Sans retour
Chapitre 18
18
Je m'éclipse prématurément de la sauterie, laissant Vanderbeek terminer le spectacle sans moi. Mais dès que je pars, il abandonne également les convives à leur sort. Il sait qu'il a gagné.
L'ambiance retombe. Les gens évacuent les lieux par petits groupes. Ils retournent à leur travail, feignant d'être de nouveau occupés et productifs.
Dans mon bureau, je laisse mon esprit vagabonder. Mon regard se pose sur la photo de Libby et moi, dominés par le satyre. Je m'empare du cadre. Il semble lourd. J'essaye de me rappeler la nuit où le cliché a été pris : la fête, le loft aux murs de briques, mes propositions d'ivrogne à la maîtresse de maison. Mes souvenirs sont flous, pour ne pas dire inexistants. Je sais juste que tout cela a eu lieu.
« Jim ? »
Joan Leggett se tient sur le seuil de la pièce. Elle porte une chemise horrible, le col ceint d'un nœud papillon de soie multicolore. Elle ressemble à une vieille actrice de vaudeville, un clown triste sur le point d'être aspergé d'eau gazeuse.
« Qu'y a-t-il, Joan ?
— Je dois vous dire quelque chose. »
Je l'invite à s'asseoir. Elle ferme la porte et s'installe. Ses yeux s'arrêtent un instant sur la photo de mon couple et du satyre.
« Je sais, me désolé-je. Ça ressemble à un kidnapping.
— Non. Je pensais justement que vous aviez l'air… bien. » Peut-être insinue-t-elle que j'étais plus jeune, moins esquinté. Entre-temps, j'ai quand même effectué deux cures. Elle poursuit : « Je ne suis pas sûre de devoir vous en parler. Il s'agit sans doute d'un détail sans importance.
— Quel détail ?
— La nuit dernière, je suis passée au bureau. Vers 11 heures. Je n'arrivais pas à dormir, alors j'ai décidé de travailler sur les comptes bancaires. »
J'imagine Joan Leggett, divorcée, quarante ans, vivant seule. Rien d'autre dans sa vie que ce boulot à la manque, dans une entreprise à l'agonie. Elle mène une existence tellement vide qu'elle se lève à presque minuit pour éplucher les comptes.
« Je croyais qu'il n'y avait personne, mais quand je suis allée à mon poste, j'ai vu quelqu'un. »
Elle attend pour me laisser le temps de proposer un nom.
« Vanderbeek, dis-je sans surprise.
— Il se servait de mon ordinateur. Je suis sûre qu'il examinait les rapports financiers. Il s'est excusé en prétextant qu'il se préparait pour une réunion le lendemain. Son ordinateur ne marchait pas, alors il m'avait emprunté le mien. » Elle marque une pause avant de reprendre : « Je ne l'ai pas cru. Il avait ce sourire, vous savez…
— Un sourire de prédateur ? »
Elle hoche la tête. « Je ne voulais pas vous déranger pour une broutille pareille. Nous n'avons rien à cacher, n'est-ce pas ? Tout le monde sait ce qui se passe.
— Que voulez-vous dire ? questionné-je d'une voix posée.
— Pour l'argent. »
Je me tiens immobile, les yeux fixés sur elle. Je n'ose même pas respirer.
« Enfin bon, ce n'est pas un mystère, Jim.
— Un mystère ?
— Les gens se doutent qu'il va y avoir des réductions d'effectif. Comment faire autrement ? Nous savons ce qui se prépare.
— J'imagine. » Je me détends, mais l'experte comptable semble vouloir autre chose de moi. Je comprends finalement que, depuis le début, elle espère être rassurée.
« Vous restez, Joan. Vous n'êtes pas sur la liste. »
Elle sourit et, quand elle réalise sa maladresse, retrouve sa mine austère. Piètre tentative. Après un moment d'hésitation, elle sourit de nouveau : « Merci, Jim. Vous m'enlevez un poids.
— Ne me remerciez pas pour l'instant. »
Elle se lève. « Bien… Le travail m'attend. » Elle bredouille encore deux ou trois remerciements et sort du bureau.
Le temps passe et chaque fin de journée est un soulagement.
Je n'ai pas beaucoup de travail. En cette vérité réside le sale petit secret de tout directeur qui se respecte. Votre rôle, à l'instar de celui d'un monarque anglais, est purement représentatif. Il consiste à serrer des mains, à prononcer des discours, et à vous montrer au bon endroit au bon moment. Vous incarnez le visage de l'entreprise, à la fois vis-à-vis du monde extérieur et vis-à-vis de vos salariés. Vous êtes soi-disant responsable des “grandes décisions”, mais vous apprenez vite que ces dernières ne sont jamais appliquées. Vos déclarations ressemblent aux prophéties de l'oracle de Delphes : vous débitez quelques mots et les gens autour de vous s'écharpent pour en connaître la signification ou les implications. Résultat, il ne se passe rien.
Je me contente donc de rester assis à mon bureau. J'élabore des listes et des plans, je redéfinis des priorités, j'assigne des tâches. Seule une infime partie des employés subsistera après les licenciements de mercredi, alors autant essayer de déterminer qui et à quel poste.
David Paris, du marketing, nous quittera car il est impossible de vendre un produit qui n'existe pas.
Nous garderons Darryl, l'informaticien chevelu. Malgré l'échec de sa présentation dans les locaux d'Old Dominion, il nous faut au moins un programmeur. Il me semble être le moins incompétent du lot.
