Sans retour
Chapitre 2
2
L'évaluation des dysfonctionnements d'une entreprise ressemble par bien des aspects à une enquête pour homicide. On interroge d'abord les suspects.
Je demande à Amanda où est le meilleur endroit pour conduire une série d'entretiens confidentiels. Elle m'indique la salle de conférences, juste à côté du bureau d'accueil.
La plaque sur la porte indique “Salle du Conseil”. Je songe d'abord à une plaisanterie. Par cet intitulé pompeux, la PME singe les manières prétentieuses des multinationales. Mais dès que je franchis le seuil, je comprends que la dénomination n'a rien d'ironique. À l'instar de tout ce que j'ai pu voir dans les locaux de Tao, le décor est travaillé, la pièce agencée pour impressionner le visiteur. Une longue table ovale couleur ébène, douze chaises Aeron, un buffet qui pourrait bien dissimuler un bar. Le moindre équipement est à la pointe de la technologie : écrans plats disposés de part et d'autre de la salle, éclairage à distance, baffles encastrés dans les boiseries, gigantesque tableau blanc pourvu d'un panel de marqueurs effaçables.
Je m'installe en milieu de table, délaissant les fauteuils aux extrémités, traditionnellement dévolus à l'exercice du pouvoir. Le message est clair : je suis un type normal, simplement désireux de bavarder. Ce qui est faux, bien sûr, mais un directeur doit maîtriser les apparences.
Chaque entrevue dure une vingtaine de minutes et suit à peu près le même schéma : cinq minutes de plaisanteries pour montrer que je suis un être humain et non pas une brute sans cœur, quelques rires bienveillants, puis la question cruciale, que je pose d'une voix douce, comme si j'avais peur de froisser mon interlocuteur : “Que faites-vous exactement chez Tao ?”
Sans doute n'est-il guère surprenant que personne ne puisse justifier son poste de manière simple et franche. Randy Williams, le chef de projet, me raconte que son travail consiste à s'assurer du “développement effectif des logiciels”. Étant donné que le dernier programme affiche neuf mois de retard et qu'il est toujours incomplet, je suis tenté de demander à Randy s'il occupe un deuxième emploi quelque part, là où il exercerait vraiment ses talents.
Dmitri Sustev, du service qualité, me regarde à travers des lunettes épaisses comme des culs de bouteille. Il m'explique avec un accent bulgare à couper au couteau qu'il est chargé de “faire des produits tout bons, bien solides”.
Kathleen Rossi, la directrice des ressources humaines, est censée garantir l'attractivité de Tao pour les employés. Je pense très fort, mais ne peux l'exprimer à voix haute, que son poste se cantonnera bientôt à assurer l'attractivité de Tao pour les licenciés.
Quant à David Paris, le gobelinesque responsable marketing, il refuse de répondre directement et demande s'il peut prendre quelques minutes pour décrire sa “vision stratégique de Tao”. Je l'invite à parler, il se lève de sa chaise, contourne la table et se dirige vers moi. Je crains l'espace d'un instant qu'il ne me gratifie d'une accolade, mais il se glisse derrière moi pour aller au tableau blanc disposé dans mon dos. Il s'empare d'un des marqueurs et commence à dessiner un diagramme. Un quart d'heure plus tard, son schéma représente soit une authentique vision stratégique, soit une ligne de défense pour les Niners de San Francisco. Dans les deux cas, il a réussi à me convaincre de son inutilité au sein de la boîte. Je le remercie de son exposé et le chasse vers la sortie.
L'entretien le plus important doit se dérouler avec Joan Leggett. Selon l'organigramme que je garde à portée de main, Joan occupe le poste de chef comptable, ce qui signifie qu'elle connaît l'information capitale qui me manque et à laquelle je suis sur le point d'accéder : combien reste-t-il d'argent à Tao Software ?
Joan est une femme menue, vêtue d'un tailleur strict à la Donna Karan, ainsi qu'en portent habituellement les prédatrices ambitieuses en pleine ascension. Ses rides naissantes, ses cheveux jadis blonds et désormais gris terne, ses taches de rousseur muées en lentigos démentent cependant cette impression. La seule chose ascendante chez la comptable est son âge.
