Sans retour
Chapitre 51
51
Le rêve débute ainsi.
Je suis dans une maison ténébreuse. Une maison que je connais, mais ce n'est pas la mienne. Je gravis un escalier en colimaçon.
Bien que cette demeure ne m'appartienne pas et qu'il fasse noir, je n'ai pas peur. Je me sens à ma place.
En haut des escaliers, un long couloir au bout duquel je distingue une porte.
Je me dirige vers elle. Les lattes du parquet grincent sous mes pas. Je tourne la poignée, la porte s'ouvre.
Je suis dans une chambre d'enfant. D'un garçon, plus exactement. Papier peint bleu, figurine de Superman sur le bureau, tupperware rempli de voitures Cars.
L'enfant dort dans son lit. Il respire. Il est vivant. Le clair de lune caresse son visage. Il porte un pyjama turquoise en flanelle. Ses cheveux blonds sont un peu trop longs pour un garçon. Je le prends dans mes bras. Il ne se réveille pas. Sa tête dodeline, ses cheveux pendent.
Il continue de dormir, sa respiration est calme. Je l'emporte dans le couloir. Un rayon de lumière souligne la présence d'une autre porte, derrière laquelle j'entends du bruit. Un grondement mécanique ou un roulement lointain.
Je pousse le battant avec mon pied, car mes bras sont pris. Je sais maintenant que ce bruit est celui de l'eau qui coule dans une baignoire remplie à ras bord. Le carrelage immaculé baigne dans un centimètre d'eau.
Un individu se tient penché au-dessus de la cuve. Il porte des vêtements aussi noirs que sa longue crinière filasse, dont la saleté évoque celle d'un homme mort depuis longtemps.
Le dos tourné, il me parle : « Tu as amené ton garçon. » Je me demande s'il a prononcé ces mots à voix haute ou si je les ai simplement imaginés.
Je patauge dans la salle de bains, l'enfant dans mes bras. L'étranger continue de me tourner le dos. « Il s'appelle Cole, expliqué-je. C'est mon fils. Mon fils unique.
— Mets-le dans l'eau. »
Je tends le cou pour essayer de voir les traits de mon interlocuteur, mais son visage reste dissimulé par ses longs cheveux de cadavre brun.
« Je ne comprends pas », dis-je.
Il ne répond pas. Je me sens avancer malgré moi, me penche à mon tour au-dessus du berceau liquide et y dépose mon ange. Il flotte, assoupi.
« Laisse-nous maintenant », ordonne l'étranger.
Je fais un pas de côté.
L'homme pose une main squelettique sur l'enfant. Pas de chair. Rien que des os.
Il appuie sur la poitrine de mon fils et l'enfonce sous l'eau avec une violence inouïe.
Le petit corps est plaqué au fond de la baignoire. Cole ouvre les yeux, tente d'expulser un cri inaudible, qui se transforme en une bulle qui crève les flots. L'eau s'engouffre dans sa bouche. Il écarquille les yeux, persiste à crier en silence, remuant sa tête d'avant en arrière. Ses petits doigts raclent les os de l'étranger, ses poumons s'emplissent de liquide.
L'homme le maintient sous l'eau. Il est fort et implacable. La lutte est brève. Le garçon donne quelques coups de pied, bat des bras, mais il lui est impossible de s'arracher à la pression exercée sur lui. J'observe son visage tandis que la vie le quitte. Il me fixe, les yeux grands ouverts. Lorsqu'il arrête de se débattre, lorsque ses doigts ne frémissent plus, l'étranger lève sa main osseuse. Le corps inerte remonte à la surface.
« À présent, tu peux le récupérer. C'est ton fils. »
« Pas de bêtises », murmure l'homme à mon oreille.
J'ouvre les yeux. Je ne suis pas dans une salle de bains et celui qui m'a parlé n'a rien à voir avec l'étranger aux cheveux longs. Il n'y a pas d'eau à mes pieds, pas de baignoire, pas de petit garçon.
Je suis assis sur une chaise. La pièce est très froide, je grelotte. J'ai du mal à accommoder ma vision. J'essaye de me frotter les yeux, mais mes bras sont entravés. Impossible de bouger. Je suis prisonnier.