En dehors de ce travail de fond, le secteur développement fermera ses portes. La version 3.0 de P-Scan ne verra jamais le jour. Nous essayerons d'intégrer les outils existants et arrêterons d'injecter de l'argent dans ce gouffre. Darryl prendra la place de son chef, Randy Williams. Mercredi prochain, le chef de projet sera escorté jusqu'au parking sans autre formalité. Il demeurera toujours aussi inutile, mais au moins le sera-t-il de chez lui, au chaud, avec une paire de pantoufles et une robe de chambre. Nous lui épargnerons l'embarras de toucher un chèque à la fin du mois.
Nous nous séparerons également de Dmitri Sustev. Nous n'avons pas besoin d'un service qualité. Nous connaissons parfaitement les avantages et les défauts de notre produit ; inutile de s'encombrer d'un contrôleur.
Kathleen Rossi, responsable RH, s'en ira elle aussi. Son boulot consiste précisément à embaucher et à virer des gens. Or, nous cesserons d'embaucher et il ne restera plus personne à virer à partir de mercredi.
Joan Leggett, l'experte comptable, ne sera pas licenciée. D'abord parce que je le lui ai promis, et ensuite parce qu'elle seule est en mesure de nous faire gagner de précieuses semaines avec les fonds dont nous disposons.
Dom Vanderbeek sera bien entendu renvoyé. Nous ne pouvons pas nous permettre de payer un responsable des ventes. Nous déléguerons ce secteur à certaines de nos entreprises partenaires, qui feront notre promotion sans que nous ayons à débourser les commissions et autres charges inhérentes à ce type de poste.
En fait, non, je mens. Dom Vanderbeek sera renvoyé parce qu'il en sait trop. La conversation avec Libby résonne encore dans ma tête : ma mission consiste à sauver l'entreprise si possible, mais surtout à rester discret, à protéger Tad sans poser de questions. Vanderbeek est un élément incontrôlable. Je ne peux pas me permettre de le laisser fourrer son nez dans les comptes. Sans compter son petit manège en salle de repos : le toast et la fête… C'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Il possède trop d'informations sur l'argent et sur moi. Cette après-midi, il a signé son arrêt de mort.
Amanda, la réceptionniste, ne sera pas virée parce que…
Son cas me laisse songeur. Pourquoi devrait-elle rester ? Parce que nous avons besoin d'une réceptionniste, c'est aussi simple que ça.
Qu'elle soit mignonne, qu'il se dégage de sa personne un étrange et sulfureux parfum d'exotisme sexy (de quoi est donc capable une fille avec un tatouage au-dessus du téton ?), n'a rien à voir avec ma décision. Il nous faut une secrétaire pour répondre au téléphone, point.
À ce propos, je décroche le mien, de téléphone. Je compose le numéro de chez moi, mais la sonnerie retentit dans le vide. Qu'est-ce qui justifie l'absence de Libby un jeudi soir à 19 heures ? Ce serait sans doute trop demander qu'elle patiente près du combiné, à attendre mon coup de fil, mais quand même.
J'essaye son portable. Quatre sonneries, puis la messagerie se déclenche. Je raccroche.
Tandis que l'éventualité d'un adultère s'insinue dans mon esprit, je songe que je n'aurais pas dû partir en vacances sur Orcas Island, tel un potentat local, et laisser Libby s'occuper seule de la logistique une semaine avant mon arrivée en Floride.
Certains éclairs de lucidité me frappent parfois de la sorte et je comprends à quel point je suis un individu méprisable, égoïste et faible. Ces fulgurances interviennent toujours trop tard, après que j'ai commis la bourde, agi sans réfléchir, maltraité ceux qui m'aiment. Je voudrais anticiper mes erreurs mais n'y parviens pas. Cette incapacité explique sans doute pourquoi je les répète sans cesse.
Je décide de rentrer chez moi. Je rassemble mes papiers en une pile impeccable. Il y a tellement de listes, de schémas, de plans… Tellement de ratures scellant le destin de dizaines d'êtres humains. J'enferme les documents à double tour dans un tiroir, puis quitte le bureau avec ma serviette sous le bras. Il ne reste que deux box occupés dans l'espace de travail. Je constate avec plaisir que l'un d'eux appartient à Darryl. J'ai eu le nez creux en choisissant de le garder. Mercredi prochain, il dirigera le pôle informatique. Mieux, il sera le pôle informatique à lui tout seul.
Le hall d'accueil est désert. Amanda est partie. Cette vision provoque un étrange sentiment en moi. Comment le définir ?
De la déception.
Pas d'autre mot.
À l'extérieur, le ciel est chargé de nuages couleur hématome qui enflent à l'horizon. Je marche jusqu'à mon véhicule.
« Salut », dit-elle. Elle est installée dans sa voiture, une décapotable cabossée garée à côté de la mienne. Elle a baissé la vitre, éteint le moteur. Je ne l'avais pas remarquée. M'attendait-elle ?
Je m'applique à cacher mon émotion. « Amanda. Que faites-vous là, au milieu de ce parking étouffant ?
— Il fait plus frais aujourd'hui. »
Pourtant, ma chemise est déjà poisseuse, l'atmosphère tellement suffocante que j'ai l'impression d'avoir une serviette humide sur le visage. Si le temps s'est rafraîchi, ainsi que le prétend Amanda, la variation est trop infime pour que mon corps l'enregistre. Peut-être que les habitants d'ici sont capables de discerner autant de nuances de fournaise que les Esquimaux de types de neige.
