Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 4 sur 58

Pages du PDF

Sans retour

Chapitre 3

3

 

Je passe le reste de la journée à arpenter les locaux pour prendre la température. Les présentations s'effectuent au fil des rencontres dans les couloirs. J'entre à l'improviste dans les box de divers collaborateurs et intercepte même un employé à la sortie des toilettes. Ma façon d'aborder les gens ne change pas. Je les accueille avec un large sourire, la main tendue (un geste qui ne m'est toutefois pas apparu nécessaire quand j'ai croisé le jeune type à la sortie des commodités). « Salut, je suis Jim. Et vous ? Que faites-vous ici ? » Ils me répondent. Je leur assure que je suis enchanté de les connaître. Tao constitue un challenge excitant et nous allons abattre un boulot formidable ensemble. Malgré mon enthousiasme ostensible, les réactions vont de l'indifférence à l'effroi. Les blasés sont en général les plus âgés. Ces vieux de la vieille affichent une cordialité de façade derrière laquelle je détecte pourtant un sentiment de résignation. Ils ont déjà assisté à ce genre de manœuvres : le

directeur 1 du jour que l'on parachute, les promesses grandioses, les espoirs aussi grands qu'invariablement déçus. Ce sont sans doute les premiers à peaufiner leur CV en douce au sein de l'entreprise, penchés sur leur écran, un œil par-dessus l'épaule au cas où le chef rappliquerait. Je ne leur en veux pas. Ayant moi-même une piètre opinion de la hiérarchie, j'agirais de même à leur place. Mais mon travail consiste à leur prouver qu'ils ont tort.

Je vais traîner vers le box de Randy Williams à l'heure du déjeuner. Son poste de travail se situe dans le “coin des développeurs”, près du baby-foot et de la borne d'arcade Miss Pac-Man. Je le prie d'organiser une démonstration pour moi.

« Une quoi ? piaille-t-il.

— Une démo. De notre produit. »

Randy m'observe avec méfiance. Ne suis-je donc pas au courant de la situation catastrophique dans laquelle se trouve l'entreprise ? À moins que cette requête ne soit un test ? Il tente de me raisonner. « Le produit n'est pas encore… terminé, Jim. » Il parle avec une telle prudence que les mots paraissent sortir de sa bouche sur la pointe des pieds.

« Je sais, répliqué-je sur un ton affable. S'il l'était, je ne serais pas là, n'est-ce pas ? »

L'aspect raisonnable de mon argumentation déclenche d'abord un sourire de la part de Randy, mais il réalise aussitôt que je fais référence à son incompétence. L'amusement initial cède place au plus grand sérieux. « Bien sûr, convient-il.

— J'aimerais donc voir à quel stade nous en sommes, même s'il reste des choses à régler. »

Le chef de projet soupire. Il recule sa chaise, se lève et appelle son voisin de box. « Darryl, s'il te plaît. » J'imagine qu'il s'adresse à l'un de ses subordonnés. Pas de réponse. La cloison me bouche la vue. Agacé, Randy passe la main de l'autre côté et la ressort munie d'une paire d'écouteurs.

« Hé ! crie-t-on par-delà la cloison. Qu'est-ce qui te prend ?

— Jim veut voir une démo du logiciel, explique le responsable. Tu peux nous organiser un truc ?

— Une démo ? s'étrangle la voix sans visage. Une démo de cette merde ? Ce Jim est un sacré connard. »

Randy a un rictus de vieille momie. « Jim est juste à côté de moi.

— Ah bon ? » Bruit de chaise qui grince. Un visage encadré par de longs cheveux filasse, semblable à celui d'un chien de prairie hors de son terrier, apparaît au-dessus de la cloison. Darryl est un véritable gamin. La pâleur de ses traits suggère une existence confinée. Environ vingt-trois ans. Il me regarde et sourit.

« Vous voulez une démo ?

— J'aimerais bien, oui.

— Donnez-moi dix minutes. » Et il disparaît aussi sec.

Randy se justifie : « C'est un bon programmeur.

— Je l'espère. »

Dix minutes plus tard, Randy, Darryl et moi sommes réunis dans une petite pièce sans fenêtre. Il règne une odeur de basse-cour. Je soupçonne Darryl.