Je parviens finalement à faire la mise au point. Une pièce lambrissée, d'épais volets de bois. Un gros bureau, une armoire de classement dans un coin, et un diplôme accroché au mur. Je reconnais cet endroit : le cabinet du docteur Liago.
« Il est réveillé ? » s'enquiert une autre voix, féminine celle-là. Lorsque je me retourne, je l'identifie sans peine. Elle a les cheveux courts et gris, une coupe de lesbienne stricte. Ses yeux sans couleur, vides d'expression, se posent sur moi. Comment est-ce possible ? Le docteur Curtis, ma psy en Californie. Elle se tient à côté de Liago, petit homme à la barbe blanche. Que font-ils ensemble ? Pourquoi Curtis est-elle ici, en Floride ?
« Je suis venue vous voir », répond-elle. Je me rends compte que j'ai parlé à voix haute. « Vous avez besoin d'aide, reprend-elle. La situation nous a échappé.
— Que se passe-t-il ? » Je me souviens de l'aéroport, de Gordon et de son doigt mutilé, du chauffeur, du mouchoir imbibé de chloroforme…
« Il te faut un coup de main, Jimmy », fait une voix bourrue et familière. J'essaye de regarder par-dessus mon épaule, mais ma poitrine est attachée à la chaise. J'entends des pas sur le parquet. Gordon apparaît.
« Qu'est-ce que vous faites ? demandé-je.
— Tu as tout foiré, Jimmy.
— Alors on garde Jimmy Thane ? » intervient Curtis.
Liago feuillette une liasse de papiers tapés à la machine. « Oui, Jimmy Thane, confirme-t-il. C'est ce qui est marqué.
— Mais on a déjà essayé, s'insurge Curtis. Regardez le résultat.
— On se conforme aux instructions, tranche Gordon. Pas de discussion. Si le texte dit Jimmy Thane, ce sera Jimmy Thane. »
Curtis plisse les lèvres. Elle aimerait bien argumenter, mais se retient.
Liago se plante devant le bureau, sur lequel est posée la Samsonite renforcée de Kramer. Il l'ouvre et en extrait un rouleau de tissu noir. Il met la valise de côté et déroule l'étoffe sur le bureau. Celle-ci contient un assortiment de seringues fixées par un élastique. Le psychiatre en choisit une, puis sort une fiole de sa poche. Après avoir déchiré l'emballage stérile et ôté le capuchon de l'aiguille, il remplit la seringue, qu'il tapote ensuite à la lumière de la lampe.
Je commence à sérieusement m'inquiéter.
« C'est quoi ce délire ? Gordon, qu'est-ce qu'il fabrique ?
— Tu sais que tu as déconné, pas vrai Jimmy ? On essaye juste de recoller les morceaux. Tu n'as quand même pas envie de mourir, non ?
— Qu'est-ce que vous comptez faire ?
— Tu aurais dû écouter ce qu'on te disait. Tu avais tout. Il t'avait tout donné. Un travail, une femme, de l'argent. Qu'est-ce qui t'est passé par la tête, crétin ?
— Je suis navré. » J'ignore pourquoi je m'excuse, mais il me semble que mon comportement n'a pas été irréprochable. « Laissez-moi partir. Je veux rentrer chez moi. Je serai sage, Gordon. Promis.
— Trop tard. Tu as franchi la ligne jaune, mon ami. Le vrai Jimmy Thane n'aurait pas agi autrement. Un type incontrôlable, pas fiable pour un sou. » Il se tourne vers Liago. « Bon boulot, docteur. Il est en tout point fidèle au véritable Jimmy Thane.
— Merci », murmure faiblement le praticien. Son témoignage de reconnaissance paraît davantage motivé par la peur que par la gratitude.
Gordon m'a déjà fait de sales coups par le passé. Il m'a tabassé quand je lui ai menti, il m'a plongé la tête dans la cuvette des toilettes lorsqu'il m'a surpris avec de l'héroïne, il m'a enchaîné à une canalisation dans un parking souterrain, obligé à effectuer une cure de désintoxication de quarante-cinq jours à San Bruno, menacé de m'envoyer en taule si je refusais l'internement. Et puis il a balancé dix mille dollars gagnés à la sueur de mon front, dix mille dollars de cocaïne dans l'évier, après avoir fouillé la maison. J'avais planqué le sachet dans un placard, derrière les boîtes de Miel Pops.