« Eh bien, bonne soirée, Amanda.
— En vérité, je vous attendais. »
Mes clefs de voiture pendent au bout de mes doigts. Je la regarde avec méfiance. Ai-je mal entendu ?
Nous autres, hommes d'un certain âge, avons tendance à nous interroger, en particulier lorsqu'on discute avec une femme séduisante de vingt ans notre cadette. Quand on supporte son corps jour après jour, il est facile d'oublier qui l'on est et à quoi l'on ressemble.
Elle se penche, ouvre la portière passager. « Montez, Jim. Je voudrais vous emmener quelque part. »
Non, pas d'erreur. Pour la première fois, j'ose m'avouer qu'elle m'attire. En même temps, je réalise avec une lucidité effrayante combien cette tentation est dangereuse.
« D'accord », dis-je.
Après tout, Libby n'est même pas à la maison. Bien que j'essaye de chasser cette pensée de mon esprit, je ne peux m'empêcher de songer à ses absences répétées. Absences pour lesquelles je n'ai d'ailleurs reçu aucune explication valable. Par exemple, où est-elle ce soir ? Pourquoi ne répond-elle pas à son portable ? Avec qui traîne-t-elle ?
Je m'installe sur le siège passager. « Où allons-nous ?
— Vous verrez. »
Elle sourit. Ses cheveux sont détachés. Le chignon strict qu'elle porte durant la journée s'est transformé en une cascade auburn sur ses épaules. Ses mèches ont la couleur du cuivre lustré, teinte fertile en promesses de nouveau départ.
Elle met le contact. La décapotable gémit. Une manœuvre et elle s'engage sur la nationale 30, une route à cinq voies, dont la chaussée médiane est réservée aux véhicules souhaitant tourner. Celle-ci est raturée d'épaisses flèches blanches, de hachures qu'Amanda ignore ostensiblement, comme s'il s'agissait de propositions négligeables. Elle slalome parmi les autres véhicules. Quelqu'un nous klaxonne rageusement. La réceptionniste n'y prête aucune attention.
Elle conduit longtemps en silence. La circulation devient fluide, les restaurants en bord de route plus modestes, l'asphalte moins lisse.
« Je vous trouve amusant, dit-elle.
— Comment ça ?
— Pas vous en particulier. Les hommes en général. Dès que vous n'avez plus votre gros bureau et votre fauteuil de luxe pour vous protéger, vous êtes nerveux comme des enfants. »
Je devine une nouvelle fois un très léger accent, semblable à une infime couche de glace au coin d'une vitre en hiver. Transparent et anguleux. Je n'ai rien d'un Sherlock Holmes, Libby m'en a convaincu, mais le tatouage cyrillique sur le sein d'Amanda confirme cette supposition : ma secrétaire a des origines slaves, russes peut-être.
« Vous venez d'où ? m'enquis-je.
— Dernièrement ? De Tallahassee.
— Et avant ? »
Elle me jette un coup d'œil. « Je suis là depuis assez longtemps pour avoir ma carte verte, si c'est ce qui vous préoccupe. » Une pause, puis elle ajoute : « Patron.
— Ne m'appelez pas comme ça.
— D'accord, fait-elle sans manière.
— Dites plutôt “monsieur Patron”. »
Elle part d'un rire franc, mélodieux. « Monsieur Patron. Ça sonne bien. »
Autre indice : je remarque ses dents mal alignées, à l'image d'une rangée de galets. Les Américains, même les plus pauvres, portent des appareils dans leur jeunesse.
« Vous ne m'avez toujours pas dit d'où vous veniez.
— En effet.
— Une femme secrète.
— Vous n'avez pas idée. » Sa voix se teinte d'une tristesse évidente, d'une lassitude telle que je l'examine de nouveau pour m'assurer qu'elle n'a pas pris vingt ans en quelques minutes. Elle a dû sentir que sa voix avait trahi ses émotions parce qu'elle se ressaisit en un instant et déclare sur un ton primesautier : « Bon sang, écoutez-moi jouer les mystérieuses. Évidemment, nous avons tous nos secrets. Vous en avez aussi, n'est-ce pas, Jim ? »
Elle pose la question sur le ton de la conversation, mais je sais qu'elle attend une réponse. « Quelques-uns, c'est vrai.
— Et je les connais », ajoute-t-elle.
Le silence qui s'installe n'a rien de gênant. Il ressemble plutôt à un moment de complicité.
« Nous y sommes presque, monsieur Patron », indique-t-elle finalement.
Elle bifurque sur une chaussée à deux voies. L'anarchie en matière de zonage urbain, typique de la Floride, est encore plus criante ici qu'ailleurs. Aucun ordre, aucune logique. Nous passons devant des fast-foods, des campings, et des petites maisons blanches serrées les unes contre les autres comme des pains d'épice.
Au bout d'un kilomètre, nous obliquons sur le parking d'une église. Une enseigne lumineuse qui, en d'autres circonstances, pourrait annoncer des hamburgers à quatre-vingt-dix-neuf cents, proclame : “Golgotha Church. Office du soir, 19 h 30. L'erreur est humaine. Demandons-Lui pardon.”
Amanda s'insère dans une place libre. Je suis surpris du nombre de voitures présentes un jeudi soir.
« Oh, Amanda, me désolé-je. Ce n'est pas vraiment mon truc.
— On vous attend quelque part ?
