Sans retour
Chapitre 10
10
Il est 18 h 30 quand je rentre à la maison. Assez tôt, espéré-je, pour faire une surprise agréable à Libby, habituée à des retours tardifs. Lors de mes précédents engagements, je ne finissais jamais avant 22 ou 23 heures. Elle avait dîné depuis longtemps, seule. Ce soir, j'ai d'autres projets : préparer un bon repas en sa compagnie, regarder la télé, peut-être faire l'amour. En résumé, profiter d'une soirée tranquille avec mon épouse.
Lorsque je me gare dans l'allée, je constate avec étonnement que sa Jeep n'est pas là. Aucun signe de sa présence dans la maison. Pas de message sur la table, pas de post-it collé au frigo.
Je monte les escaliers en l'appelant.
La chambre est vide. Le ventilateur au plafond tourne lentement, grince. Je vais sur la véranda, d'où je peux voir le jardin et la piscine. Aucune trace de Libby ici non plus.
La vision de cette piscine fraîche et propre me donne une idée. Je retourne dans la chambre, jette mes vêtements puant la transpiration sur le sol, dégote un maillot de bain et redescends pieds nus.
La piscine n'est pas très grande. Huit mètres sur deux. Juste assez pour effectuer quelques longueurs. Je distingue un plongeoir à l'autre extrémité, profonde de trois mètres. Je pratiquais le plongeon, au lycée. Sans doute aurais-je pu continuer à la fac, mais j'ai préféré abandonner. Tout homme réalise à un certain âge qu'il vaut mieux renoncer à l'idée de compétition en slip de bain moulant. J'ai juste mis un peu plus de temps que les autres à m'en rendre compte.
Je gravis les cinq degrés de l'échelle, marche jusqu'au bout de la planche, enroule mes orteils sur le bord rugueux, et me laisse tomber en avant. Tel est le secret d'un plongeon réussi : faire comme si l'on était mort. “Tombez comme des macchabées, les gars ! nous criait l'entraîneur. Comme des macchabées !”
Et c'est effectivement ainsi que je chute.
Je fends la surface des flots, me lance en avant et effectue une longueur en apnée. En bout de bassin, je fais demi-tour, la tête sous l'eau. C'est à cet instant que je le vois.
Le chlore me brûle les yeux, les bulles m'obligent à plisser les paupières. Le mouvement brouille ma vision, mais il est là.
La silhouette obscure qui flotte entre deux eaux est aussi tangible que la couleur du ciel bleu au-dessus de ma tête. Le petit corps, forme ondulante, se détache en ombre chinoise sur le miroitement de l'onde. Je n'ai aucun doute sur l'identité du cadavre. Ses cheveux blonds, déployés telle une auréole autour de son crâne, ses petits bras étirés dans l'eau.
Aucun doute.
Cole. Il flotte droit devant moi. Je pose mon pied sur le ciment, me propulse à la surface avec un hurlement. Mon cri est inarticulé, éraillé. Je tousse. L'eau s'infiltre dans ma gorge. L'espace d'un instant, je crains de vomir dans ma nouvelle piscine. J'arrive finalement à reprendre mon souffle. Je m'essuie les yeux et observe le bassin. Ce que j'ai cru voir a disparu. Je suis seul. Pas de petit garçon noyé, aucune dépouille, rien que de l'eau.
Je secoue la tête, envisage de sortir de la piscine. Mais si je m'en vais maintenant, je n'y nagerai jamais plus. Je ne reste pas par orgueil ou par gêne de céder à un effroi puéril, mais à cause d'un sentiment plus profond, plus primitif. J'ai l'impression d'être un animal sur le territoire duquel on vient d'empiéter. Si je laisse mes démons envahir certaines parcelles de ma psyché, ils ne s'arrêteront plus. Ils continueront leur travail de sape, trouveront un autre endroit où me surprendre ; le salon, la chambre. Ils possèdent déjà mes rêves, et à présent la piscine. Ils n'auront pas mes heures de veille. Ce temps-là m'appartient.