Les événements d'aujourd'hui possèdent une dimension inédite dans le domaine du parrainage. Sous l'œil bienveillant de Gordon, Liago se dirige vers moi, armé de sa seringue à l'aiguille luisante.
« Cela ne sera pas douloureux, monsieur… » Une hésitation, puis : « Monsieur Thane. » Il tapote une nouvelle fois le corps de pompe. « Du moins si vous vous tenez tranquille. »
Je baisse les yeux. Mes poignets sont attachés par du ruban adhésif à la chaise de telle manière qu'aucune veine n'est disponible.
« Aidez-moi à détacher un bras, demande Liago. Immobilisez-le. »
Je tente de me libérer en remuant violemment. « Laissez-moi partir ! » crié-je, les muscles bandés.
Liago me regarde me démener, puis fait signe à Gordon. Celui-ci aboie un ordre incompréhensible. Je réalise qu'il parle en russe. On répond à l'identique dans mon dos. Le chauffeur apparaît derrière mon épaule. La casquette ridicule – un couvre-chef que plus personne ne porte depuis quinze ans et qui aurait dû m'alerter – a disparu. Il contourne la chaise, sort un couteau de poche et tranche l'adhésif au niveau de mon poignet droit.
Mon bras se déploie l'espace d'un instant, mais le chauffeur l'empoigne aussitôt de ses deux mains énormes. Il me tord violemment l'articulation, exposant la peau laiteuse de mon avant-bras, et plaquant le membre contre le bois de la chaise.
Liago réitère son conseil : « Ne bougez pas. Sinon, cela prendra plus longtemps et je risque de vous faire mal.
— On sera forcés de te chloroformer », grince Gordon.
Mes tempes palpitent encore de la première anesthésie. Je n'ai aucune envie de remettre ça, alors je cesse mes pitreries. « Vous allez me tuer ?
— Bon Dieu non, Jimmy. On va simplement te rendre la vie plus facile.
— Serrez le poing », demande Liago.
J'obéis. « Pourquoi vous me traitez de la sorte ?
— Pour votre propre bien, explique le docteur. Il ne désire que votre bonheur.
— Qui ça ? »
Pas de réponse. Il tape au creux du coude pour faire sortir une veine. Je détourne le regard. Légère sensation de piqûre, puis le liquide se répand. Mon bras devient lourd. L'engourdissement gagne mes épaules, mon crâne. « Voilà, se réjouit Liago. Vous allez être totalement apaisé. Nous allons pouvoir continuer la thérapie. »
Il a raison. Avant que je puisse répondre, mes yeux se ferment.
Je perçois les battements de mon cœur, ma respiration.
Un rêve s'installe. Il est violent. J'entends des bris de verre, les cris de Curtis et du chauffeur. Gordon crache quelques mots en russe. Une première détonation l'interrompt, puis une seconde, plus près. Des tirs ou des pétards. À moins qu'il s'agisse d'un marteau sur une enclume. Pan, pan, pan. Juste à côté de moi.
Une infime partie de mon esprit reste assez lucide pour écarter l'hypothèse du marteau et de l'enclume. Ce sont bien des coups de feu.
Pan, aboie l'arme. Mon sommeil est perturbé.
Pan.
Un hurlement, une ultime déflagration, puis le silence. Je peux enfin me reposer.
J'ignore combien de temps dure ma léthargie mais, lorsque je reprends conscience, je suis toujours assis sur la chaise, trempé de sueur en dépit de la climatisation qui souffle un air glacé sur ma nuque. J'ai la nausée. Ma chemise colle à ma peau. J'essaye de bouger, mais je suis toujours entravé. Le bras droit est la seule partie de mon corps qui ne soit pas immobilisée. Je distingue une légère ecchymose au niveau de la pliure du coude.
« Regardez-moi ça, s'extasie une voix familière. Lazare revenu d'entre les morts. »
Je tente de visualiser la forme floue qui a pris place sur le fauteuil en cuir rembourré, celui-là même où j'ai effectué mon analyse. L'agent Tom Mitchell m'observe, détendu. Il a retroussé ses manches et croisé les pieds devant lui. « Comment vous sentez-vous, monsieur Thane ? »
Une perceuse me vrille le crâne. « Pas tellement bien. » J'ai la voix enrouée, du plâtre dans la bouche.
