Sans retour
Chapitre 50
50
Je fais un ourlet à mon pantalon pour dissimuler les taches de sang et tente de me faufiler discrètement à la réception de l'hôtel, de manière à éviter les regards indiscrets. Mais le hall d'accueil est désert à cette heure matinale, et le veilleur de nuit, seule âme présente à l'entrée, ne prête aucune attention à un type aux yeux rouges et au pantalon souillé. Il en a vu d'autres.
J'attrape un croissant rassis au passage. Le petit déjeuner est inclus dans le forfait de cinquante-neuf dollars dont je me suis acquitté. Je l'engloutis machinalement.
La navette patiente à l'extérieur, devant un abribus.
Le chauffeur, vaguement agacé, lève les yeux de son journal au moment où je monte.
Je m'installe et l'attente commence. Il fait chaud. Je suis le seul passager. De toute évidence, le conducteur a reçu pour instruction d'attendre d'autres clients avant d'aller à l'aéroport. Il lit son journal avec une intense concentration. L'actualité est scrupuleusement décortiquée, comme s'il préparait une allocution télévisée.
Cinq minutes. Dix minutes. Quand j'évoque la possibilité d'un départ, il marmonne des paroles inaudibles et se résout à fermer la porte. Nous roulons sur Daniels Parkway.
L'aéroport international de Floride – appellation pompeuse pour une infrastructure aussi petite – est à trois kilomètres de là. Le voyage ne dure qu'une poignée de minutes. Dès que la navette s'arrête, je saute à terre et parviens aux arrivées en une dizaine d'enjambées. Un coup d'escalator et je suis au retrait des bagages.
Gordon Kramer m'attend au quatrième et dernier tapis roulant, tout au bout de la zone. Je le vois, à quarante mètres de moi, parler au téléphone. Il ne m'a pas encore remarqué. Lorsque j'aperçois son visage buriné, ses cheveux en brosse, je me sens instantanément soulagé. Enfin quelqu'un de solide, de vrai. Contrairement à ce que j'ai dit à Amanda, je ne peux pas tout à fait le qualifier d'ami. Un ami, vous n'avez pas peur de le décevoir, ce qui est loin d'être le cas avec Gordon Kramer.
Ma vie n'est qu'une théorie d'échecs, un fleuve d'infortunes qui s'écoule avec monotonie au fil des ans. Pourtant, Gordon n'hésite pas à y plonger pour me sauver, encore et encore.
Imaginez que vous ayez un père dont vous êtes très proche, un père qui admet vos pires penchants, qui accepte la vérité de vos actes et connaît votre mode de fonctionnement, alors vous saurez pourquoi j'aime mon parrain. Même s'il est au courant de mes secrets les plus honteux, il ne m'a pas laissé tomber. Pas encore.
Je l'appelle : « Gordon ! »
Il se tourne vers moi. Ses yeux pétillent mais il ne sourit pas. Il ne sourit jamais. Un dernier mot au téléphone, puis il range l'appareil dans sa poche et vient à ma rencontre.
« Jimmy », dit-il de sa voix bourrue mais chaleureuse. Le fait de l'entendre me rassure. Je n'ai plus rien à craindre. Gordon est fort, il est intelligent. C'est un ex-flic de San Jose, un ancien marine. Il a tué des hommes à mains nues, il a vaincu l'alcool et tenu en respect ses démons. Il gagne chaque défi qu'il relève. Ghol Gedrosian n'est pas de taille, j'en suis certain.
« Tu es vivant », grogne-t-il. Il ne semble pas particulièrement satisfait. Typique de Gordon.
Je lui donne l'accolade.
« Tu as des bagages ?
— Juste ça. » Il me montre une vieille Samsonite en aluminium, aux arêtes renforcées par des équerres. Plus une boîte à outils qu'une valise.
« Tu es arrivé quand ? demandé-je.
— Au moment où je t'ai appelé. » Il semble préoccupé. Ses yeux parcourent la salle à la recherche d'une menace éventuelle. Nous commençons à marcher vers le parking.
« Tu es venu en voiture ? interroge-t-il.
— Non.