— Je suis marié.
— Marié ? s'esclaffe-t-elle. Nous sommes sur un parking d'église. Je ne vais pas vous agresser. » En un clin d'œil, elle sort du véhicule et murmure : « Du moins pas encore. » Mais le claquement de portière masque en partie ses mots, alors je ne suis pas sûr d'avoir bien entendu.
Elle fait le tour de la décapotable et m'ouvre la portière : « Venez, monsieur Patron. Vous ne serez pas déçu, je vous le promets.
— Non, ça ne me dit rien. » Je la regarde, immobile. L'amusement a déserté ma voix. J'ai l'impression d'avoir été piégé. Elle m'a attiré dans sa voiture sous un prétexte fallacieux. Maintenant, je me retrouve coincé sur un parking d'église avec une fille beaucoup moins excitante que vingt minutes auparavant.
« S'il vous plaît, insiste-t-elle. Faites-le pour moi. »
Comme je l'ai signalé à Amanda, l'église n'est pas vraiment mon truc. Mon truc se boit ou se fume. Je me le suis même injecté, à l'époque où j'habitais en Californie, mais la pratique était un peu trop extrême pour moi. Je suis donc revenu à la bouteille ou à la pipe, avec mon truc à l'intérieur.
Amanda est tenace. Elle me guide jusqu'au sous-sol de l'établissement, dans une pièce basse de plafond et sans fenêtre. Une trentaine de personnes assises sur des chaises pliables sont rassemblées en demi-cercle, autour d'un pasteur. Il me paraît jeune, beaucoup trop jeune, avec sa coupe au bol brillante de gomina. Il a les yeux rouges, larmoyants, comme s'il venait de pleurer après s'être vu dans le miroir.
Il adresse un sourire à Amanda au moment où elle entre. Les autres participants également. Une certaine familiarité règne dans la pièce. Certaines personnes sont avachies, le col déboutonné, les jambes écartées. La plupart sont de simples employés. Ils sont venus en blouses de serveurs ou en uniformes de vendeurs. Une femme porte même sa tenue d'infirmière. Je distingue aussi des hommes en costume cravate. Ils ont l'air particulièrement intéressés lorsqu'ils me voient débarquer.
« Bonjour, Amanda, dit le pasteur avec un accent du Sud aussi épais que sa couche de gomina. Je vois que tu nous as amené quelqu'un. Les noms sont inutiles.
— Oui, confirme-t-elle d'un air malicieux. Vous pouvez l'appeler monsieur Patron.
— Il n'y a qu'un seul Patron en ce monde », affirme sèchement le pasteur. Il réalise avec un temps de retard que, par son manque d'humour, il a jeté un froid dans la salle et s'empresse d'ajouter : « Mais allons-y pour monsieur Patron. Je suis frère Sam. Bienvenue dans notre assemblée.
— Bienvenue », entonnent en chœur les membres du groupe.
Amanda et moi nous frayons un chemin parmi les sacs à main, les attachés-cases et les pieds des participants, jusqu'à deux chaises libres.
Frère Sam attend que nous nous installions. « Commençons par une prière à notre Seigneur Jésus, pour L'inviter en notre sein. » Il ferme très fort les yeux, menton au ciel. « Ô Jésus, nous Te demandons, pauvres pécheurs, de nous accorder Ta miséricorde et Ton amour. »
Tout le monde dans la pièce a les paupières closes. Quelques personnes lèvent mollement les mains.
Mes yeux à moi sont grands ouverts. Comment pourrais-je assister au spectacle, sinon ?
Frère Sam continue de fermer ses yeux chassieux, comme affligé d'une allergie dévastatrice. « Merci, Seigneur, de remplir notre cœur d'amour. Merci de nous accompagner, de nous bénir. »
Amanda entrouvre un œil. Elle surprend mon regard et secoue la tête, ainsi qu'on le ferait pour un vilain sacripant. D'un geste, elle m'indique de sceller mes paupières, au cas où je n'aurais pas compris. Je m'exécute.
« Jésus, poursuit Sam. Il n'existe pas d'autre route, pas d'autre chemin que Ton amour. Pas d'autre moyen de purifier nos âmes pécheresses. Amen.
— Amen », reprend l'assemblée. J'imite leur salut final et rouvre les yeux.
« Alors, demande frère Sam à la cantonade. Qui aimerait prendre la parole ? »
L'infirmière se porte volontaire. Elle est laide, grosse et de surcroît affligée d'yeux minuscules ainsi que d'un menton perdu dans une masse de chair. Son attitude est pourtant celle d'une femme qui fait de son mieux pour surmonter ses défauts. Elle raconte comment John Junior a encore volé cette semaine et comment il a dépensé sa paye en gnôle. Grâce à Jésus, elle lui a pardonné. J'ai du mal à comprendre si John Junior est son mari, son fils ou éventuellement son père, mais les participants hochent la tête d'un air entendu. On dirait qu'ils connaissent déjà cette histoire.