Lorsque je regarde autour de moi, je vois Gordon Kramer face contre terre, la tête explosée. Il baigne dans une mare de sang coagulé, ce qui signifie qu'il est mort depuis un petit bout de temps.
Le docteur Curtis a perdu la moitié du visage. Un tir de gros calibre à bout portant, selon moi. Liago s'est écroulé dans un coin de la pièce, le corps ensanglanté. Je n'arrive pas à localiser le chauffeur, mais je parierais qu'il ne conduira plus jamais de limousine.
« Vous n'avez pas l'air très frais non plus », tempère Mitchell, qui a suivi mon raisonnement. Il affecte toujours cet accent du Sud prononcé, même si je suis sûr, à présent, que sa Géorgie n'est pas celle qui est la patrie du coton.
Quelqu'un fait les cent pas derrière moi. J'essaye de pivoter, en vain. Ryan Pierce, le grizzly de la morgue, pénètre dans mon champ de vision comme par courtoisie. Il m'adresse un signe amical de la main. « Salut. »
Je me tourne vers Mitchell.
« Qu'est-ce qui se passe ?
— J'allais vous poser la même question. Pourquoi ces gens vous ont-ils attaché ? Pourquoi ont-ils tenté de vous injecter une potion magique ?
— Je ne sais pas.
— En revanche, vous savez pourquoi je suis là, monsieur Thane, ou quel que soit votre véritable nom ? Vous savez qui je cherche ?
— Oui.
— Où puis-je trouver cette personne ?
— Aucune idée. »
Il secoue la tête. « J'ai du mal à vous croire. Je traque Ghol Gedrosian depuis des années. Trop longtemps à mon goût. Et aujourd'hui, je me rapproche de lui. Il n'est plus un mystère pour moi, il est devenu comme un ami. J'ai consulté ses mails, lu sa correspondance privée, écouté ses conversations téléphoniques. Vous voulez connaître mon point de vue ? Vous voulez que je vous dise vers quoi m'orientent les investigations ?
— Allez-y.
— Il est ici.
— Oui, en Floride, vous me l'avez déjà dit.
— Non. Vous n'y êtes pas, monsieur Thane. Ghol Gedrosian est ici, il travaille chez Tao.
— Chez Tao ? » J'essaye de comprendre ce qu'il me dit. Je secoue la tête. L'anesthésie a dû m'embrouiller l'esprit. « Chez Tao ? » je répète.
Quelqu'un grogne juste derrière moi. Mitchell jette un coup d'œil à mes pieds. J'aperçois alors le chauffeur qui se traîne par terre avec un bras, incapable de décoller son visage du parquet. Sa joue frotte contre le bois. Il ressemble à un mollusque sur la vitre d'un aquarium. « Aidez-moi, s'il vous plaît », gémit-il.
Mitchell sort un revolver de sa poche, une arme imposante, dotée d'un canon phallique. Il ajuste sa cible, appuie sur la détente, et la tête du moribond se désintègre en un nuage écarlate. L'agent reporte ensuite son attention sur moi, comme s'il venait simplement d'ôter une peluche de sa chemise. « Je vous aime bien, monsieur Thane. Vous êtes très amusant, j'apprécie votre humour, alors laissez-moi vous donner un conseil. Si vous ne me dites pas ce que vous savez à propos de Gedrosian et où je peux le trouver, je vais être obligé d'employer des moyens plus coercitifs. Et croyez-moi, aucun de nous deux n'a envie d'en arriver à cette extrémité.
— Que lui voulez-vous ?
— Cela ne vous regarde pas », réplique-t-il sèchement. Il semble méditer la brutalité de sa réponse et se radoucit : « Pensez-vous que le diable soit parmi nous, monsieur Thane ? Pensez-vous qu'il soit parmi nous et qu'il se fasse passer pour un être humain ?
