Sans retour
Chapitre 42
42
Ensuite, il y a la drogue.
De la part d'une fille qui a trouvé Jésus dans le sous-sol d'une église, qui s'est tatoué en alphabet cyrillique qu'Il est mort pour nos péchés et qui proclame qu'Il a changé sa vie, je devrais être surpris. Elle est allée chercher la pipe et le brûleur sur une étagère dans l'armoire, puis elle m'a conduit dans sa chambre et m'a allongé sur le lit avant de mettre la musique sur son ordinateur. « On peut le faire juste une fois », suggère-t-elle.
Pour les gens comme moi ou Amanda, “juste une fois” n'existe pas. Et l'ultime shoot n'est jamais le dernier. Notre vie n'est faite que de pauses, de répits. De moments de calme avant la tempête. Voilà pourquoi les rechutes sont si fréquentes : au même titre que les périodes d'abstinence, les abus font partie de notre existence. Pour le drogué, l'un ne s'oppose pas à l'autre. La réussite n'exclut pas l'échec, le bien ne diverge pas du mal. Chaque notion n'est que l'expression particulière d'une vérité globale. Plonger, remonter. Se défoncer, être clean. Tout se ressemble, sur cette piste de danse où nous tournoyons sans cesse.
Amanda allume plusieurs bougies à la cire d'abeille, qu'elle dispose sur son bureau et à côté de son lit. Ensuite, elle éteint la lampe. La chambre devient noire, à l'exception des cercles de lumière projetés par les chandelles.
Sous ces lueurs vacillantes, je prends conscience de sa beauté et de l'amour que je lui porte. Depuis le premier jour où je l'ai rencontrée, je ne suis pas parvenu à déterminer son âge. Celui-ci varie en fonction de l'éclairage, de ses vêtements et de son maquillage. En fonction aussi de l'angle sous lequel on l'examine. Parfois, son regard se voile de la patine du temps, elle a l'air épuisée. D'autres fois, elle est sexy en diable et n'hésite pas à en jouer. Une fille expérimentée à qui on ne la fait pas. Impossible à surprendre et disposée à tout essayer.
Cette nuit, tandis que son visage s'empourpre encore de l'extase charnelle, elle anticipe un autre genre de ravissement. Elle semble intemporelle. Sa chair palpite, ses traits avides de came s'animent. Son corps se contracte, tendu comme un arc.
Elle déplie une feuille de papier toilette. À l'intérieur, un petit gisement de cristaux jaunes, identiques à du sel. Elle tapote la feuille au-dessus de la pipe. L'outil est manié d'une main experte, tenu par le manche flûté. Elle allume le brûleur et le tient presque une minute sous le fourneau. On entend les crépitements. Les volutes toxiques se déploient à l'extrémité du tube de verre. Elle me tend la pipe. Lorsque je la prends, le verre me brûle les doigts, mais je ne bronche pas. Je porte l'embouchure à mes lèvres et aspire.
La toux chimique me secoue les côtes. « Oh oui, murmuré-je. Oh putain, que c'est bon. »
Il n'existe pas de mots pour décrire cette béatitude. Cela ressemble au bonheur de l'enfance, quand vous étiez blotti dans les bras de votre mère. J'imagine que l'expérience s'apparente également à ce que l'on ressent au moment de passer l'arme à gauche, quand on décide de lâcher prise, de se reposer enfin. La paix, la plénitude vous envahissent. Le monde continuera de tourner sans vous.
Depuis combien de temps n'ai-je pas éprouvé comparable félicité ? Des années ?
Je me sens léger. Les soucis s'envolent, telle une nuée d'insectes aux ailes d'argent sous le clair de lune. Un scintillement fugace, et plus rien. Je ne pense plus à ma carrière ni à mon mariage, ni même à Ghol Gedrosian ou à la mafia russe. Le sort de Libby m'indiffère.
Un plaisir liquide déferle en moi, un orgasme infini.
Amanda retire la pipe de ma main et tète l'embout. J'observe ses yeux, la manière dont ses pupilles se dilatent jusqu'à devenir deux boutons noirs, semblables à ceux cousus sur les poupées de chiffon. Elle s'affale sur le côté sans lâcher l'instrument brûlant, sans remarquer la douleur.
« Oh, Jésus », gémit-elle. J'ignore si elle invoque le Sauveur ou si elle exprime son contentement.
Elle se penche vers moi, m'embrasse. Sa bouche et sa langue ont un goût chimique additionné d'un vestige de menthol.
L'effet le plus notable de la méthamphétamine se concrétise en une irrésistible envie de baiser. C'est la seule activité praticable quand on est sous l'emprise du cristal, la seule souhaitable.
Je me souviens encore de mon baptême du feu. J'étais seul dans un hôtel, en voyage d'affaires loin de Libby. J'avais fait chauffer la décoction et inhalé les vapeurs. Soudain, c'était comme si je ne pouvais plus m'arrêter de jouir. On aurait dit que quelqu'un avait actionné un interrupteur. J'avais ouvert mon ordinateur portable et m'étais empressé de trouver un site porno. J'avais éjaculé au bout d'une minute de film. Je m'étais repassé la même scène et avais de nouveau éjaculé. Trois fois, quatre fois.
Voilà le principal mérite du cristal. La montée est un orgasme gigantesque qui vous submerge, qui vous noie. Vous voulez savoir pourquoi les gens s'y adonnent au risque de se détruire ? À votre prochaine partie de jambes en l'air, imaginez une extase dix fois plus puissante. Et puis imaginez qu'elle dure trois heures. Alors vous saurez.
Maintenant, je suis allongé sur le lit de ma secrétaire, dans son appartement. Toute idée de temps, de chronologie a disparu, remplacée par le flux intarissable du plaisir. Environ une heure ou dix minutes plus tard, je reviens à moi. Amanda est assise à mes côtés, nue, les cheveux en bataille. Elle utilise une de ses barrettes pour récurer le fond de la pipe. Un petit tas de poudre figure les restes ainsi récupérés. Elle rallume le brûleur. Cette fois, la politesse n'est plus de mise. Elle se sert en premier, pompe frénétiquement sur le tube de verre. Je devine son orgasme. Son corps est parcouru de frissons incessants. Elle murmure sans fin : « Oh, Jésus, Jésus, Jésus… »
Lorsque la montée s'estompe, je m'empare de l'ustensile et pompe à mon tour. Je pars, j'ignore où, et me réveille quelques heures plus tard, nu dans les bras d'Amanda.
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