Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 2 sur 58

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Sans retour

Première Partie

 

 

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1

 

Lundi matin. 9 h 01. Je compte les voitures sur un parking en Floride. Un vieux truc pour prendre le pouls d'une entreprise : arriver en début de journée, pile à l'heure d'embauche, et estimer le nombre d'employés qui daignent se montrer. On peut glaner énormément d'informations en examinant simplement le parking d'une société.

Ce lundi matin, je dénombre douze véhicules. Un nombre raisonnable pour une entreprise qui compterait trente ou quarante salariés, mais le personnel de Tao Software LLC – la boîte qu'on m'a chargé de redresser – se chiffre à quatre-vingt-cinq pleins-temps, sans compter les sous-traitants et les collaborateurs ponctuels, tels que la masseuse chargée d'oindre les dos deux fois par semaine ou le réparateur de machines à café, au nombre de deux dans les locaux.

Douze véhicules. Quatre-vingt-cinq employés.

J'ai tous les chiffres qu'il me faut avant même d'avoir consulté le bilan commercial ou le compte de pertes et profits de l'entreprise. Douze sur quatre-vingt-cinq. L'enquête est close.

Je mène mes investigations depuis le siège conducteur d'une Ford de location, la climatisation à fond. J'étudie les voitures garées. De teintes et de modèles variables, elles appartiennent néanmoins à la même économie déclinante : une Taurus, trois Honda bas de gamme, deux Nissan et une vieille Chevrolet aux portières cabossées. Rien de clinquant et, détail important, rien qui suggère l'arrivée effective des cadres surpayés de la boîte.

Je regarde ma montre une dernière fois pour être sûr de ne pas me tromper. On est peut-être samedi, ou je suis venu une heure trop tôt. Cela m'est déjà arrivé par le passé. Je me suis même rendu en conseil d'administration un dimanche, avant d'appeler tous les membres à leur domicile, scandalisé de leur retard. Certes, j'étais défoncé à la coke et tout le monde le savait. Ce fut donc une franche partie de rigolade.

Mais nous sommes bien lundi et il est vraiment 9 heures. Les voitures se comptent effectivement au nombre de douze et il s'agit sans conteste de la société que je suis chargé de prendre en main.

Je coupe le contact et ouvre la portière. La vague de chaleur est une véritable gifle. Mon costume se flétrit. Les rayures en laine bleue se transforment comme par magie en peau de chamois sombre et mouillée, à l'image d'un torchon de nettoyage tenu par un Mexicain dans une station de lavage.

Je trottine jusqu'au bureau ouvert en bout de parking ; un de ces bâtiments neutres tels qu'on en rencontre sur toutes les aires de stationnement en Amérique, une carapace derrière laquelle le sale processus biologique du capitalisme se déroule. L'édifice ne révèle absolument rien aux yeux du monde extérieur, à l'exception d'une enseigne en plastique bon marché sur la porte, où l'on peut lire : “Tao Software LLC”. Le logo évoque un courant d'air symbolisant, je suppose, le vent majestueux censé balayer la concurrence. À moins que les concepteurs aient voulu représenter un pet. Vu ce que je sais de Tao Software, je pencherais pour la deuxième solution.

Mais les apparences sont trompeuses. La température de l'accueil serait idéale pour un chardonnay. La décoration ressemble à celle d'une salle d'exposition design. Tapisserie gris feutre, minispots fixés au plafond soulignant les pièces de mobilier choisies avec soin : un divan Candem vert, une table basse en acajou lustré. Le comptoir de la réception, dont les courbes harmonieuses serpentent sans heurt à l'entrée, se dresse à hauteur de poitrine.

J'ai vu énormément de bureaux d'accueil au cours de mes voyages professionnels et j'en suis venu à dresser un constat assez juste : la qualité d'une société, et par conséquent celle des dirigeants qui s'y cachent, est inversement proportionnelle au luxe déployé pour la réception.

Derrière ce comptoir stylisé et avenant se tient une femme stylisée et avenante. Elle porte un casque téléphonique ultraléger, ses longs cheveux roux forment un chignon élaboré à l'arrière du crâne. Elle a abusé de l'ombre à paupières, ce qui lui donne l'air d'une camée en manque, mais très élégante.