Joan est la première personne compétente et organisée dans les locaux de Tao. Elle me salue sur un ton tranchant, s'assoit de l'autre côté de la table et fait glisser vers moi un dossier préparé spécialement pour l'entretien. Elle m'en esquisse les grandes lignes. Sa présentation dure une vingtaine de minutes, mais l'énumération des problèmes financiers auxquels est confronté Tao est si fastidieuse que j'ai plutôt l'impression d'assister à un film d'horreur de deux heures. Le genre de film dont vous êtes enclin à demander le remboursement en milieu de séance.
« Les recettes stagnent depuis trois trimestres, signale-t-elle. Nous avons embauché en début d'année afin d'anticiper le lancement de notre nouveau produit, lequel a pris du retard. Ce qui explique le nombre d'employés et les frais de fonctionnement, en l'absence de tout produit. Nous perdons beaucoup d'argent.
— Combien ?
— Un million quatre cent mille par mois. Nous avons trois millions en réserve. Plus rien ensuite.
— La boîte peut donc tenir deux mois.
— Sept semaines. »
La réponse tombe comme un couperet. Sept semaines de liquidités, c'est le délai dont je dispose pour redresser Tao. Au terme de cette période, soit j'aurai réussi, soit je repartirai pour la Silicon Valley la queue entre les jambes. Cet échec confirmera les prédictions de mon entourage et les miennes plus encore.
« Peut-être pourrez-vous convaincre le président de nous donner du temps supplémentaire », suggère Joan.
Elle entend par là que je devrais demander une rallonge financière à Tad Billups et Bedrock Ventures. Cette pensée m'a évidemment effleuré l'esprit, mais elle s'est dissipée au bout d'environ cinq secondes. Tad a à peine consenti à me payer le billet d'avion en classe éco. L'éventualité qu'il investisse encore cinq ou dix millions dans cette entreprise en plein naufrage est plus qu'improbable. Je réponds néanmoins : « Oui, c'est une idée.
— Page huit », indique Joan. Je tourne les feuilles jusqu'à un camembert intitulé “Dépenses par secteurs”. « Puisqu'on parle de dépenses, voilà où file la majeure partie du budget. Quatre cent mille dollars par mois dans le développement, deux cent mille dans les ventes, trois cent mille dans les frais généraux, quatre cent mille pour le marketing, cent mille pour le contrôle qualité…
— Attendez, dis-je. Quatre cent mille dollars par mois pour le marketing ? »
Joan m'oppose un regard impassible. « Tout à fait.
— Pourquoi une telle somme ? Vous avez l'intention d'acheter des encarts pour le Super Bowl ?
— David a élaboré un plan marketing très précis, explique-t-elle d'une voix neutre. Il vous en a probablement parlé.
— Non. Il m'a vanté sa… “vision stratégique”. » Je désigne le tableau derrière moi. Joan l'examine d'un air pensif. Elle a l'œil aiguisé d'un conservateur de musée devant une pièce inconnue. Finalement, elle propose : « Je peux vous imprimer un récapitulatif par items, si vous le désirez. Vous aurez une vue d'ensemble.
— J'aimerais bien, merci. » J'apprécie déjà Joan. Ultracompétente, discrète et efficace. « Vous êtes plutôt bonne dans votre domaine », constaté-je. Je suis tenté de poursuivre en lui demandant comment elle s'est débrouillée pour échouer dans un endroit pareil, mais c'est une question que l'on pourrait me retourner et que je trouverais moi-même embarrassante. Je choisis donc une voie plus diplomate : « Pourquoi simplement “chef comptable” ? Vous pourriez être directrice financière ou responsable de pôle. »
Elle pince les lèvres, baisse le regard. J'ai de toute évidence abordé un sujet délicat.
« L'entreprise avait un directeur financier, Ellison Jeffries. Il est parti sans prévenir il y a quelques mois, je n'ai jamais su pour quelle raison. Charles n'a jamais trouvé le temps d'engager un remplaçant, alors j'ai pris ses fonctions, mais pas le grade.