— Je m'en moque. J'ai d'autres problèmes à régler, figurez-vous. »
L'agent réfléchit un instant. Il retrousse les lèvres, sourit. « Vous avez peut-être raison. Ghol Gedrosian n'est qu'un homme. Un homme diabolique. Il a fait des choses horribles, il a torturé des amis, tué des gens que j'aimais. Il doit payer. Je suis venu pour cela. Il croit qu'il peut m'échapper, mais il se trompe. Je l'ai en ligne de mire. Il ne peut plus se cacher. Voilà pourquoi il a quitté la Californie. Il me fuit, il a peur. Je l'ai débusqué.
— Ah oui ? Eh bien dans ce cas, que faites-vous ici, à braquer une arme sur moi en me demandant où il est ? »
Je viens de le prendre en faute. Son sourire disparaît. Il affermit sa prise sur le revolver. « D'accord. Je l'ai presque débusqué. Presque. Maintenant, où est-il ?
— Je l'ignore.
— Bon. Tentons une autre approche. Où est votre copine ? Comment se fait-elle appeler, désormais ?
— Qui ça ?
— Votre secrétaire.
— Ma réceptionniste, rectifié-je, comme si le distinguo importait. Amanda.
— Amanda. Où est Amanda ? »
Bien. Cela signifie qu'il n'a pas encore mis la main sur elle. Pour l'instant, elle ne risque rien.
« C'est votre dernière chance, insiste Mitchell. Où se terre Ghol Gedrosian ? Où puis-je trouver Amanda ? »
J'essaye d'établir le lien entre les deux questions, qui me semblent différentes. Pourquoi les formuler en même temps ? Ghol Gedrosian. Amanda. Deux plus deux égale cinq.
« Coupe-lui la main », décrète finalement l'agent. L'ordre est si brusque que je me demande de quoi il parle. Et puis je vois Ryan Pierce, armé d'une scie à métaux. La lame en acier forgé brille autant qu'un instrument chirurgical. Il avance vers moi, sourire aux lèvres.
« Attendez un peu », protesté-je. Mais c'est trop tard. Pierce est un sacré gaillard. Il plaque ma main libre contre le bras de la chaise. Sa poigne est si puissante, si douloureuse que je crains d'entendre l'os de mon articulation craquer. Il pose la lame sur mon poignet et attend un signe de Mitchell, confortablement assis dans le fauteuil en cuir, les jambes allongées, un pied sur l'autre.
« Alors, monsieur Thane ? C'est votre dernier mot ? Où est Amanda ? Où est Ghol Gedrosian ? »
Avant que je puisse répondre, j'entends taper à la fenêtre du cabinet. Mitchell se lève, regarde Pierce. Celui-ci lâche ma main, pose la scie sur le bureau et se dirige avec une agilité surprenante vers la fenêtre. Il se met sur le côté de l'ouverture. Seuls quelques rais de lumière se frayent un passage par les claires-voies du volet fermé.
Un autre bruit à l'extérieur.
Mitchell adresse un signe à son comparse.
Grizzly ouvre le volet d'un geste sec. Le jour déferle dans la pièce. Le soleil dessine des rectangles aveuglants sur le parquet. L'un de ces rectangles illumine le crâne incomplet de Curtis.
Tout le monde a les yeux rivés sur la fenêtre. Attaché à la chaise, je suis trop bas pour voir quoi que ce soit, excepté l'azur de Floride. Pierce se tourne vers Mitchell. « Il n'y a personne. C'est le désert compl… »
Explosion de verre. Pierce, dans l'embrasure, ne réagit pas, alors que Mitchell et moi sursautons. Grizzly se tient un long moment immobile. Puis il se tourne vers Mitchell et ouvre la bouche. J'aperçois alors l'orifice creusé au milieu du front, pas plus gros qu'une brûlure de cigarette. Il s'écroule au sol.
Mitchell se précipite contre le mur, hors de portée du tireur. Il a dégainé son arme. Le canon oscille de droite et de gauche, à la recherche d'une cible. Lorsqu'il s'arrête sur moi, je me prépare à mourir, mais l'agent se contente d'énoncer calmement : « Je crois que nous avons de la compagnie, monsieur Thane. »
Il se faufile en direction de la deuxième fenêtre. Un rapide coup d'œil à l'extérieur avant de se remettre à couvert.
Je me souviens du pistolet que Liago dissimulait dans le tiroir de son bureau. Existe-t-il une possibilité pour que l'arme soit toujours là ? Pour qu'elle soit chargée ? Et que le cran de sûreté soit levé ? Puis-je atteindre le bureau, ouvrir le tiroir, et braquer Mitchell à la seule force de ma main libre ? Peu de chance. Mais je dois tenter le coup.
