Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 56 sur 58

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Sans retour

Épilogue

 

 

Le proviseur n'appréciait pas trop l'homme qui était arrivé à 10 heures ce mercredi-là. D'abord, il était en retard d'une bonne heure. Quel manque de respect ! Le jour de sa prise de fonction, en plus.

Ensuite, il remplaçait Steve Tanner. Et le directeur aimait beaucoup Steve, même après ce qui s'était passé.

Il n'arrivait pas à comprendre quelle mouche avait piqué son protégé. Sacrifier sa carrière pour une femme ? Il n'était pas chagriné par le fait qu'il s'agissait d'une femme – sous l'influence d'Éros, le proviseur était quant à lui plutôt attiré par l'autre sexe –, mais par le fait que Tanner avait quitté l'établissement au beau milieu de l'année scolaire, à l'impromptu. Celui-ci avait pris l'avion et s'était contenté d'envoyer un mail étrange, où il évoquait une amante chilienne et le besoin impérieux de “répondre aux élans de son cœur”. Une décision impétueuse, presque folle ; pas du tout dans le genre de Tanner.

À présent, le nouveau professeur était assis en face du directeur, dans le bureau luxueux qui dominait le stade d'athlétisme, en face des bâtiments scolaires et des dortoirs en pierre grise.

L'enseignant était plus vieux que ce à quoi s'attendait le proviseur. Cheveux bruns, un peu enrobé, l'air endormi. Un mollasson de première. Son nez bosselé, légèrement de travers, soulignait une vieille fracture. Même si son apparence n'était pas vraiment déplaisante, les lettres de recommandation, les louanges reçues de ses anciens collègues et de ses supérieurs avaient suggéré quelqu'un de plus jeune, de plus dynamique.

Peu importait. À partir du moment où le candidat savait tenir une classe de vingt préadolescents de quatrième et où il était libre dans l'instant, il ferait l'affaire. Cette disponibilité, proprement extraordinaire en milieu d'année scolaire, soulageait le proviseur. Il échapperait aux questions des parents curieux de savoir pourquoi un professeur avait ressenti le besoin de démissionner d'un pensionnat privé aussi cher. Cerise sur le gâteau, le remplaçant enseignait l'éducation civique et la religion, domaines de prédilection de Tanner. Non pas que le directeur se réjouisse du malheur d'autrui, mais cet horrible incendie dans un pensionnat du Vermont, au sein duquel tant de jeunes gens, et de moins jeunes, avaient trouvé la mort, avait eu au moins un avantage : celui d'épargner le nouveau professeur, qui n'était pas sur place au moment du drame. Il proposait maintenant ses services, au moment précis où Tanner pétait une durite. Quelle chance ! Comme si Dieu en personne était intervenu pour résoudre le problème…

Non, cette pensée était blasphématoire. Dieu n'aurait jamais autorisé le déclenchement d'un sinistre de cette ampleur pour permettre à un autre établissement de combler les effectifs.

Et pourtant.

L'opportunité était si belle que, pour la première fois de sa vie, le proviseur avait pris le risque d'embaucher un enseignant sans entretien préalable, sur la seule foi de recommandations écrites. Le remplaçant correspondait d'ailleurs aux critères de l'établissement : blanc, anglo-saxon et sans doute chrétien.

« Désolé pour le retard, fit celui-ci. C'est impardonnable, surtout le premier jour.

— En effet, approuva le directeur, un peu décontenancé par les termes qui reflétaient parfaitement sa pensée. J'imagine que vous ne connaissez pas la région. Les routes sont parfois traîtres dans le coin. » L'enseignant inclina la tête. « Bien, continua le proviseur. L'incident est clos. Votre premier cours débute après déjeuner. Nous avons le temps de visiter le campus.

— Avec joie. »

Le directeur étudia plus attentivement son interlocuteur. Il le devinait affable, doux. Ce professeur ferait merveille auprès des élèves. Le responsable se félicita intérieurement d'avoir eu le nez creux. L'homme qu'il avait engagé dégageait une authenticité de bon aloi, on avait envie de lui faire confiance.

« Je crois que vous vous plairez ici.

— Je le crois aussi, merci.

— Sachez que si tout se passe bien, déclara le principal avec une chaleur, une décontraction qui le surprirent lui-même, nous pourrons renouveler votre contrat l'année prochaine.

— Ce serait formidable, sourit l'homme. Ce collège m'enchante déjà.

— Pas d'autres projets, alors ? Aucun désir d'aller explorer de plus verts pâturages ?

— Oh, non. Si vous estimez que je conviens, je suis disposé à rester aussi longtemps que possible. »

Le directeur se demanda soudain s'il n'avait pas eu la main trop légère. Il offrait un poste à ce type sans jamais l'avoir vu à l'œuvre. Il modéra son enthousiasme : « Nous verrons comment se déroulent les premiers mois. On discutera de la suite le moment venu.

— Pas de problème. J'ai tout mon temps. » Le sourire de l'homme s'accentua. « Tout le temps du monde. »

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