On a poussé une grande table en bois contre le mur, au centre de laquelle trônent un vieux Dell inoffensif, un écran LCD, ainsi qu'un clavier poussiéreux. Nous contemplons en silence l'écran noir, tandis que le PC procède laborieusement au lancement de Windows.

« Est-ce que vous vous êtes déjà demandé combien de temps on perdait à attendre que les ordinateurs se mettent en route ? interroge Darryl. Je veux dire, en tant qu'entreprise. » Randy lance un regard assassin à son subalterne. « Des centaines d'années, poursuit le jeune homme. Envolées. Devant des barres de chargement. On aurait pu construire une cathédrale, en attendant. Ou trouver un vaccin contre le cancer. Ou aller sur Mars.

— Je pense que Jim n'a pas envie d'entendre tes réflexions sur le sujet, Darryl. » D'après le ton qu'il emploie, le chef de projet semble avoir une idée très précise du premier individu qu'il désignera pour aller explorer la planète rouge.

Darryl hausse les épaules. « C'était juste histoire de parler. »

L'arpège amical invitant l'usager à débuter sa session retentit au bout d'une éternité.

« D'accord, murmure Darryl. Vous permettez ? » Il se place devant le clavier, fait craquer ses articulations à la façon d'un pianiste au moment du concert, puis commence à taper. Une fenêtre grise, dépourvue des apprêts caractéristiques des logiciels commerciaux, s'ouvre sur l'écran. Des lettres cubique apparaissent : “LOGICIEL TAO – GENERATION 2.0 – P-SCAN SERVICE – VERSION ALPHA – REFERENCE PRODUIT N°1262”.

« Alors voilà, explique Darryl. Nous l'avons d'abord appelé Processus d'Identification Non Exclusive. David a dépensé pratiquement vingt mille dollars en brochures, mais quelqu'un s'est rendu compte que l'acronyme donnait PINE. On a dû tout recommencer. Avec un nom différent.

— Bien joué.

— Maintenant, on dit juste P-Scan. Vous voulez que je vous montre le fonctionnement ? »

Randy pose la main sur l'épaule de Darryl et, d'une pression, signifie à son lieutenant de lui céder la parole. Imperméable à ce genre de subtilité, l'informaticien se met à piailler : « Hé ! Tu serres trop fort. » Randy me regarde dans les yeux sans lâcher prise.

« Je tiens à préciser qu'il s'agit d'une version de travail. Elle n'est pas vraiment opérationnelle.

— Noté », dis-je.

Le chef de projet marque une pause, se demande s'il est raisonnable de poursuivre ou s'il doit encore se couvrir et doucher mes attentes. Il choisit la première option. « Tu peux y aller », indique-t-il au jeune homme avec un signe de tête.

Darryl se lance. Il parle vite, sous le coup de l'excitation : « Bon, comme je l'ai expliqué, nous avons affaire à la seconde version. La première date d'il y a deux ans, et elle marchait pas mal. » Pris d'un doute, il s'arrête et se tourne vers moi. « Vous savez sur quoi on travaille, n'est-ce pas ? »

Je n'en ai qu'une idée très vague. Les administrateurs s'intéressent rarement à la production des sociétés qu'ils doivent redresser. Ce ne sont pas des techniciens ni des développeurs, et encore moins des vendeurs. Leur spécialité, le seul produit qui leur importe, c'est l'entreprise elle-même. Et lorsqu'ils interviennent, les difficultés excèdent un simple problème de logiciel ou de tassement des ventes. Ils doivent sauver la boîte. La mission ressemble un peu à celle d'un médecin confronté à un patient rongé par un cancer généralisé. Concentrer ses efforts sur un organe précis ne sert à rien. Il faut juste améliorer la fin de vie, essayer de la prolonger.

« Je connais le cahier des charges, bluffé-je, mais j'aimerais l'entendre de votre bouche, avec vos propres mots. »

Demander à un informaticien d'expliquer un programme revient à suggérer à un vieil amiral de raconter sa bataille navale favorite : il détaillera les manœuvres de l'ennemi, la position du soleil, la force du vent en des termes qui ne captiveront que lui.

Qu'il me soit donc permis ici de résumer les propos de Darryl.

Tao développe des logiciels de “reconnaissance d'images passives” ; une autre façon de dire reconnaissance faciale. L'idée est plutôt simple : vous scannez une photo et le programme vous indique l'identité de l'individu présent sur le cliché.