Le pasteur feint d'écouter, puis propose : « Dois-je chasser Satan de ton cœur, ma chère ? »
L'infirmière accepte d'une voix fervente : « Oui, frère Sam. Oui, je le veux. »
Il se dirige vers elle, applique les mains sur son visage moite. « Jésus, grogne-t-il. Délivre cette femme, bénis-la. » Il ferme les yeux, commence à émettre des sons inarticulés, une espèce de charabia enfantin qui ressemble à un latin de cuisine prononcé d'une voix traînante : « Katanya edanah, katanya edanah. » Une langue sacrée. « Katanya edanah, katanya edanah. » Il oblige l'infirmière à lever la tête en direction du plafond. Elle se cambre comme une danseuse de limbo. « Va-t'en, Satan ! Dehors ! Au nom de Jésus, je t'ordonne de laisser cette femme. » Deux costauds se positionnent de part et d'autre de la possédée. Ils font signe à Sam lorsqu'ils sont prêts et le pasteur pousse le visage de la femme en arrière. La force est telle que l'obèse tombe dans les bras des deux assistants. « Dehors, Satan ! » hurle Sam. L'infirmière ouvre alors les yeux. Elle paraît surprise, émerveillée.
« Il est parti ! s'exclame-t-elle. Il est parti.
— Dieu te bénisse, dit le pasteur.
— Amen ! » font les autres, Amanda y compris.
Les hommes réinstallent l'infirmière sur sa chaise. Cette dernière ploie mais ne rompt pas. Si Satan a été chassé de son corps, il ne devait pas peser beaucoup.
La réunion se poursuit sur le même ton pendant un moment. Les témoignages se succèdent. Un Noir a été tenté de boire mais a su résister. Un accro aux amphét, type musclé aux bras tatoués qui prononce un million de mots à la minute et n'arrête pas de s'agiter sur son siège, assure qu'il a décroché depuis la prison. Il suffit d'un coup d'œil à travers la pièce pour s'apercevoir que personne ne le croit.
J'ai assisté à des dizaines de réunions de cet acabit. Tous les programmes en douze étapes se ressemblent : des histoires authentiques sur des chutes implacables. Même si l'appel à Jésus, les incantations en langue étrangère, les yeux plissés, constituent une première, et même si le spectacle est plus divertissant que les réunions en Californie, le fond ne change pas. Rien de neuf sous le soleil.
Voilà pourquoi je suis impatient de quitter le sous-sol de l'église. Je n'ai plus qu'une fesse sur la chaise ; je m'apprête à bondir et à appeler un taxi. Qu'Amanda aille se faire voir, avec ses tatouages sexy ou pas. Frère Sam interrompt mes préparatifs. « Voulez-vous guérir, monsieur Patron ? Voulez-vous que Jésus soit votre sauveur ? »
Tout le monde me regarde. Je veux beaucoup de choses, mais pas ça. « Eh bien, j'hésite. Un tel engagement mérite réflexion.
— Oui, monsieur Patron. C'est un engagement. Un engagement merveilleux. Vous vous investissez auprès de Jésus et réciproquement. Cette décision est irrévocable.
— D'accord. Je saisis le topo, mais…
— Il vous aime. Il vous pardonne. Quoi que vous ayez fait, Il vous comprend. Avez-vous commis des péchés, monsieur Patron ?
— Oh oui », avoué-je humblement. Tandis que je parle, les images se forment dans mon esprit, elles défilent pour relater un échec, une tragédie. Le visage de Libby strié de larmes, la nuit où Cole est mort. Le corps de mon enfant dans la baignoire, ses traits cyanosés. La prostituée noire qui portait une perruque blonde que je suis allé voir cette nuit-là. Les volutes blanches de la meth, à l'embouchure de la pipe. Gordon Kramer qui me frappe, des dents qui tombent… Les flashes arrivent dans le désordre, ce qui n'atténue pas la douleur. Tout est de ma faute.
« Aucun péché n'est hors d'atteinte. Il a mangé avec les putains, Il est mort sur la croix avec des voleurs. Il protège ceux qui transgressent sa loi, les hommes brisés. Et il n'existe personne qui ne puisse renaître. Personne.
— Personne ? » interrogé-je d'une voix rauque. D'autres images apparaissent. La même nuit, le couloir le long duquel j'ai porté Cole, le lit où je l'ai doucement allongé. Combien de temps suis-je resté auprès de lui ? Des heures, je crois, mais les événements se mélangent, la chronologie est confuse. Je l'avais laissé seul une ou deux minutes à peine. Je comptais revenir immédiatement. Il me fallait juste quelques instants.
Sam pose la main sur mon épaule. « Levez-vous, monsieur. Et acceptez Son aide. »
L'assemblée tout entière me fixe. La pression est énorme. Lorsque vous êtes athée, vous vous retrouvez toujours en mauvaise compagnie, avec des râleurs, des messieurs je-sais-tout… Des gens qui n'auront de cesse de rabaisser leur prochain en le faisant passer pour un idiot. Je refuse d'appartenir à cette catégorie. Après tout, si vous ne croyez pas en Dieu, si vous ne pouvez y croire, autant se prêter au jeu.
C'est ce que je fais. Je me lève. Des sourires, des hochements de tête ponctuent l'assistance. Frère Sam met ses doigts moites sur mon visage. L'affaire est bien rodée. Il chuchote : « Fermez les yeux, monsieur Patron. » Puis élève la voix : « Jésus, libère cet homme, quel que soit son vrai nom. Chasse Satan de son corps. » Il recommence son charabia : « Katanya edanah, katanya edanah. » La phrase se répète encore et encore, toujours plus fort.