« Bonjour, dit-elle d'une voix qui exprime la fatigue ou l'ennui. Puis-je vous aider ? »

D'après son regard, elle semble penser que non. Mon costume froissé, la transpiration sur mon visage et les valises sous mes yeux contribuent sans doute à forger cette opinion. À moins qu'il s'agisse de l'embonpoint que je cultive depuis cinq ans, c'est-à-dire depuis l'âge de quarante-deux ans ; âge auquel j'ai décidé de laisser les salles de gymnastique aux hommes plus jeunes que moi.

Je me penche au-dessus du comptoir. « Je m'appelle Jim Thane. » Comme ce patronyme ne paraît susciter aucune réaction, j'ajoute : « Votre nouveau directeur. »

Elle se redresse. « Monsieur Thane. Je ne vous avais pas reconnu. »

Elle entend par là que je ne ressemble pas à un directeur. Je ne peux pas lui donner tort. Les gens associent à ce grade l'image d'un vieux beau dynamique au regard d'acier, ce qui est tout le contraire de moi. J'appartiens davantage au club des mignons oursons, ou plus exactement des oursons au sortir d'une cure de désintoxication. Pas tout à fait le portrait type d'un chef d'entreprise.

J'agite les doigts devant mon visage, façon Houdini, et chantonne : « Surprise ! »

Miss Camée en manque paraît brusquement nerveuse.

« J'ignorais que vous veniez aujourd'hui, bredouille-t-elle. Votre bureau n'est pas prêt. Dois-je m'en occuper maintenant ? J'en serais ravie. »

Elle pousse sa chaise en arrière, se lève. L'écouteur, qu'elle a oublié de débrancher, lui tire violemment l'oreille. « Aïe ! » Elle se baisse, tripote le cordon et finit par extraire l'objet de son conduit auditif.

Enfin, elle se redresse avec un sourire.

« Et vous êtes…, dis-je.

— Confuse.

— Bonjour Confuse. Moi, c'est Jim. » Je lui tends la main.

« Amanda.

— Vous avez l'intercom, Amanda ? »

Elle opine.

« Faites une annonce. Réunion générale. Où cela se déroule-t-il habituellement ?

— Je ne sais pas vraiment… », hésite-t-elle, manière d'avouer qu'ils n'ont jamais tenu de réunion dans les locaux. Rien d'étonnant, vu que personne ne vient travailler. Elle suggère finalement : « Dans la salle de repos, peut-être.

— Bien. Alors, réunion générale dans la salle de repos.

— À quelle heure désirez-vous convoquer le personnel ?

— Maintenant.

— Maintenant ? » Elle est quelque peu déconcertée. « On devrait… » Elle jette un coup d'œil par-dessus mon épaule, dans la pièce de travail principale. La plupart des lumières sont éteintes, la majeure partie des postes inoccupée. « On devrait peut-être attendre qu'il y ait plus de monde ?

— Non. »

Je parcours les couloirs de l'entreprise comme si j'étais un acheteur à la recherche d'un bon plan. Hélas pour moi, c'est une vue de l'esprit. Je suis déjà responsable de la boîte, sans espoir de retour. En dix mètres à peine, j'ai deviné combien l'affaire sent mauvais.

Bien entendu, c'est exactement la raison pour laquelle je suis là. Je suis un directeur itinérant, un mandataire. On m'engage uniquement pour prendre la tête de sociétés en difficulté. Vous ne me verrez jamais siéger dans une compagnie saine. Par contre, si vous travaillez dans une boîte où les dirigeants ont mis leur cerveau sur pause, où l'argent part en fumée aussi vite que le charbon dans un roman de Dickens, où la clientèle fond comme neige au soleil, alors il est possible que vous aperceviez un individu tel que moi franchissant la porte d'entrée. Et dans ce cas-là, vous feriez mieux d'imprimer votre CV.