— Eh bien, je vous félicite. Vous êtes la nouvelle directrice financière de Tao Software. »
Ignorant s'il s'agit d'une plaisanterie ou non, elle scrute mes traits à la recherche d'un indice. Quand elle comprend que je suis sérieux, son visage s'illumine. « Vraiment ? »
Bien sûr, songé-je en silence. Pourquoi pas ? Profitez-en tant que ça dure, c'est-à-dire sept semaines. Je dis tout haut : « Mais oui. Tous mes compliments. Cependant, vous ne serez pas augmentée. Enfin pas pour l'instant.
— Je comprends. Merci. » Elle se lève brusquement, se penche au-dessus de la table, la main tendue d'une façon maladroite. « Merci », répète-t-elle.
Je lui serre la main. « Travaillez bien », dis-je sur un ton que j'espère austère et professionnel. Aucune envie d'être pris pour un tendre.
« D'accord, acquiesce-t-elle. Comptez sur moi. » Elle rassemble ses documents, forme une pile impeccable et se tourne pour partir.
Je la rappelle au moment où elle atteint la porte. « Joan ? »
Elle s'arrête, une main sur la poignée, puis me fait face.
J'ignore pourquoi cette interrogation me vient à l'esprit. Peut-être est-ce la remarque concernant l'ancien responsable financier, à moins qu'il s'agisse de la disparition du précédent directeur, à propos duquel je ne sais presque rien. Pour une compagnie si petite, cela fait beaucoup d'absences inexpliquées.
En fait, j'ignore pratiquement tout de l'entreprise que je suis censé sauver. J'étais tellement soulagé d'obtenir cette mission que j'ai sauté sur l'occasion. Un redressement en Floride ? Super, pourquoi pas ? Les options n'étaient pas nombreuses. Je pouvais attendre l'épuisement de mes économies et de celles de Libby au bout de six mois. Ou bien contracter une troisième hypothèque sur notre maison de Palo Alto. Je pouvais aussi continuer à prospecter en utilisant toutes les vieilles cartes professionnelles en ma possession, supplier d'anciens amis de m'aider… Non. Tout cela était hors de question. M'aurait-on offert un poste de cuistot dans le septième cercle de l'enfer que j'aurais accepté sans hésiter.
Mais maintenant que je suis là, maintenant que je suis engagé pour le meilleur et pour le pire, autant me renseigner sur la situation.
« Qu'est-il arrivé à Charles Adams ? », demandé-je à Joan.
Sa réaction est surprenante. Son sourire s'efface, elle baisse les yeux, son visage s'empourpre. Elle paraît déstabilisée, comme si j'avais abordé un sujet déplacé, genre masturbation ou nécrophilie.
Je possède peu d'informations sur mon prédécesseur et sur les circonstances de sa disparition, hormis les quelques mots échangés avec Tad Billups le jour de la signature du contrat : neuf mois auparavant, un mercredi matin, Charles Adams, directeur de Tao Software, s'est évanoui dans la nature.
Ce furent ses termes : “évanoui dans la nature”.
« Évanoui dans la nature ? m'étais-je étonné.
— Oui, évanoui. On a retrouvé sa voiture dans l'allée de sa maison, la clef sur le contact, la portière conducteur grande ouverte. La maison n'était pas fermée. Il n'est jamais arrivé au travail, n'a laissé aucun message. Littéralement gommé de la surface de la terre. »
À présent, la lueur d'espoir que la promotion a fait naître chez Joan semble s'être définitivement tarie, à la façon d'une flamme de bougie soufflée par le vent glacial d'une fenêtre ouverte en plein mois de décembre. Elle me lance un regard méfiant. « Que voulez-vous dire ? »
N'ai-je pas été assez clair ? songé-je. Qu'est-il arrivé à Charles Adams ? J'essaye de reformuler ma question et ma tentative se solde par un pauvre : « Eh bien, que pensez-vous qu'il lui soit arrivé ?
— Il est parti sans prévenir.
— Ça, j'avais compris, mais encore ?