« Chasse Satan de cet homme, hurle le pasteur. Va-t'en, Satan ! Va-t'en, Satan ! Dehors ! »
Sa voix bondit, elle caracole, gracieuse et athlétique comme une gazelle dans la savane. « Katanya edanah », exulte Sam. Il approche son visage du mien. « Sors de cet homme, Satan ! Je sais que tu es là. Sors ! Va-t'en, créature immonde ! Laisse cet homme. Je t'ordonne de le laisser ! » Des postillons me picotent les joues. « Katanya edanah, katanya edanah. » Son haleine empeste l'ail. « Va-t'en, Satan ! Dehors ! Je te sens, je te sens à l'intérieur. Tu es dans cet homme, Satan. Je te… »
Il s'arrête en milieu de phrase et ouvre les yeux.
Je décèle dans son regard une expression d'horreur pure. Il n'y a pas d'autres mots.
Une expression d'horreur pure.
Ses traits inondés de sueur pâlissent. Il écarquille les yeux, qui n'ont plus rien de chassieux. Larges comme des soucoupes, ils suggèrent que le pasteur vient de tomber sur une véritable abomination au sein même de son église. Il retire brusquement la main de mon visage. On dirait qu'il vient de se brûler sur un four. Il recule, manque trébucher sur un pied de chaise. Un homme assis à côté tend les bras pour l'aider. Sam décline son offre d'un mouvement qui manque de civilité, recule encore, s'éloigne de moi le plus possible.
Il paraît tout à coup se rappeler où il est (dans le sous-sol d'une église), qui je suis (un pauvre pécheur), et ce qu'on attend de lui. Il baisse les yeux, gêné. « Pardonnez-moi, marmonne-t-il. Un léger malaise, je crois… » Il regarde autour de lui.
« Frère Sam, s'inquiète l'homme assis près de lui. Tout va bien ?
— Oui, bien sûr. Je… Je… » Une nouvelle pause. Il se ressaisit. « Désolé. La séance est terminée. »
Personne ne dit rien, mais je sens le poids des reproches que l'on m'adresse en silence.
Frère Sam demeure immobile, pétrifié. Il ne s'approche pas de moi, ne me regarde pas. Aucune main tendue, aucun geste d'excuse. Il reste aussi loin de moi qu'il le peut. Hors de portée.
J'interroge Amanda du regard. Elle m'observe d'un air pensif, la tête légèrement inclinée sur le côté. J'ai l'impression d'être devenu une sorte de curiosité. Une curiosité qui l'impressionne beaucoup.
À présent, nous sommes dans sa voiture. Nous regagnons le bureau pour que je puisse prendre ma Ford et rentrer chez moi. Il est 21 heures. Je peux encore rejoindre Libby sans avoir à expliquer où j'étais et avec qui.
« Eh bien, fait sèchement Amanda. C'était plutôt instructif. »
Je me tais.
« Je sais que vous êtes athée, continue la secrétaire, les yeux fixés sur la route. Mais tout ça est authentique, vous savez.
— Si vous le dites.
— Il a changé ma vie.
— Frère Sam ?
— Jésus.
— Ah bon.
— Il peut également changer la vôtre. Qu'en pensez-vous ? »
Ce que j'en pense, c'est qu'Amanda devient de moins en moins attirante. Dans une minute, ma secrétaire sans soutien-gorge, ma réceptionniste au sein tatoué va enfiler un corset et se mettre à chanter des cantiques. J'aimerais être rentré à la maison avant que cela ne se produise.
« Holà », dis-je tandis que nous passons sans ralentir devant Tao. Je vois le bâtiment s'éloigner dans le rétroviseur. « Nous avons manqué le parking.
— Je vous emmène ailleurs.
— Où ça ?
— Chez moi.
— Pourquoi ? »
Elle me lance un regard en coin.
« Et Jésus ? m'indigné-je.
— Il vient avec nous. »
Elle vit dans une résidence baptisée Château Sylvestre, à trois kilomètres du bureau. Contrairement à ce que son nom laisse supposer, l'endroit est plutôt défraîchi. L'immeuble à deux étages, construction de bois et de ciment, donne sur un parc de stationnement. Les allées sont exposées aux intempéries. Quelques chaises longues, brunies par le soleil, se déploient autour de la piscine clôturée. L'eau est constellée de débris.
Je distingue une pancarte en vinyle à l'un des balcons. “Pas d'acompte – Chèques refusés – Premier mois gratuit !”
Amanda me conduit au deuxième. L'atmosphère est étouffante. Je suis à bout de souffle dès la première volée de marches. J'entends les rugissements des voitures sur l'autoroute, de l'autre côté du mur antibruit en béton, qui ne semble pas d'une grande utilité.
Nous parcourons une longue galerie, jusqu'à une porte surmontée du numéro 309. Elle introduit la clef dans la serrure et ouvre le battant d'un coup d'épaule. Je la suis à l'intérieur. Un souffle glacial me percute. L'air conditionné gronde comme un moteur à réaction au-dessus de la fenêtre.
Elle se met sur le côté pour me laisser admirer l'appareil.
« Qu'en dites-vous ?
— L'électricité doit être comprise dans le loyer, non ?
— C'est parce que j'aime le froid. Je n'éteins jamais la clim.
— Vous êtes venue dans la mauvaise région.
— Asseyez-vous. Je vais aux toilettes. »
Elle disparaît au bout du corridor. Je m'assois sur le divan et jette un coup d'œil autour de moi. Un appartement typique du Sud : plafond en stuc blanc, moquette beige, comptoir ouvert sur la kitchenette et porte en verre coulissante, munie de volets roulants. Patio à l'extérieur. Aucune photographie, aucun livre. Le logement est à la fois propre et déprimant. Il appartient indéniablement à une travailleuse acharnée. Ou à un danger ambulant.
