Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 31 sur 58

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Sans retour

Chapitre 30

30

 

Cette nuit, Libby et moi regardons la télévision, allongés sur le divan. Je me désintéresse rapidement du reality-show qu'elle suit. Quand je propose de changer de chaîne, elle m'ignore. Au bout d'un moment, je me lève, m'étire et me dirige vers la porte coulissante du patio.

« Où vas-tu ? demande-t-elle.

— Prendre l'air. »

Je sors avant qu'elle puisse protester.

La piscine est éclairée. Dans la nuit obscure, les reflets lumineux dansent sur les feuilles de palmiers qui nous cachent à la vue de notre voisin.

J'ai envie d'aller me baigner mais je suis trop paresseux pour monter chercher un maillot. J'enlève mes vêtements trempés de sueur, les laisse en boule sur le patio et plonge, nu, dans l'onde rafraîchissante. J'effectue cinq longueurs puis ressors. Même si je suis essoufflé, je me sens ragaillardi. J'emporte mes habits à l'intérieur.

« Tu mets de l'eau partout, désapprouve Libby, les yeux rivés sur le téléviseur.

— Ah oui ?

— Et tu es nu comme un ver. »

Je baisse les yeux. « Tiens donc, je n'avais pas remarqué. » La moquette imbibée d'eau s'obscurcit à mes pieds.

« Tu es bizarre aujourd'hui, Jimmy.

— Comment ça ? » Peut-être que l'entrevue avec madame Adams m'a plus troublé que je ne l'aurais souhaité. « Je vais m'habiller. »

Je suis sur le point de monter à l'étage lorsque mon portable sonne. Un trille sec et cassant. L'appareil s'allume sur le bureau, à côté de mon ordinateur. Dégoulinant, je vais décrocher. Je tiens le mobile du bout des doigts, à cinq centimètres de l'oreille.

« Salut, champion, fait la voix au bout du fil.

— Tad ?

— Je te dérange ?

— Non. J'étais juste en train de me balader à poil.

— Super, dit-il sans vraiment m'écouter. Je viens juste de recevoir un appel intéressant. Devine de qui. »

Ghol Gedrosian, pensé-je. « Je donne ma langue au chat.

— Dan Yokelson », annonce-t-il fièrement. J'en déduis que je devrais connaître ce monsieur et en être bouleversé. Malgré tout, ce nom me dit quelque chose. Je n'arrive pas à le situer.

Comme le silence s'installe, Tad grogne : « Allez, Jimmy. Tu sais de qui il s'agit, n'est-ce pas ?

— Non, désolé.

— White Rock.

— Quoi, White Rock ? » Cette boîte est l'un des plus gros fonds spéculatifs de la côte Ouest. Je me souviens maintenant que son P-DG est un vieil ami de Tad, du temps où il passait son MBA à Harvard. Tad m'a raconté cette histoire un millier de fois. Le type est millionnaire. Il figure dans le top 50 du classement Forbes des plus grandes fortunes du monde.

« De quoi vous avez parlé ? questionné-je.

— De toi, mon pote.

— De moi ?

— Bon, pas de toi personnellement, mais de Tao. Il voudrait acheter votre licence.

— Hein ?

— Votre programme. Comment s'appelle-t-il déjà ? P-Scan. »

La révélation de Tad me surprend. Les entreprises de cette taille n'ont que faire d'un produit comme P-Scan. Leur clientèle est fiable. Ils travaillent pour des institutions, organisent leurs déjeuners d'affaires dans des cinq étoiles. Rien à voir avec les péquenauds qui débarquent au guichet d'une banque et pour lesquels on a besoin d'une identification claire. Je ne vois pas comment notre logiciel pourrait aider une firme telle que White Rock.

« White Rock est un fonds d'investissement, tempéré-je.

— Oui, concède Tad. En effet. Mais Dan est intéressé. J'ai sa garantie. L'affaire est dans le sac, Jimmy. Cinq millions. Qu'en dis-tu ?

— Je dis que ça me paraît… fou ? »

Je vois Libby qui m'observe du coin de l'œil. Quand je me tourne, elle fait semblant de regarder la télé.

« Ils vont faire quoi, avec P-Scan ?

— Comment je le saurais ? Je ne suis pas Nostradamus. S'il veut te donner cinq millions, tu n'as qu'à les prendre. »

Je sens qu'un truc cloche, mais mon travail, chez Tao, ne respecte plus les règles habituelles depuis un petit bout de temps. Renonçant à garder le portable au sec, je coince l'appareil au creux de mon épaule et m'installe au bureau. J'allume l'ordinateur d'une pichenette et tape “DAN YOKELSON” dans Google. J'obtiens une avalanche de résultats. L'un des premiers liens propose les derniers articles sur le P-DG ainsi qu'un éventail des titres représentatifs. Je me souviens maintenant pourquoi ce nom me disait quelque chose. Dan Yokelson a récemment défrayé la chronique, et pas seulement dans la rubrique financière.

La presse résume l'affaire. “Le directeur de White Rock soupçonné de fraude”, “Yokelson accusé de délit d'initié”. Cette histoire remonte à quatre mois. Je trouve d'autres articles, plus récents. Il y a vingt-trois heures : “Disparition d'un témoin clef dans le dossier White Rock”, “La commission de contrôle des marchés financiers pourrait abandonner les poursuites à l'encontre de Yokelson”.

La voix de Tad me ramène à la réalité.

« Tu es toujours là, Jimmy ?

— Oui.

— Tu n'as pas l'air très content de la nouvelle. As-tu la moindre idée des arguments que j'ai dû employer pour le convaincre ?

— Non. Quels arguments ?

— Une caisse de Château Latour. Une caisse entière, Jimmy. Tu sais combien ça coûte ?

— Non.

— Moi non plus, rigole-t-il. J'aurais peut-être dû me renseigner avant. Enfin bref, voilà où je veux en venir : nous soutenons notre écurie, Jimmy. Nous t'obtenons des contrats, quel qu'en soit le prix. Tu ferais bien de t'en souvenir.

— Promis, Tad. Je m'en souviendrai. »

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