Voilà comment ça marche : imaginez-vous dans la peau d'un capitaine d'industrie qui a investi vingt millions de dollars dans une boîte d'informatique. Les mois passent et le retour sur investissement se fait attendre. Chaque fois que le directeur vous téléphone, il vous promet dans un souffle que plusieurs gros contrats sont sur le point d'être signés, mais vous ne voyez toujours rien venir. La nouvelle version du logiciel mis au point par la société est sans cesse reportée, mois après mois. L'ancienne version fonctionne mal ; elle est invendable. Pendant ce temps, les fonds s'amenuisent. Que faites-vous ? Vous fermez l'entreprise et virez les employés, au risque de perdre la totalité de votre investissement ? Vous renflouez la boîte avec l'espoir que le directeur devienne soudain compétent ?

Non. Vous optez pour une troisième solution. Vous m'appelez. Je prends les rênes de la compagnie, je procède à une évaluation, licencie les trois quarts du personnel et tente de sauver les meubles pour vous. On appelle cela un redressement. Possible que je trouve un repreneur ou que je parvienne à convaincre les ingénieurs de terminer le boulot, afin de débuter les ventes. Le détenteur du capital préférera n'importe quelle tentative à une perte sèche.

Mes missions sont souvent brèves : un an, voire moins. On me paye bien, mais la majeure partie de mes émoluments provient de ce qu'on appelle la “participation”. Une autre manière, pour mon employeur, de dire “aussi sûr que deux et deux font quatre, vous ne gagnerez rien si je ne gagne rien non plus”.

C'est le risque du métier. Si j'arrive à redresser la boîte, je touche le jackpot. Si j'échoue, je gagne des clopinettes. Un travail à mi-chemin entre une expédition des bérets verts et une partie de dés. Vous n'avez aucune idée de ce que vous allez trouver avant d'avoir pénétré dans les locaux.

La voix langoureuse d'Amanda crachote dans les haut-parleurs. On dirait que le simple fait de parler l'épuise. « Votre attention s'il vous plaît, réunion immédiate dans la salle de repos. Tous les membres de Tao sont conviés. Je répète : réunion immédiate dans la salle de repos. »

Peu de mouvement malgré l'annonce. Juste une chaise solitaire, que j'entends crisser au loin. Pour une compagnie dépensant un million par mois, ils pourraient au moins cirer le parquet. Je distingue une Latino qui se fait les ongles dans son cube. Dans un autre compartiment, un jeune homme se tient avachi sur sa chaise, dos à moi. L'oreille collée au téléphone, il discute de toute évidence avec sa petite amie des différentes possibilités de souper au restaurant.

L'espace de travail central est divisé en une multitude de box Steelcase, tous équipés de chaises Herman Miller. Je distingue quelques bureaux privatifs tout autour. D'un côté, des fenêtres donnant sur l'extérieur, de l'autre une baie vitrée dirigée vers l'espace central. Celle-ci est probablement conçue pour permettre aux cadres de surveiller les troupes ou, à l'inverse, de montrer l'exemple. Quoi qu'il en soit, ces bureaux sont plongés dans l'obscurité à 9 h 05, un lundi. J'imagine quel genre de message stimulant ce spectacle de désolation envoie aux employés.

Du bruit à l'entrée. Amanda tente d'apaiser un homme agité, muni d'un attaché-case. Je n'entends pas ce qu'ils disent, mais je vois l'individu hausser les sourcils, visiblement surpris, et articuler le mot “maintenant ?”. La secrétaire acquiesce, ajoute une phrase inaudible et me désigne. L'homme me regarde un bon moment, puis se dirige droit vers moi sans accorder plus d'attention à Amanda. Il lui reste une quinzaine de mètres à parcourir et il tend déjà la main, un sourire jusqu'aux oreilles.

« Bonjour. Vous devez être Jim. Je m'appelle David Paris », dit-il d'un trait, ce qui donne : « BonjourvousdevezêtreJimjemappelleDavidParis. » Il ajoute ensuite : « Responsable du marketing. »

Je lui serre machinalement la main. David Paris est plus petit que moi, trapu. Son corps vigoureux ne détonnerait pas en lycra sur un tapis de gym, mais ici, en plein bureau, vêtu d'un pantalon en serge et d'une chemise, il semble déplacé. Il est brun, ses oreilles ressemblent à des croissants et ses paupières remontent aux commissures. J'hésite entre une erreur génétique et un lifting raté. En tout cas, il me fait penser à un gobelin.