J'entends l'urine tinter sur la porcelaine. « Je vais vous raconter mon histoire », dit-elle de la salle de bains. Je me demande si elle a laissé la porte ouverte. Je scrute le couloir, en vain.
« Terminez ce que vous avez à faire. On en parlera ensuite. »
Elle ignore ma remarque. « Je suis née en Russie. Vous le saviez déjà, non ?
— J'avais noté votre accent. Il est léger.
— J'ai quitté Moscou à douze ans. Un homme m'avait raconté que je pouvais être mannequin pour les magazines. »
Elle tire la chasse. Le bruit d'un robinet, caractéristique d'une toilette rapide dans le lavabo, succède à celui de l'eau dans la cuvette. Je la vois revenir au salon. « Il se prétendait agent artistique, mais il mentait. » Elle prend place à côté de moi, à genoux sur le canapé. « Un soir, je suis allée chez lui pour qu'il puisse m'évaluer. C'était son expression : “évaluer”. D'une certaine manière, c'est ce qu'il a fait. D'autres hommes étaient présents ce soir-là. Je vous laisse imaginer ce qui s'est passé.
— Je suis désolé. »
Elle balaye l'apitoiement d'un revers de main. « Je n'ai jamais revu ma famille. On m'a transférée de maison en maison, de ville en ville, si bien qu'au bout d'un moment je ne savais plus où j'étais. Ensuite, je suis arrivée ici, dans ce pays. J'ai continué à travailler pour eux. Vous comprenez ?
— Je crois.
— Ils disaient que j'étais une danseuse, mais mon travail ne s'arrêtait pas là. J'obéissais à leurs désirs.
— Pourquoi n'avez-vous pas… » Je m'arrête pour éviter de trop en dire. Elle termine la phrase à ma place.
« Pourquoi je n'ai pas fui ? » J'acquiesce. « Je vais vous raconter une anecdote, reprend-elle. La première nuit, ils ont choisi une fille de notre groupe au hasard. Je me souviens bien d'elle. Elle était juste à côté de moi. Une blonde très jeune, très mignonne. Ils ont étalé une bâche en plastique par terre et lui ont ordonné d'avancer au centre. Ils ne voulaient pas salir la moquette. Personne ne comprenait ce qu'ils comptaient faire. Ils ont dit à toutes les autres filles de se tenir en cercle et de regarder. L'un d'eux a pris un revolver, a mis le canon dans la bouche de la blonde et a tiré. Ils nous ont ensuite expliqué : “Voilà ce qui vous arrivera si vous tentez de nous échapper. Nous vous tuerons, nous tuerons votre famille. Nous avons leurs adresses en Russie. Par contre…” » Amanda se tait un instant, le doigt levé. Son visage est de marbre. « “Par contre, si vous travaillez bien, si vous êtes sages, vous gagnerez votre liberté.” »
Elle se rapproche de moi. Je voudrais la consoler, passer un bras autour de ses épaules, serrer cette fille venue d'un pays lointain contre son gré. Mais quelque chose me dit qu'elle ne recherche aucun réconfort. Du moins de la part d'un homme.
« Vous voulez connaître un secret ? interroge-t-elle. Mon secret ?
— D'accord.
— Ils n'avaient pas besoin de nous menacer. Parce que personne n'avait envie de s'enfuir. Ils nous donnaient des compensations. Des motifs de rester, vous saisissez ?
— De la drogue. » Je me force à prendre de la distance, mais ma voix trahit une certaine fébrilité. Elle tremble légèrement, comme lorsqu'on évoque le nom d'un ancien amour au détour d'une conversation.
« Oui. » Elle se rapproche encore. « Oh oui, ronronne-t-elle. C'était bon. » Je sens la chaleur qui émane de son corps. « Vous connaissez ce sentiment, n'est-ce pas, Jim ?
— Oui.
— Vous y avez goûté.
— Oui.
— Depuis le premier jour, je l'ai su. Nous reconnaissons toujours nos semblables, pas vrai ? »
Elle a raison. La drogue est une sorte de club. Une fois que vous y adhérez, c'est pour la vie. Les gens qui ne se sont jamais défoncés ne peuvent pas comprendre. Lorsque je marche dans la rue, un simple coup d'œil aux passants me suffit. Je sais qui en prend, qui n'en prend pas et qui en reprendra un jour. C'est une lueur au fond des yeux, une quête impossible à satisfaire, une faim, un vide insondable, une hantise. Amanda fait partie du club. Je l'avais inconsciemment détecté.
« J'ai accompli des choses horribles, continue la secrétaire. Je voudrais… » Elle secoue la tête, pointe l'index sur sa tempe. « Je voudrais tant les effacer.
— Je sais. »
Elle se penche vers moi. L'espace d'un instant, je crois qu'elle va m'embrasser, mais elle se détourne. « Jésus m'a sauvée, murmure-t-elle.
— Jésus vous a sauvée ? » répété-je stupidement. J'essaye d'imaginer le fils de Dieu à la tête d'un escadron des forces spéciales en robes blanches, volant au secours d'Amanda, escaladant les murs d'une forteresse russe, évitant les fusils à visée laser.
« J'ai prié, dit-elle. Et Il m'a sauvée. Il m'a accordé une nouvelle vie.