Je prends une grande inspiration et recommence à nager. Têtu, obstiné, je me concentre sur les sensations physiques afin de tenir à distance les souvenirs de cette nuit tragique. J'écoute mon souffle, les battements de mon cœur, les clapotis de l'eau sur les parois en ciment. Lorsque j'essaye d'évaluer les réactions de mon propre corps à l'exercice, force m'est de constater qu'à la dixième longueur je suis essoufflé, et à la quinzième, contraint d'abandonner. J'en suis étonné, voire légèrement déçu. Les années d'abus se rappellent à moi.
Je lève les yeux, cambre le dos et me laisse flotter à la surface, le regard fixé sur un ciel sans nuages. Durant un temps indéterminé, je tente de faire le vide dans mon esprit. L'eau s'insinue dans mes oreilles, clapote, si bien que je n'entends pas la voiture de Libby s'engager dans l'allée, de l'autre côté de la clôture.
Toujours est-il qu'au moment où je regarde la maison, presque par hasard, je la vois se hâter à l'intérieur, passer avec résolution devant la porte vitrée avant de disparaître. J'ai l'impression qu'elle porte quelque chose, une espèce de paquet de la taille d'un coffre à bijoux, emballé dans du papier blanc style boucherie.
Je me redresse, touche le fond de la piscine du bout des orteils et secoue l'eau de mes oreilles.
« Je suis là, Libby », appelé-je.
Je ne la vois plus depuis trois ou quatre minutes. Peut-être qu'elle ne m'entend pas. Je suis sur le point de sortir pour aller à sa rencontre quand elle réapparaît devant la porte vitrée, les mains vides. Elle semble surprise de me voir. Après avoir fait coulisser la porte vitrée, elle avance sur le patio. « Te voilà », dit-elle.
J'essaye de jaillir du bassin d'une façon impétueuse, virile. Les paumes sur le rebord, je prends mon élan et saute. L'une de mes jambes émerge. Mon appui est précaire. L'espace d'un instant, mon corps hésite entre succès total et échec complet. Par chance, l'impulsion originale me porte en avant et je parviens à poser l'autre pied au sec. Je me redresse avec l'espoir qu'elle n'ait pas remarqué à quel point ma sortie était laborieuse.
Je comprends trop tard que j'aurais dû prendre une serviette. En face de Libby, habillé en tout et pour tout d'un maillot de bain dégoulinant, ma bedaine flasque m'embarrasse. Maudits soient ces satanés Egg McMuffin ! Je redoute de baisser les yeux, par crainte d'attirer l'attention sur cette partie de mon corps. Mon regard se concentre donc sur le visage de ma femme. J'entends les gouttes tomber de mes cheveux, éclater sur le carrelage. Lorsque je parle, c'est principalement pour éviter qu'elle remarque mon embonpoint.
« Où étais-tu ?
— Je faisais des courses, répond-elle avec un haussement d'épaules.
— Tu achetais quoi ?
— Des vêtements.
— Ils sont encore dans la voiture ? »
Quand je l'ai vue marcher dans la maison, elle ne portait aucun sac volumineux. Seulement un petit paquet emballé dans du papier blanc.
Elle sourit comme si j'avais posé une drôle de question. « Non, Sherlock. J'ai demandé à ce qu'on me livre. » Elle m'observe. « Je suis contente de te voir nager. » J'ai l'impression qu'elle est sincère, mais avant que je puisse répondre, elle poursuit : « Je vais préparer le dîner. Tu dois avoir faim. » Et elle rentre aussitôt dans la maison.
Je demeure à table tandis que Libby s'active aux fourneaux. Un quart de poulet grésille dans la poêle. Une odeur d'ail et d'oignons embaume la pièce. Maintenant que je suis douché et habillé d'un jean ainsi que d'une chemise propres, je me sens beaucoup mieux. Mon épouse ne peut plus examiner mon corps nu à la lumière du jour.
« Tu as bien nagé ? » demande-t-elle.
J'envisage un bref instant de lui raconter avoir vu un cadavre d'enfant flotter dans le bassin. J'aimerais être plus proche d'elle, partager des choses, même effrayantes. Bien entendu, je ne cède pas à la tentation. Il vaut mieux éviter certains sujets, en particulier ceux qui concernent notre fils décédé. Le fils que j'ai laissé se noyer.
