Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 38 sur 58

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Sans retour

Chapitre 37

37

 

 

Chaque fois que Tad et moi avons parlé, depuis que je suis en Floride, c'est lui qui m'a appelé.

Je passe à l'offensive. À mon tour de le surprendre. J'ignore ce que je vais lui dire. Peut-être un truc du genre “ça te plaît de baiser ma femme ?”. Ou alors autre chose. Je ne m'inquiète pas. Je trouverai les mots appropriés dès que j'entendrai le son de sa voix.

Je cherche le numéro de téléphone de son bureau sur mon ordinateur. La secrétaire qui me répond a le timbre voilé des personnes blasées, typique des chiennes de garde embauchées par les sociétés de capital-risque. Sexy, oui, conviviale, un peu mais pas trop, avec un zeste de réticence : “Merci de votre appel, mais qui êtes-vous au juste ?”

« Bonjour, vous êtes bien chez Bedrock Ventures. Alicia à l'appareil. En quoi puis-je vous aider ?

— Je voudrais parler à Tad Billups, s'il vous plaît. »

Long silence. « De la part de qui ?

— Jimmy Thane. »

Nouveau silence. Sans doute a-t-elle besoin de davantage de précisions. « Je suis le directeur de l'une de vos entreprises. Jimmy Thane, de Tao Software, Alicia. Vous avez sûrement entendu parler de moi. » Dans mon intonation, la fermeté le dispute à une légère impatience. « Passez-moi Tad, je vous prie. »

Encore une pause. J'ai l'impression d'appeler de la planète Mars, de la part du général Mixilplc, pour discuter du calibrage de notre canon à rayons cosmiques.

« Restez en ligne », dit-elle au bout d'un long moment. Une reprise de Penny Lane, façon musique d'ambiance à la flûte de Pan, succède à sa voix chaude. Une minute passe, puis un homme décroche.

« Tom Tench à l'appareil. À qui ai-je l'honneur ? »

Tom D. Tench, alias Tonne de Tanche, un des associés de Tad. Toutes les sociétés de capital-risque ont un Tench parmi leurs responsables : un homme qui sait parler aux imbéciles heureux détenteurs des cordons de la bourse. Vous ne pouvez pas envoyer un Indien à la peau sombre ou un Chinois énigmatique négocier avec une vieille famille d'Akron. Même si ce sont précisément ces spécimens exotiques qui gèrent les capitaux des barons de l'acier depuis la quatrième génération en Ohio, il vous faut un Tench pour manœuvrer. Bête comme ses pieds, mais descendant des colons du Mayflower, diplômé de Yale, titulaire d'une maîtrise en gestion des affaires à Harvard, et doté d'un solide coup droit au squash.

J'essaye de paraître enthousiaste : « Bonjour Tom. C'est Jimmy.

— Jimmy ? » Il n'a pas l'air de se souvenir de moi.

« Jimmy Thane. Est-ce que Tad est là ?

— Tad ? »

Bon sang, soupiré-je intérieurement, j'essaye de joindre le type qui me cocufie et Tench joue à Questions pour un champion.

« Tad, oui ! Tad Billups. J'ai demandé à la secrétaire de me le passer. J'ignore pourquoi j'ai atterri chez vous. Comment allez-vous, au fait ?

— Qui est à l'appareil ?

— Jimmy Thane. » J'entends un gros souffle au bout du fil. Quelqu'un qui soupire ou pouffe d'un rire incrédule. Je continue tout de même sur ma lancée : « C'est moi, le directeur de Tao Software. La boîte appartient à votre portefeuille. J'imagine que vous êtes au courant. »

Cette dernière phrase est une plaisanterie. À défaut d'être drôle, elle contient tout le sarcasme que je peux mobiliser en pareilles circonstances. Même le capital-risqueur le plus médiocre connaît les entreprises inscrites à son portefeuille. Il les connaît intimement. Les responsables en poste sont ses employés. Aucun nom ne lui échappe. Après tout, les directeurs constituent son principal atout. Ils s'appliquent à faire de lui un homme riche.

Tench Tronche de Cake ne saisit pas l'ironie de ma réplique. Le silence s'installe. Je me demande s'il est encore là quand il dit : « Jimmy Thane, le poivrot ? »

Si je n'étais pas assis, bien calé dans mon fauteuil, je serais tombé par terre. Je ressens un léger vertige, comme si ma perception du monde changeait, drastiquement infléchie par une inversion de rotation du globe ou que sais-je. Je parviens cependant à rester courtois : « Le poivrot, c'est cela. N'oubliez pas le cocaïnomane et le coureur de jupons. Maintenant, est-ce que vous pouvez me passer Tad, oui ou non ?

— Qu'est-ce que vous me chantez, Jimmy ? Où êtes-vous ?

— Bon sang de merde, explosé-je. Je suis à perpète, en Floride, espèce de con. Je me casse le cul pour votre salopard d'associé et il fait quarante-cinq degrés. Vous n'allez quand même pas me raconter qu'il ne vous a pas prévenu que je travaillais pour vous ?

— Jimmy Thane, dit-il sur un ton rêveur. J'étais sûr de ne plus jamais entendre parler de vous, après ce qui s'est passé. » Il s'éclaircit la voix. « Tao Software a fermé ses portes l'année dernière, Jimmy. Perte sèche. Nous nous sommes débarrassés de l'entreprise. Est-ce que… est-ce que vous me faites une blague ?

— Allez au diable, Tench. » Là, je ne plaisante pas. « Passez-moi votre enfoiré d'associé tout de suite.

— Tad, Tad, Tad, répète-t-il comme si ce prénom valait la peine d'être examiné sous tous les angles. Voilà le problème, Jimmy.

— Quel problème ?

— Tad a pris un long congé sabbatique. Il nous a quittés au début de l'année dernière, en 2009, et n'est plus revenu depuis. Après le drame, tout le monde pensait que c'était mieux.

— Qu'est-il arrivé ?

— Vous ne connaissez pas l'histoire ? La baby-sitter étranglée avec son propre soutien-gorge ?

— Non.

— Eh bien, tant que la cour n'a pas rendu son verdict, nous ne savons pas la vérité. Mais nous avons convenu, en attendant le jugement…

— Comment ça, le jugement ? Vous déraillez ou quoi ? Où est Tad ? C'est lui qui m'a engagé, bordel !

— J'ignore où il est, Jimmy. Je ne lui ai pas parlé depuis plus d'un an. Il ne travaille plus avec nous et je doute de le revoir un jour. Je peux toutefois vous certifier, Jimmy, que personne chez Bedrock Ventures ne vous a confié de mission. Ni pour prendre les rênes d'une entreprise, ni pour prendre le bouillon. » Une pause, et il ajoute : « Sans vouloir vous vexer.

— Je ne me vexe pas, Ducon.

— Si je le croise, ce qui est peu probable étant donné que je déteste les prisons, je lui dirai que vous avez appelé. »

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