Tao Software et ses mécènes ont dépensé presque deux millions pour mettre au point P-Scan. Malgré cette somme, le produit souffre encore de deux défauts majeurs.

Le premier est technique : le logiciel ne fonctionne pas ou, pour être plus fidèle à la parole de Darryl, il marche à peu près de temps en temps. L'informaticien ne m'explique pas ce qu'il entend par “à peu près” et “de temps en temps”, mais je comprends que les performances du programme sont en grande partie liées à la qualité de la photographie originale. Un bon cliché, net et sans bavure, a de grandes chances de succès, alors qu'une image floue, tremblée, mal éclairée ou zoomée – soit l'immense majorité des photos prises par les humains sur la planète Terre – ne sera pas traitée dans des conditions optimales. Darryl avoue qu'il s'agit là d'une faille conséquente.

Le second inconvénient n'est pas d'ordre technique, mais il est à mes yeux tout aussi important, étant donné que je suis censé m'occuper des orientations stratégiques. Personne n'a la moindre idée de la manière de rentabiliser le produit. P-Scan est né dans la grande euphorie qui a présidé à l'essor des réseaux sociaux tels que Friendster ou Facebook. Tout le monde a posté ses photos sur le Net, la sphère privée est devenue publique. Dans une salle probablement remplie d'effluves de cannabis, le conseil d'administration de Tao a pensé qu'il serait intéressant de concevoir un programme susceptible d'identifier les gens sur chaque document. Les utilisateurs pourraient ainsi rechercher des amis, des membres de leur famille ou des clichés d'eux-mêmes, peu importe la source. Une idée brillante, un concept prometteur… sauf que personne n'était disposé à payer pour ce service.

Voici donc les principales informations que je glane auprès de Darryl, tandis qu'il me décrit en détail les fonctionnalités du programme concocté par l'équipe de développeurs, puis continue en me vantant la beauté du dernier algorithme : hachage des clichés en 1024 et non 128 bits, quadrillage à un dixième de millimètre. À la fin de son interminable discours, il se tourne vers moi : « Maintenant, laissez-moi vous montrer. »

Je ressens à ce moment-là un immense soulagement. Même si le logiciel est défaillant, Darryl va enfin se taire. Randy semble éprouver un sentiment identique. Il hoche vigoureusement la tête, ressemblant en cela à l'un de ces chiens mécaniques que l'on voit parfois sur la plage arrière des vieilles Dodge.

Darryl fait courir ses doigts sur le clavier. Plusieurs colonnes de photos apparaissent, pareilles à un trombinoscope. Je reconnais les salariés de Tao.

« Choisissez-en une, m'enjoint Darryl.

— D'accord. Celle-là. »

J'ai désigné Rosita, la Latino perfide et replète qui est intervenue ce matin en salle de pause.

« Excellent choix, constate Darryl. Elle est adorable. »

Il presse une touche. Un carré jaune se dessine autour du visage de l'employée. L'image grossit jusqu'à occuper tout l'écran. Le cliché est d'une qualité médiocre. À cette taille-là, je reconnais à peine Rosita.

Darryl actionne une autre commande. Le portrait se fractionne en une multitude de pixels cubiques. Divers tons de gris suggèrent que P-Scan opère un tri parmi les plus pertinents, reconstitue l'essence de la physionomie. Certains blocs, surlignés en jaune, sont sélectionnés. Ils se situent en majeure partie au niveau des joues et de la mâchoire, ainsi que le long du cou, comme si P-Scan avait décrété que la principale caractéristique de son sujet résidait dans son poids, son envergure. Il faudra faire preuve d'une grande prudence lors des démonstrations publiques, songé-je. En particulier si nous examinons des photos de femmes.

Les traits superflus disparaissent. Ne subsistent que les cubes jaunes, sorte de signature photogénique.

Les mots “scan en cours” s'affichent. D'autres mentions défilent en bas d'écran : “Recherche immatriculations et permis de conduire Alabama, Recherche immatriculations et permis de conduire Alaska, Recherche immatriculations et permis de conduire Arizona”, etc. Tous les États sont passés au crible.

