Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 17 sur 58

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Sans retour

Chapitre 16

16

 

Quand j'arrive au bureau le lendemain matin, Amanda est à son poste. Elle affiche un sourire béat, manifestement ravie de son sort.

« Bonjour Jim, chantonne-t-elle. Votre blessure a l'air de guérir.

— Seulement à l'extérieur », dis-je en me dirigeant vers mon bureau.

Fermement décidé à oublier les événements d'hier – le grenier obscur, le sac bourré d'oseille, les seins d'Amanda –, je n'ai pas l'intention de discuter de mon bobo avec elle. La conversation avec Libby m'a ouvert les yeux. Je vais être un bon soldat, un directeur obéissant. Tao sera piloté au mieux de mes capacités, avec sang-froid et détermination. Je garderai l'entreprise à flot autant que possible, je protégerai Tad Billups. Fini les clous rouillés dans la tête, fini les pulsions autodestructrices.

« Quelqu'un vient d'appeler pour vous », précise Amanda. Elle me tend un post-it rose. « Il y a une minute. Il a dit que c'était urgent. »

Un coup d'œil à la note m'apprend qu'il s'agit de Sandy Golden. Je traverse l'espace de travail, perplexe. Le Sandy Golden ? Celui d'Old Dominion ? Que peut-il bien vouloir ?

« Bonjour, Jim. » La tête de David Paris a surgi de l'un des box.

« Bonjour, David. » Je poursuis ma route, mais le responsable marketing jaillit de sa cabine comme un pur-sang sur la ligne de départ. Le voilà en train de galoper vers moi, un carnet à la main. Les pages sont couvertes d'annotations et de croquis dignes d'un fou furieux interné en hôpital psychiatrique. « Je voulais vous montrer ceci, si vous avez deux minutes.

— Désolé, je suis pressé. » Je continue à progresser vers mon bureau.

« Vous ne savez même pas de quoi il s'agit », gémit-il, visiblement peiné.

J'ignore en effet ce qu'il a griffonné sur son carnet. Par contre, je possède une information qu'il ne connaît pas : mercredi prochain, il fera partie des quarante employés escortés jusqu'à la sortie. Inutile par conséquent d'essayer d'arrondir les angles, de le ménager ou de feindre d'écouter ses élucubrations.

« Une autre fois, le coupé-je.

— Quand, Jimmy ? » Il a jappé, tel un fox-terrier accroché à une cheville. « Quand exactement ?

— Jeudi. La semaine prochaine. Inscrivez le rendez-vous sur votre agenda électronique.

— Super, Jim. » Il arbore un sourire de gobelin heureux et regagne son box à la vitesse de l'éclair.

J'ai à peine mis un pied dans mon bureau qu'un tintement synthétique attire mon attention. Un message vient de tomber sur mon ordinateur. David Paris me demande officiellement si j'accepte de discuter avec lui du budget marketing jeudi prochain. Il se trouve que je viens justement de revoir ce budget de façon drastique, ce qui implique l'éradication complète du service marketing. Je clique néanmoins sur la souris pour accepter le rendez-vous.

« Merci, Jim ! » crie David, à l'autre bout de l'espace de travail. Au temps pour la messagerie électronique.

« Pas de problème », répliqué-je.

Je pose mon attaché-case sur le bureau, à côté de la photo artistiquement encadrée de Libby et moi, posant sous le satyre rouge. Il va vraiment falloir que je me débarrasse de ce portrait.

Je compose le numéro noté sur le post-it d'Amanda. Alors que j'imagine transiter par le filtre de diverses sentinelles attachées à la protection d'Old Dominion – la secrétaire d'abord, l'assistant personnel de Sandy ensuite, et puis l'inévitable message enregistré invitant à patienter ; une manière polie de dire “attendez que j'aie fini de me curer le nez, de couler un bronze ou n'importe quoi d'autre, et j'établirai ma suprématie téléphonique sur vous” –, on décroche à la première sonnerie et j'entends la voix de basse que je reconnais parfaitement depuis la dernière réunion qui a tourné au fiasco. « Sandy à l'appareil. » Il y a beaucoup de parasites sur la ligne. J'en déduis que Sandy me répond sur son portable personnel. Pas de secrétaire ni d'assistant.

« Bonjour Sandy. Ici Jim Thane. Je viens d'avoir votre message. »

Une longue pause. Je crois un instant que nous avons été coupés, mais le directeur se manifeste : « J'ai l'honneur de vous dire que nous avons le contrat, Jim. Nous en avons parlé en interne et tout le monde s'accorde à dire que la technologie développée par Tao correspond parfaitement à nos besoins. Nous acceptons vos conditions. Je dois d'ailleurs vous signaler que nous sommes tellement enthousiastes que nous aimerions augmenter notre participation à un million de dollars. Versés à titre d'avance, ainsi que nous en avons discuté. Qu'en pensez-vous ? »

J'essaye de répondre d'une voix neutre pour masquer mon étonnement. « Tout cela me semble correct.