« Très bien, dis-je.
— Contente pour toi. » Elle ne lève pas les yeux de sa poêle et ne semble pas du tout contente.
« J'aime bien la maison, fais-je.
— Ah oui ? » Elle continue d'éviter mon regard, fixe avec obstination la cuisinière. Je l'interroge :
« Tu ne t'y plais pas, hein ?
— Si, je t'assure », ment-elle. Elle se résout enfin à lever les yeux.
« Ce n'est pas grave, murmuré-je. Nous ne resterons pas très longtemps. »
Mes paroles se veulent réconfortantes, mais Libby change d'expression. Elle paraît soudain nerveuse. « Comment ça, pas très longtemps ?
— L'entreprise… L'entreprise est en grande difficulté. Nous n'avons que sept semaines de liquidités. Ensuite, c'est la faillite.
— Tu n'as qu'à réclamer une rallonge à Tad, non ?
— Bien sûr. Je peux le solliciter. Mais il refusera. En fait, je lui ai déjà demandé. » La conversation de la veille me revient en mémoire. « Quand je lui ai parlé d'argent, il m'a sorti un truc bizarre. Il m'a demandé de le protéger.
— Le protéger de quoi ?
— Je n'en sais rien. Il m'a dit : “Protège mon investissement et protège-moi.” Ensuite, il a refusé de miser un dollar de plus sur cette affaire. »
Elle réfléchit un long moment et conclut : « Étrange.
— Qu'est-ce qui est étrange ?
— Qu'il ait remué ciel et terre pour t'embaucher, pour te faire venir ici, et que maintenant il agisse comme s'il n'avait pas envie que tu réussisses.
— Qu'est-ce que tu racontes ?
— Il te confie une entreprise dont la durée de vie n'excède pas sept semaines, il refuse de la renflouer… J'ai plutôt l'impression qu'il souhaite te voir échouer. »
Je suis sur le point de m'insurger, de lui expliquer qu'elle se trompe, mais je me rends compte que son raisonnement est juste. Pourquoi me nommer à la tête d'une société destinée à péricliter ? Et si Tad veut la redresser, pourquoi exclut-il tout coup de pouce financier ?
Libby estime sans doute avoir été trop défaitiste, car elle déclare brusquement :
« Il pense sûrement que tu vas t'en sortir. Il croit en toi. »
Le côté absurde de sa déclaration ne m'échappe pas. En vérité, personne ne croit en moi. Ni Tad, ni Libby. Et à présent que j'y songe, moi-même ne suis guère optimiste sur mes chances de réussite. Au moins ma femme s'est-elle retenue de rire ou de lever les yeux au ciel quand elle m'a encouragé.
« Tu sais ce que j'ai découvert, Libby ? Quelqu'un pique dans la caisse de l'entreprise.
— Qui ça ?
— Je l'ignore. Mais j'en saurai plus demain. Trois millions de dollars au bas mot.
— Trois millions ? Sacrée somme ! » s'exclame-t-elle en s'adressant à la cuisinière. Elle pique une cuisse avec la fourchette et regarde s'écouler le jus.
« Voilà pourquoi je te dis qu'on ne restera pas très longtemps. Je ne suis vraiment pas certain d'arriver à redresser la barre. »
Mon épouse pose les yeux sur moi. Elle me scrute comme si elle essayait de me jauger. Ses traits se durcissent. « Tu dois réussir, Jimmy. C'est ta dernière chance. »
Les mots rebondissent dans mon crâne. De quoi parle-t-elle au juste ? De ma dernière chance professionnelle, ou de la dernière chance qu'elle, Libby, m'accorde ? Je l'ai traînée à travers tout le pays, à cinq mille kilomètres de chez nous, je l'ai obligée à déménager sur la vague promesse d'un nouveau départ. En a-t-elle assez entendu ? Menace-t-elle de rompre ? La réponse n'a pas d'importance.
« Oui, dis-je. Je comprends.
— Tu dois réussir », répète-t-elle. Puis elle reporte son attention sur la poêle où mijote le poulet. Elle refuse de nouveau de croiser mon regard.
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