— Je ne sais pas », rétorque-t-elle. Elle avance comme pour se rasseoir, paraît changer d'avis, s'arrête à mi-chemin. La distance ne convient pas à une conversation privée. Peut-être est-ce volontaire.
« Les policiers sont passés, explique-t-elle. Ils ont interrogé tout le monde. Je leur ai répondu. Ils ne sont pas revenus depuis. J'ignore s'ils le cherchent toujours. Aux dernières nouvelles, ils semblaient croire qu'il s'était enfui.
— Enfui ? » Ce sont les adolescentes qui s'enfuient. Les jeunes filles à qui l'on interdit de voir leur petit ami, les lycéennes harcelées par leur beau-père… Pas les directeurs de sociétés de haute technologie. « Pourquoi aurait-il fait une chose pareille ?
— Je ne sais pas », répète Joan. L'expression de son visage contredit cette affirmation.
Je tente une autre approche. « Je suis de votre côté, Joan. Je désire simplement savoir de quoi il retourne. Tout ce que vous pourrez me dire sera utile. Ne vous ai-je pas déjà démontré mes bonnes dispositions ? »
Cette grossière allusion au récent avancement de mon interlocutrice fait mouche. Elle soupire. « Écoutez, Charles Adams avait des… problèmes.
— Des problèmes ? De quel ordre ? »
Elle secoue la tête et soupire de nouveau. « Il était faible. Après un drame familial, il a… » Sa phrase reste en suspens.
« Il a ? »
Elle me regarde pensivement, semble jauger la confiance qu'elle peut m'accorder, puis lâche soudain : « La situation s'est détériorée très vite… Il s'est compromis avec des individus peu recommandables. » J'ai sans doute l'air perplexe, car elle ajoute aussitôt : « Des individus qui ne travaillent pas dans l'informatique.
— Ah bon ?
— Des gens dangereux, vous voyez ? Des gens qui n'ont pas leur place dans une société comme Tao. Ils sont venus à la réception, ils l'ont attendu. Ils portaient des costumes, mais cela ne leur allait pas. On aurait dit qu'ils étaient déguisés. Charles est sorti de son bureau, il les a salués puis suivis sur le parking à l'extérieur. Ils sont partis en voiture avec lui et il n'est revenu qu'au bout de plusieurs heures. »
Un classique du genre. Une expérience que j'ai moi-même vécue à l'époque où je m'adonnais au jeu. « Lui ont-ils fait du mal ?
— Pas que je sache. Mais quand il est revenu, il était très pâle, mutique. Il s'est cloîtré dans son bureau. Il n'en sortait qu'en fin de journée. Parfois, lorsque je partais à 20 heures, il y était encore. Un jour, j'ai frappé et je lui ai demandé comment ça allait. Il m'a répondu à travers la porte qu'il allait bien, qu'il travaillait.
— Dans quel pétrin s'est-il fourré ?
— Je n'en ai aucune idée. Vraiment. »
Cette fois, elle ne ment pas, je le vois bien. « Bon, conclus-je. Merci de vos explications. »
Elle reprend le chemin de la sortie, s'arrête encore, la main sur la poignée, un regard vers moi.
« J'aimerais vous poser une question à mon tour.
— Allez-y.
— Quelles sont les chances de redresser l'entreprise ? »
Je réfléchis un instant. Mon premier réflexe est de jouer au héros ; de me lever de ma chaise, de gonfler la poitrine et de proclamer : “Très bonnes. Nous allons y arriver.” Voilà comment les administrateurs se comportent : ils restaurent la confiance partout, sans cesse, chez tout le monde. Ils donnent à croire. Ils subjuguent leur auditoire en lui racontant ce qu'il a envie d'entendre. Mais je ne peux m'y résoudre. Joan ne mérite pas ça. Je lui dis, d'une voix plus douce encore que je ne l'escomptais : « Elles sont minces. Mais nous allons faire de notre mieux. J'ai beaucoup à perdre sur le plan personnel, dans cette histoire. Je dois réussir. Pas le choix. »
Je lui sais gré de ne pas me demander plus de précisions. Elle se contente d'approuver ma franchise, comme si mes propos tombaient sous le sens.
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