— Super. Un taxi nous attend. J'ai tout prévu. On va voir un ami flic à Miami. Un ancien marine, un type bien, ne t'inquiète pas. Il sait pas mal de choses sur Ghol Gedrosian, et il est disposé à nous aider.
— Merci, Gordon. » Mon parrain va prendre le relais. Il a déjà commencé, d'ailleurs. Je me sens plus léger.
« On doit juste aller récupérer une amie à l'hôtel, précisé-je. Elle nous attend.
— Pas de souci, Jimmy. »
Cette réponse m'étonne. Gordon me paraît bien désinvolte. Cela ne lui ressemble pas. Il ne me demande pas de qui il s'agit ni pourquoi elle n'est pas avec moi. Je présume que le trajet l'a épuisé. Mes yeux injectés de sang, mon pantalon maladroitement remonté sur les taches ocre du tissu l'indiffèrent.
Nous passons devant l'unique tapis en mouvement de toute la zone. Le panneau lumineux indique l'arrivée des bagages en provenance de Dallas.
Je me souviens que le tapis à côté duquel se tenait Gordon ne bougeait pas, et que le panneau ne portait aucune mention.
« Tu es passé par Dallas ? » interrogé-je, à la fois pour meubler le silence et pour en savoir plus.
« Non, je suis venu directement de San Francisco. Huit heures, tu parles d'un voyage. » Je vois qu'il me jette un rapide coup d'œil, comme pour jauger ma réaction. Je regarde droit devant moi d'un air ahuri. Ce n'est pas très difficile : j'ai une longue pratique.
Nous sortons du terminal. Le soleil nous frappe de plein fouet. J'ai l'impression qu'il fait encore plus chaud qu'à mon arrivée. Une limousine noire vient se garer le long du trottoir. Pile au bon moment. Le chauffeur porte un costume sombre et une casquette. Il contourne la voiture pour nous rejoindre.
« Bonjour », dit Gordon.
L'employé hoche simplement du chef, ne répond pas. Il nous ouvre la portière arrière. Je remarque qu'il ne propose pas au client de prendre sa valise. Les chauffeurs normaux n'oublient pas ce genre de détail, non ? Celui-ci, en tout cas, n'y pense pas.
« Vas-y, installe-toi », propose mon parrain avec une singulière affabilité. On dirait qu'il m'invite à essayer un joli sweat-shirt lavé à l'adoucissant. Il désigne l'habitacle. Le chauffeur approuve avec un sourire. Lui aussi aimerait que je monte dans le véhicule. Il maintient la portière ouverte. Je m'aperçois qu'il est très musclé. Il entre à peine dans son costume. Athlétique, en parfaite condition physique. Pas une once de gras. Pour un homme qui passe sa vie derrière un volant, c'est étrange.
Je me tourne vers mon mentor, un sourire amical aux lèvres. « Serrons-nous la main, Gordon. »
Je lui tends la main. Gordon agrippe sa valise si fort que je n'arrive pas à distinguer ses doigts.
Il m'observe un long moment, totalement immobile, le visage dénué d'expression. Puis il se décide. Un large sourire illumine son visage de bouledogue.
Je le fréquente depuis huit ans et c'est la première fois qu'il me sourit.
Il pose tout doucement sa valise et me serre la main.
Je ne suis pas vraiment surpris de constater qu'il lui manque le petit doigt. Je m'en doutais depuis le moment où nous nous étions étreints sans qu'il remarque la puanteur de mes vêtements. Le Gordon Kramer que je connais, le flic prêt à déplacer des montagnes pour me sauver de moi-même, m'aurait illico demandé ce que j'avais fumé, avec qui, et pourquoi mes yeux étaient rouges, et pourquoi mon haleine empestait à ce point.
Le nouveau Gordon se contente de me sourire. Ses lèvres bougent. Il prononce des mots que je ne comprends pas. Il me faut un instant pour réaliser qu'il parle russe. Je vais pour protester, mais le chauffeur plaque violemment un chiffon humide sur mon visage. Une odeur de white-spirit, métallique et chimique, m'agresse les sinus. On me pousse dans la voiture. Je me cogne le front. Tout devient noir.
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