« Jim Thane », me présenté-je.

Il remue un doigt gobelinesque devant moi, comme pour tancer un garnement : « Une réunion générale ? J'adore ! On veut secouer le cocotier, hein ?

— Exactement.

— Merveilleux ! » Il baisse soudain la voix. « Je suis soulagé de votre présence, Jim. Vraiment. Il est temps d'avoir un dirigeant compétent en ces murs.

— Je ferai de mon mieux, David. »

La pièce mesure huit mètres sur huit. Elle comporte trois tables, des chaises et ressemble à n'importe quelle salle de pause : l'équipement acheté en période faste (micro-ondes, double machine à cappuccino, boîtes de pop-corn disposées contre le mur) s'est amenuisé et détérioré à l'usage de la morne vie en entreprise. Plusieurs notes défraîchies, tachées, invitent les usagers à faire preuve de civisme – nettoyer l'évier et le micro-ondes, jeter la nourriture périmée du frigo… – le tout rédigé avec moult points d'exclamation. D'après ce que je constate, les injonctions sont restées sans effet malgré cette ponctuation énergique.

Je me place en bout de salle. Les employés de Tao, du moins ceux qui ont daigné venir travailler, se rassemblent à l'autre extrémité. Ils portent tous la traditionnelle tenue d'entreprise : pantalon d'été et chemise à manches courtes. Je dois être le seul idiot à porter un costume cravate en Floride au mois d'août.

Je m'éclaircis la voix et tonne : « Bonjour ! » Le défi consiste à paraître autoritaire et joyeux en même temps. Je réalise trop tard que je ressemble plutôt à un sergent instructeur excité par une caresse buccale. Je baisse d'un ton : « Mon nom est Jim Thane. Vous l'avez sans doute deviné, je suis votre nouveau directeur. »

Je scrute mon public. Les visages expriment un léger amusement sarcastique, l'air de dire “voyons combien de temps résistera ce type en costume de laine”.

« Je suis mandaté par les investisseurs pour redresser l'entreprise », continué-je. Je ne parle pas de la disparition de l'ancien P-DG, raison de mon engagement par défaut, ni du peu d'espoir placé dans la réussite de ma mission. « D'après les informations en ma possession, Tao jouit d'un formidable potentiel. Les actionnaires sont très optimistes. Ils n'ont pas tari d'éloges sur le personnel et sur la technologie développée en ces locaux. »

Une demi-vérité. Les actionnaires sont en effet enthousiasmés par la technologie, mais beaucoup moins par les employés, dont ils pourraient se passer. S'il existait une bombe à neutrons capitaliste, une arme susceptible de désintégrer les salariés tout en préservant les brevets, les investisseurs n'hésiteraient pas à s'en servir maintenant, au beau milieu de cette salle de repos.

Je poursuis mon laïus : « Beaucoup d'entre vous sont inquiets. Un nouveau patron, de nouvelles consignes… Vous vous demandez si Tao va surmonter les difficultés, si votre travail sera préservé. » Mon discours suscite enfin quelque intérêt. On me regarde avec attention. « Eh bien, je ne vais pas vous mentir : il y aura des changements. C'est obligatoire. Il faudra travailler plus dur et plus intelligemment. Pour parler net, la société devra rapporter davantage. »

Je laisse ces mots infuser. Mon propos tient de l'évidence – les entreprises ont besoin d'argent –, mais vous seriez surpris du nombre de gens qui négligent ce simple axiome au fil du temps. Plusieurs années au même poste, et le bon sens tend à s'émousser. On cesse de penser à l'aspect commercial, le lieu de travail devient une sorte de garderie pour adultes, un endroit pour s'occuper entre deux week-ends. On oublie que l'unique but du capitalisme n'est pas de distraire ni de combler les aspirations de chacun mais de réaliser des profits pour un tiers. Ça s'arrête là.