— Marché conclu, alors. Vous aurez un mémo complet d'ici la fin de journée. Virement lundi prochain.

— Merveilleux. J'en suis ravi. » J'essaye tout de même de ne pas paraître trop ravi. C'est l'une des règles de base de la négociation : ne pas vous moquer ouvertement du pigeon que vous venez de plumer.

« Nous sommes donc en règle ? » questionne Sandy. La formulation est aussi étrange que le ton employé, songé-je. Pour un type “tellement enthousiaste”, il n'a pas l'air très emballé. En fait, j'ai l'impression d'entendre un parieur rembourser une dette de jeu.

« Bien entendu, fais-je. Nous sommes en règle.

— Formidable. Au revoir, alors. » Et il raccroche aussi sec. Pas de formule de politesse, pas de “collaboration fructueuse” ou “d'avenir grandiose en perspective”, aucune des bêtises habituelles que l'on s'inflige à la fin de chaque transaction, histoire d'huiler les rouages du commerce.

Debout à mon bureau, je repose le combiné en douceur.

Il est temps de rendre une petite visite à Dom Vanderbeek. Depuis que je lui ai remonté les bretelles en public, il arrive tous les jours avant moi. Lorsque je me gare près de l'entrée, sa précieuse BMW série 7 est invariablement au parking. Elle ressemble à un doigt d'honneur brillant et noir pointé dans ma direction.

Dom possède maintenant le bureau le plus spacieux du bâtiment : celui de Charles Adams. Je n'ai pas été surpris quand il l'a réclamé après mon désistement. De toute évidence, l'égalitarisme symbolique n'est pas son fort. Il a pris place dans un fauteuil gris aux lignes harmonieuses, les pieds sur le bureau, le téléphone à l'oreille. Imbu d'une ostensible nonchalance, il me fait signe de la main lorsque j'entre. Il roule des yeux et m'adresse un signe éloquent, signifiant par là que son interlocuteur est une incorrigible pipelette.

« D'accord, mon pote, conclut-il enfin. On se voit jeudi, au Derousher. 9 heures, c'est moi qui invite. » Encore une ou deux plaisanteries, encore un silence de la part de Vanderbeek, les yeux au ciel, suivi d'un ultime “d'accord, mon pote. À plus”, et il raccroche.

« Devinez qui c'était, triomphe-t-il.

— Je ne sais pas.

— Devinez.

— Aucune idée, vraiment.

— Hank Staller, de Wells Fargo. Il est intéressé. »

Je me demande s'il est intéressé pour acheter nos produits ou juste pour débaucher Dom. Chacune des deux possibilités me conviendrait. « Super », dis-je.

Vanderbeek se tait. Sans doute attend-il d'autres compliments, alors j'ajoute : « Fantastique. Je suis impressionné. »

Il rumine un instant, se demande si c'est du second degré, et désigne finalement une chaise sur laquelle je prends place. Il enlève ses pieds du bureau, s'assoit comme il faut. « Alors, quoi de neuf ? » Il se masse le poignet, celui avec la Rolex Submariner, sans doute pour signifier combien la montre, aussi lourde que chère, lui fatigue l'articulation.

« Je viens d'avoir Sandy Golden au téléphone, annoncé-je.

— Il a pris votre appel ?

— C'est lui qui m'a contacté. Ils acceptent nos conditions. Old Dominion va nous donner un million pour installer P-Scan dans ses filiales du Sud. »

Vanderbeek écarquille les yeux. « Sans blague ? »

Je hausse les épaules.

« Eh bien, dites donc », soupire-t-il. Je vois les rouages se mettre en place dans sa caboche. Il tente de déterminer les sentiments que cette nouvelle lui inspire. Il est heureux, bien sûr. Old Dominion était son idée, il va par conséquent toucher une commission substantielle, peut-être un quart de la somme. D'un autre côté, c'est moi qui ai dirigé la négociation. Une partie du mérite, et je ne parle pas d'argent, me revient donc. Cette perspective le chagrine. En dernière analyse, ce succès inattendu le rend perplexe. Nous étions à la réunion ensemble et nous avons constaté que le produit ne fonctionnait pas. D'où la question : qu'est-ce que c'est que ce bazar ?

« Je voulais vous mettre au courant, précisé-je.

— Félicitations.

— Nous sommes deux. »

Il me regarde fixement. Je décide de la jouer diplomate.

« On va avoir du répit, Dom. Avec un million de dollars, et pour peu qu'on maîtrise les dépenses, on gagne un mois. Sans compter que… »

Le poste fixe de Dom se met à sonner. Il lève un doigt pour m'interrompre et décroche. « Vanderbeek à l'appareil. » Il écoute un moment son interlocuteur et dit : « Attends une minute, tu veux ? » Il couvre l'émetteur. « Je dois prendre cet appel, Jim. Cela ne vous dérange pas ? »

Je me lève pour partir et il ajoute : « Rendez-moi un service, Jim, fermez la porte en sortant. Merci. » Puis au téléphone : « Alors, mon pote. Comment ça va ? »

Je m'exécute.

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