Accroupi sous la fenêtre, Mitchell m'appelle poliment : « Monsieur Thane. J'aimerais que vous me rendiez un service. Je vais tirer. Juste une fois pour faire du bruit. Vous crierez que tout va bien, que vous m'avez tué. Je serai tapi là, dans le coin. » Il me désigne un angle de la pièce d'où il pourra aligner quiconque pénétrera dans le cabinet du docteur Liago. « Quand votre ami viendra aux nouvelles, je résoudrai le problème et nous pourrons continuer notre conversation. Qu'en dites-vous, camarade ?
— Pourquoi est-ce que je vous aiderais ?
— J'ai dit que j'allais tirer juste une fois, vous vous en souvenez ?
— Oui.
— Cette partie du plan peut être revue à la hausse. »
Il dirige le canon vers ma jambe attachée à la chaise. Et appuie sur la détente. Tout se passe en un éclair, dans le désordre. Un choc au niveau du tibia, comme un coup de marteau. Un bruit d'os rompu. Une flamme orange à l'embouchure du flingue. Et la détonation assourdissante. La douleur arrive plus tard. Une fulgurance atroce qui se diffuse de la cheville à la cuisse.
Je pousse un hurlement, me débats.
Sans prêter attention à mes vitupérations, Mitchell rampe jusqu'à l'endroit indiqué. Il se tient à l'affût, retranché de façon à ce qu'on ne puisse pas le voir de la fenêtre.
« Vous êtes prêt, monsieur Thane ? Maintenant, criez que vous m'avez tué, que vous ne pouvez pas bouger et que vous avez besoin d'aide. Essayez d'y mettre du cœur.
— Non, grogné-je.
— Monsieur Thane, j'ai plus de projectiles dans le barillet que vous n'avez de jambes, je vous assure. Et n'oublions pas la scie à métaux. » Il désigne le bureau d'un mouvement de menton. « Un type vraiment résistant peut tenir une minute lorsqu'on le travaille à l'arme blanche. Vous êtes juste directeur d'une société d'informatique.
— Oui.
— Alors, montrez-vous coopératif. Je vous suggère de vous signaler à notre assaillant. Criez “je l'ai tué”, ou un truc de ce genre. Ajoutez “dépêchez-vous”, pour créer un peu d'ambiance dramatique. »
Je m'éclaircis la voix. « Au secours ! » Mes yeux ne quittent pas le tiroir du bureau, qui renferme sûrement l'arme de Liago.
« À l'aide. Je lui ai tiré dessus, j'ai tué Mitchell. Il est mort. Venez à ma rescousse, je vous en prie.
— Merveilleux, chuchote l'agent. Il ne nous reste plus qu'à attendre… »
Il pointe le canon sur l'entrée du cabinet, prêt à allumer le premier venu. J'entends la porte du vestibule s'ouvrir.
« Jim ? Tu es là ? » C'est la voix d'Amanda.
Je tends le bras, ouvre le tiroir et m'empare du pistolet. Mitchell est en joue. Je tire. Clic. Le percuteur frappe à vide. Pas de projectile dans la culasse. Pas de chargeur.
L'agent se tourne vers moi. Son sourire a disparu. Il me fixe sans émotion particulière et lève son arme.
Un piaulement. Mitchell paraît surpris. Il m'adresse un regard interrogateur, comme s'il voulait me parler d'un détail qui le tracasse. Puis s'écroule, mort avant d'avoir touché le sol.
Amanda se tient dans l'embrasure de la porte, un pistolet équipé d'un long silencieux à la main. Elle vise l'endroit où l'agent se tenait quelques secondes auparavant.
Après avoir jeté un coup d'œil au corps, elle scrute le reste de la pièce avec un étrange détachement. L'hécatombe la laisse de marbre.
Elle utilise la scie pour couper mes liens.
Je tente de me lever, reste debout exactement une seconde, puis ma jambe esquintée se dérobe. Je m'écroule. Mon menton heurte le tiroir ouvert du bureau. Pour la quatrième fois de la journée, je m'évanouis.
OceanofPDF.com