« Voici les bonnes nouvelles, expliqué-je. Ma présence signifie que des gens importants croient en Tao. Dans le cas contraire, ils ne m'auraient pas engagé. Ils auraient simplement jeté l'éponge et mis la clef sous la porte. »

Une fois encore, ce n'est pas l'exacte vérité. Quand Charles Adams, le précédent directeur, a disparu un beau matin sans laisser d'adresse, il s'en est fallu d'un cheveu que les financeurs ferment la boîte. Ce n'est que lorsque je suis allé trouver Tad Billups dans un restaurant italien, là où il ne pouvait plus se cacher derrière sa secrétaire et où je pouvais le supplier à loisir de me donner un boulot, n'importe quel boulot, que j'ai obtenu cette mission. Tad est président du conseil d'administration de Tao et associé de Bedrock Ventures, la société de capital-risque qui maintient l'entreprise à flot. Plus important, Tad est aussi mon ancien camarade de chambrée à Berkeley. Notre histoire remonte à Mathusalem et il me doit quelques services. Enfin, pas tant que cela, à vrai dire, étant donné qu'il m'a refourgué l'un des pires jobs de la liste. Un de ceux dont les chances de réussite avoisinent zéro. Un boulot géographiquement inadmissible, situé à cinq mille kilomètres de chez moi, dans la Silicon Valley. De quoi flinguer le CV de n'importe qui.

J'imagine que Tad, connaissant mon parcours – alcoolisme, usage de stupéfiants, addiction au jeu, cure de vingt et un jours au centre de désintoxication de Mountain Vista –, a jugé la mission appropriée. Il n'avait pas tort, vu que je suis un peu en période de redressement moi aussi.

Je jette un coup d'œil à ma montre. « Quelqu'un a-t-il des questions ? » Pas de réponse. « Bien. Alors moi, j'ai une question pour vous. Il est 9 h 15, nous sommes lundi matin, et j'ai compté douze voitures sur le parking. Donc, je vous le demande : où est passé tout le monde ? »

Personne ne se porte volontaire pour éclairer ma lanterne. Un visage attire mon attention dans la foule clairsemée : celui de la Latino précédemment repérée en train de se faire les ongles à son bureau. Elle est séduisante, quoique légèrement enrobée. Je braque mes yeux sur elle. « Vous, là. Désolé, je n'ai pas retenu votre nom.

— Rosita.

— Enchanté, Rosita. Quel poste occupez-vous chez Tao ?

— Service clients.

— D'accord. Auriez-vous l'amabilité de me préciser combien d'employés travaillent chez Tao ?

— Je ne sais pas. Quatre-vingts, je crois. »

Le chiffre exact est quatre-vingt-cinq, mais je lui fais grâce de cette précision. « À combien estimez-vous le nombre de personnes dans cette pièce ? »

Elle regarde autour d'elle, se livre à un rapide calcul.

« Une vingtaine, peut-être ?

— Une vingtaine peut-être, répété-je. Ce qui signifie qu'une soixantaine de collaborateurs sont absents ce matin. Voilà sans doute une des causes de nos difficultés, qu'en pensez-vous, Rosita ?

— Possible », répond-elle prudemment.

Je mets la main en visière, feignant d'inspecter les lieux à l'image d'un automobiliste qui a égaré sa voiture sur le parking d'un supermarché. « Y a-t-il un cadre exécutif dans cette salle ? Tao en compte cinq, si mes souvenirs sont bons. Combien d'entre eux nous font l'honneur de leur présence ce matin ? »

David Paris, le gobelinesque responsable marketing, lève un doigt trapu.

« Ici, Jim. David Paris, responsable marketing…

— Oui, le coupé-je. Vous êtes là, David, mais qui d'autre ? »

Un homme se fraye un chemin vers la cuisine. Il tient un sac en papier marron impeccablement plié, qu'il a de toute évidence l'intention de déposer au frigo. Il marque une pause quand il s'aperçoit qu'on parle de lui.

« Randy Williams, se présente-t-il. Chef de projet. » La trentaine bien tassée, un visage rondouillard typique du Midwest, un ventre mou. Sa chevelure blonde, hérissée en une coiffe trop jeune pour lui, s'accorde à sa peau laiteuse. Son sourire dévoile un espace, ou plutôt un gouffre, entre ses incisives.

« Vous êtes en retard », grincé-je.