Le moment est probablement venu de vous indiquer pourquoi P-Scan est unique. En elle-même, la reconnaissance faciale n'a rien d'extraordinaire. Les informaticiens planchent là-dessus depuis des années et l'on arrive à établir une correspondance entre deux photos, pour peu que l'ordinateur sache dans quel répertoire chercher. La spécificité de notre logiciel réside dans l'étendue de ce répertoire, à savoir la globalité d'Internet.

Lorsque vous demandez à P-Scan d'identifier un tiers, il explore les millions d'images contenues dans la Toile. Il explore les sources officielles (permis de conduire, passeports) aussi bien que les données plus inhabituelles (faire-part de mariage dans le New York Times, tirages de magazines, sites personnels).

Derrière P-Scan se cache l'idée selon laquelle n'importe qui est identifiable, quel que soit le support. Une vision audacieuse, je le concède. Il suffit de montrer une photo et de laisser le programme travailler pour obtenir un nom.

Le curseur clignote tandis que le logiciel épluche les données. L'ordinateur marque une pause lors du processus “Recherche immatriculations et permis de conduire Maryland”. Une douce musique carillonne. “Correspondance possible.” La mention s'accompagne d'une photo de permis de conduire, laquelle décrit une Latino enrobée du même modèle que Rosita. L'ordinateur semble comprendre presque aussitôt que la personne sélectionnée n'a rien à voir avec l'employée du service clients de Tao, car un nouvel item apparaît : “48 % de probabilité”. Puis la recherche se poursuit.

Tous les services d'immatriculation sont épluchés. Je remarque que P-Scan explore d'autres répertoires en parallèle : Flickr.com, chaîne d'info NBC, Facebook, archives de Poughkeepsie…

La démonstration est impressionnante : des centaines de bases de données, des millions d'images, transitent par la mémoire du PC, subissant une comparaison instantanée avec la modélisation de Rosita.

À mon avis, la recherche se prolongera au moins une journée, tant elle revient à chercher une aiguille virtuelle dans la botte de foin d'Internet. Je suis sur le point de demander à Darryl combien le programme traite de clichés par heure ou par jour – ce sont les seules unités de mesure temporelles qui me paraissent appropriées –, mais l'écran s'éteint avant que les mots ne franchissent mes lèvres. Les ténèbres sont immédiatement remplacées par deux photos présentées côte à côte. La première, granuleuse, est extraite du registre de Tao, la seconde provient d'un album de fin d'année, où est indiqué “Rosita Morales, Université de Saint Cloud, Promotion 2003”. Rosita y apparaît plus jeune, plus mince qu'aujourd'hui. Les mains jointes, elle pose d'un air pincé devant un faux ciel bleu.

« Et voilà ! exulte Darryl. Ça a marché. » Il semble tout de même un peu étonné.

« Bon sang de bonsoir », soufflé-je. Je suis loin d'être un expert en la matière – j'arrive à peine à me servir d'un tableur –, mais j'ai l'impression d'avoir assisté à la démonstration la plus éblouissante de ma vie. « Comment a-t-il… »

Darryl ne me laisse pas finir ma phrase. Il se lance dans une nouvelle description des prouesses de son logiciel, fier comme Artaban. « Formidable, hein ? Bon, pour être honnête, on a eu de la chance. Il y a un paquet d'albums universitaires dans les annales de Floride. Mais si vous aviez choisi un employé originaire de l'Oregon, comme David Paris, là, on aurait eu du mal parce que cet État est bordélique, vraiment bordélique. Ils refusent d'ouvrir leur registre des immatriculations et permis de conduire. Du coup, on se retrouve à la merci de l'ensemble des bases de données, ce qui pose un souci de mémoire. Plus il y a de répertoires à éplucher, plus il faut de processeurs. Voilà pourquoi on externalise une partie de la procédure sur un serveur distant.

— Certes, mais quand même », tempéré-je, sans comprendre tout à fait de quoi il me parle. De toute manière, peu importe. La démonstration est éloquente, les potentialités évidentes. En dépit du manque de matière, les potentialités font vendre. Les potentialités sont synonymes de signatures de contrats.

Randy me regarde. « Une fois encore, Jim, je tiens à préciser qu'il s'agit d'une version de travail. Le taux de réussite culmine à 80 %, pas davantage.

— Je m'en moque, déclaré-je à brûle-pourpoint. On y va.

