. Il crie sans interruption.
Son bourreau ne laisse transparaître aucune émotion. Ni plaisir, ni dégoût.
Il pose ses questions sur un ton froid, se repaît de la moindre bribe d'information. Il interroge Jim Thane sur sa femme Libby, sur la noyade de son enfant et sur son parrain intransigeant, Gordon. Il écoute attentivement lorsque le moribond relate l'épisode du parking, et la fois où il a rencontré sa future femme au supermarché.
Ce tortionnaire, qui inflige de terribles sévices à sa victime, c'est moi.
Je ferme l'ordinateur pour que cessent les cris.
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