Il porte une barbe de trois jours. Cette réprimande publique le prend au dépourvu. Il bredouille : « Désolé. Oui, je ne savais pas que… »

Je l'interromps de façon impitoyable. Il est temps de mettre les points sur les i, d'allumer quelques feux, d'imposer la rigueur. « Randy, expliqué-je, j'exige que tout le monde arrive à 9 heures. Pas 9 h 01, pas 9 h 02 et certainement pas 9 h 15. Si jamais cette société recommence à faire des bénéfices un jour, vous pourrez relâcher la pression. En attendant, c'est 9 heures pile. » Une pause. Je le regarde dans les yeux. « Compris ? »

Il n'en croit pas ses oreilles. On vient de l'humilier devant le personnel. Son visage prend une teinte cannelle.

« Oui, dit-il d'une voix douce.

— Bien. Et à présent, où est le responsable des ventes ? »

Je parcours la salle du regard. D'abord, personne ne répond, puis Rosita se manifeste. Elle sourit, de toute évidence heureuse de l'admonestation adressée aux cadres.

« Il s'appelle Dom Vanderbeek. Il n'est pas là. »

J'entends des rires, des gloussements de plaisir dans l'assemblée. Les gens sont impatients de me voir tailler un costard au responsable des ventes. Je m'en voudrais de les décevoir.

Amanda se tient près de la porte, tout au bout de la pièce.

« Dom travaille chez lui le lundi et le mardi, signale-t-elle.

— Ah, vraiment ? Passez-le-moi au téléphone, Amanda. » Je désigne un poste fixé au mur.

« Ce téléphone ? demande la secrétaire.

— Avec le haut-parleur, je vous prie. »

Elle hausse les épaules, du genre “après moi le déluge”, et s'exécute. Elle compose le numéro d'un doigt souple. La sonnerie retentit dans les baffles, interrompue par une voix saccadée, autoritaire : « Ouais, Dom à l'appareil… » Je connais bien ce style de voix ; celle de l'ancien sportif, du commercial viril, du hâbleur de service.

« Dom, dis-je. Ici Jim Thane, le nouveau directeur de Tao.

— Jim, comment va ? » La formule semble purement déclarative. Elle ne ressemble pas à une question pour la bonne et simple raison que ce n'en est pas une. Ce gars affiche une assurance à toute épreuve.

« Vous êtes sur haut-parleur, Dom. Je suis en réunion avec l'ensemble du personnel dans la salle de pause et nous nous demandons pourquoi vous n'êtes pas avec nous, puisque vous faites partie du personnel et que vous êtes cadre. »

Silence au bout du fil. Il tente probablement de deviner si je plaisante ou si je suis cinglé. Il opte finalement pour une certaine forme de conciliation. Il joue au mec sympa et patient, désireux d'aider la bleusaille à se mettre dans le bain.

« Je travaille en général à domicile le lundi et le mardi, Jim. Les négociations téléphoniques sont plus faciles à partir de chez moi.

— Le problème, Dom, c'est que le service des ventes ne fait pas vraiment des étincelles, alors je voudrais tout le monde au bureau. Tous les jours. Vous y compris. »

Nouveau silence. J'observe les visages en face de moi. La plupart des gens présents sont des salariés de base. Ils n'assistent jamais aux discussions des équipes dirigeantes. Une fille pouffe d'un rire nerveux.

« D'accord, concède enfin Dom. Je serai là demain à la première heure. »

Je secoue la tête à l'intention de l'assemblée. « Maintenant.

— Pardon ?

— Maintenant, Dom.

— Écoutez, je suis à une heure de voiture, la route est embouteillée. Je n'avais pas prévu…

— Alors prévoyez maintenant. Je vous veux ici tout de suite. »

Encore un silence. Tout le monde attend. Les employés sont captivés. Ils sentent que la discussion peut très vite déraper, que Dom Vanderbeek risque de prendre la mouche. L'espace d'un instant, j'imagine le responsable se fendre d'une réplique cinglante, mais il préfère calmer le jeu. Je commence à le cerner : il appartient à la catégorie des vieux roublards qui savent attendre le bon moment lorsque les circonstances sont par trop défavorables.

« Pas de soucis, ronronne-t-il. Je pars dans dix minutes.

— J'ai hâte de vous rencontrer.

— Moi aussi. » Puis il raccroche.

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