— Comment… vous êtes-vous échappée ? »
Elle secoue la tête. D'un geste vague, elle indique que le sujet est sans intérêt. Une simple question de logistique. « Peu importe. Une fois que vous avez décidé de partir, rien ne peut vous arrêter. Lorsque votre résolution est prise, le plus dur est fait. Ensuite, je suis arrivée en Floride. J'ai emménagé avec une étudiante qui m'a appris quoi dire, comment me comporter, comment obtenir un emploi. J'ai passé mon brevet, amélioré mon anglais. Et j'ai trouvé un job de réceptionniste. Les hommes adorent engager de jolies filles à l'accueil, vous avez remarqué, Jim ? Voilà comment j'ai atterri dans l'entreprise.
— Content de vous avoir à bord.
— Une expression de patron, raille-t-elle. Vous êtes “content de m'avoir à bord”. Pourquoi seriez-vous content que je réponde au téléphone ? »
Je cherche une réponse appropriée. « Nous avons beaucoup d'appels », déclaré-je au bout d'une minute.
Elle rit. « Vous vous cachez.
— Je me cache ?
— Derrière l'humour. Vous faites diversion. Vous êtes un homme retors.
— Je l'ignorais.
— Un homme retors. Vous esquivez la question.
— Qui était ? »
Elle s'approche, baisse la voix. « Vous le savez parfaitement. »
Elle se trompe. Je n'en ai aucune idée.
« Vous êtes un homme marié, un jeudi soir, chez la réceptionniste. Sur son divan. Et elle est près de vous, très près. Elle pourrait se dévêtir n'importe quand.
— Pour l'instant, elle est habillée.
— En théorie », souffle-t-elle. Elle colle pratiquement ses lèvres à mon oreille. Son soupir est si doux, si ténu que les mots semblent s'évaporer contre ma peau. « La question est : que comptez-vous faire ?
— C'est un vaste sujet, avoué-je. Un point délicat.
— J'ai vu la photo de votre femme. Elle est tellement belle. » Amanda exhale une odeur florale, capiteuse. Son parfum ressemble à celui des sprays funéraires. Elle m'embrasse. Sa langue se joint à la mienne. Nous nous tenons quelques secondes immobiles, unis en un tendre baiser, puis elle recule la tête avec un regard interrogateur.
« Qu'est-ce qui ne va pas ? » demande-t-elle.
Je m'adosse au divan. « C'est amusant, parce que cette après-midi je discutais justement avec mon psychiatre. Je lui ai dit que je voulais devenir meilleur, être un homme neuf. L'ancien Jimmy vous aurait sauté dessus.
— Et le nouveau ?
— Le nouveau aussi. Je commence à penser que mon psychiatre est un charlatan. » Et j'ajoute, histoire d'éviter le désastre : « Il faut que je parte, Amanda. Je dois retrouver ma femme. »
Elle m'observe un long moment. Je crains qu'elle ne se mette à pleurer, à m'insulter ou à me gifler. Je m'attends à ce qu'elle crie “eh bien, tirez-vous !”, mais rien ne se passe. Au contraire, elle pépie gaiement : « Vous voyez ? Je vous ai dit qu'Il serait avec nous ce soir.
— Qui ça ?
— Jésus. Je vous ai prévenu qu'Il nous accompagnerait et vous en avez la preuve. Il est en vous.
— Certainement. » Je ne trouve Jésus nulle part mais, une fois encore, je ne sens plus grand-chose au fond de moi. Je suis juste fatigué. Tellement fatigué.
Je me lève et me dirige vers la porte, Amanda sur mes talons.
« Vous pouvez me reconduire au bureau, Amanda ? »
Elle rafle les clefs posées sur la table de l'entrée et me les lance.
« Prenez ma voiture. Laissez le trousseau à la réception. Je le récupérerai demain.
— Merci. »
Au moment où je me tourne pour partir, elle m'agrippe le bras. « Vous n'avez pas envie de savoir, Jimmy ?
— Savoir quoi ? »
Elle prend ma main, la guide sur sa poitrine. Son sein est doux au toucher. Elle me tient pour m'empêcher de reculer. « Ce que signifie l'inscription. » Elle presse mes doigts à l'endroit où se situe le tatouage. « J'ai surpris votre regard. Vous lisez le russe ?
— Non.
— Vous voulez que je vous traduise ? »
J'accepte de guerre lasse. « Oui.
— Jésus est mort pour mes péchés.
— Ah bon ? Pourquoi avez-vous… Pourquoi avez-vous cette sentence tatouée sur le sein ?
— Pour m'en souvenir, dit-elle avec emphase.
— Quand je veux me souvenir d'un truc, je l'inscris sur un post-it. »
Elle rit. « Encore de l'humour. » Quand elle lâche ma main, j'ôte à regret mes doigts de sa poitrine. « Vous plaisantez pour atténuer la réalité, pour vous cacher. »
Je suis trop crevé pour discuter.
Sur le parking, tandis que je marche vers la décapotable, j'entends le vrombissement des roues de l'autre côté du mur antibruit. Une étrange émotion m'étreint, une sensation indéfinissable. Je m'attendais à déplorer de ne pas avoir couché avec elle, mais j'éprouve au contraire un tout autre sentiment.
Un sentiment de victoire.
Oui, c'est ça. Pour la première fois de ma vie, j'ai refusé de céder à mes bas instincts.
Peut-être s'agit-il d'une première étape. Un effet du nouveau Jimmy Thane.
Je monte dans la voiture avec le sourire. Le nouveau Jimmy Thane. J'aime cette idée.
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