— Comment ça ? m'interroge prudemment le chef de projet.

— Il faut leur montrer de quoi le logiciel est capable. On manque de fonds et il n'y a pas trente-six solutions pour en obtenir. On doit leur présenter un truc concret. » Je désigne l'ordinateur. « Peut-on transporter cette machine ?

— Elle fonctionnera n'importe où pourvu que l'endroit soit équipé d'une connexion », confirme Darryl.

Randy tente de protester. « Jim… »

Je me tourne vers lui. « Quoi ? » Quelque chose dans mon visage le dissuade de continuer.

« Rien », dit-il.

Darryl prend la parole : « Je serai prêt dès demain.

— Alors, au boulot », tranché-je.

Je trouve David Paris à la cuisine, en train de faire du pop-corn. Il est penché au-dessus du comptoir, le nez collé à la vitre du micro-ondes. Il fixe l'intérieur du four avec l'intensité d'un gardien qui compte ses prisonniers.

« David ? »

Il se retourne avec un air coupable. « Oui ? Je me faisais du pop-corn. Vous aimez ça, Jim ?

— Non. Expliquez-moi comment vous envisagez de récolter de l'argent.

— De l'argent ?

— Avec notre programme. Vous êtes responsable du marketing, non ? Quelle est votre stratégie pour vendre le produit ? »

Une expression douloureuse se peint sur son visage. J'ai l'impression d'être le nigaud de service que l'on ne veut pas froisser en public. « Oh, Jim, m'explique-t-il. Ces choses-là prennent du temps.

— Combien de temps ?

— Eh bien… » Sa voix s'éteint. Il hausse les épaules. « Difficile à dire. »

Le micro-ondes carillonne. Fin de la cuisson. David sort la boîte de pop-corn, ouvre le carton avec mille précautions, soucieux d'éviter le nuage de vapeur en provenance des grains de maïs. « Pourquoi une telle question ?

— Pourquoi est-ce que je vous demande comment on va gagner de l'argent ? Je ne sais pas. Une lubie soudaine.

— Vous n'êtes pas familier de nos us et coutumes, n'est-ce pas ?

— Quels us et coutumes ?

— Ceux du Net, des réseaux sociaux. Vous savez, tout repose là-dessus aujourd'hui. C'est à la mode. Facebook. Vous utilisez bien Facebook ?

— Non.

— Alors, vous voyez ! » s'exclame-t-il avec l'assurance de celui qui vient de se livrer à une démonstration imparable. Il plonge la main dans sa boîte, enfourne une pleine poignée de pop-corn, se lèche les doigts, puis réitère l'opération avant de se résoudre à m'en proposer. Il me tend le carton. « Vous en voulez ?

— Non. Peut-être me suis-je mal exprimé. Qui va nous acheter le produit que nous mettons au point ?

— Oh, personne, je pense. En tout cas, pas maintenant. Mais quand ce sera finalisé, ils seront là.

— Qui ça, “ils” ?

— Eux. » Il jette un regard de conspirateur à travers la cuisine, comme si les acheteurs pouvaient s'y trouver.

« Je doute que personne vienne jamais, sauf à parler d'une bande de gamins sans le sou. Vous êtes quand même au courant qu'on ne peut pas diriger une entreprise à fonds perdus, David ?

— Une réflexion dépassée. Les gens raisonnent autrement, de nos jours.

— Pas moi. »

Le ton de ma voix déclenche une émotion quelque part dans son cerveau de gobelin. Il devient soudain mielleux. « Très bien, Jim. Très bien. Dites-moi ce que vous préconisez et je l'appliquerai.

— Je ne préconise rien. Du moins pour l'instant. Il va cependant falloir réfléchir sérieusement au sujet.

— Formidable, se réjouit-il. Formidable ! » Un morceau de pop-corn s'accroche à la commissure de ses lèvres. « Je vais m'y mettre. Comment gagner de l'argent. » Il pose l'index sur sa tempe, les yeux plissés. « Comment gagner de l'argent… Comment gagner de l'argent. »

Il continue à marmonner, sa boîte de pop-corn à la main. Je décide de m'éclipser, le laissant méditer son nouveau mantra en paix.

 

1. Les expressions suivies d'un astérisque sont en français dans le texte.

OceanofPDF.com