Sans retour
Chapitre 12
12
Aux grands maux, les grands remèdes, n'est-ce pas ?
J'ai demandé à Randy Williams, notre stupide chef de projet, et à Darryl Gaspar, son programmeur chevelu, de nous accompagner à Tampa, afin de participer à la réunion prévue avec Old Dominion, dernière chance de sauver Tao.
Ils doivent organiser une démonstration de P-Scan. Le matériel se résume au portable cabossé de Darryl et à un vieil appareil photo numérique. Avant-hier, le système a fonctionné. Je prie pour qu'il en soit de même aujourd'hui.
Nous prenons la voiture de Vanderbeek, une splendide BMW série 7. Prix de base : quatre-vingt mille dollars. Avec cette histoire de détournement de fonds, je ne peux pas m'empêcher de relever ce genre de détail.
Notre responsable des ventes conduit et parle d'une façon identique, sans heurts mais avec autorité. Il se joue de la circulation, ne prête aucune attention aux autres, écarte les importuns, coupe les voies. Nous arrivons à destination en une heure et demie. J'ai passé la majeure partie du trajet à répéter mon rôle avec Vanderbeek et à mémoriser les noms des gens que nous allons rencontrer : Samir Singh, en charge de la sécurité clients, Stan Pontin, responsable de l'informatique, et peut-être (sa présence n'est pas encore confirmée) Sandy Golden, le directeur en personne.
J'explique à mes subordonnés que le déroulement de la réunion sera simple. Nous dirons à Old Dominion que P-Scan est bientôt prêt à être commercialisé, que Tao désire mettre son produit au service d'une banque, à titre d'essai. Si Old Dominion verse cinq cent mille dollars, nous pourrons finaliser le programme et l'installer dans n'importe quel établissement. En échange de quoi Old Dominion obtiendra non seulement une part de Tao, mais aussi la primeur de notre fantastique technologie. La banque recueillera ainsi toute l'attention médiatique susceptible d'être drainée par le projet. Et elle récoltera ensuite une partie des bénéfices, lorsque Tao vendra le programme à ses concurrents (rien n'enchante plus un dirigeant que de découvrir un moyen d'extorquer de l'argent à ses rivaux).
Voilà le plan. Je dois admettre qu'il est un peu tiré par les cheveux, mais si nous parvenons, d'une manière ou d'une autre, à convaincre Samir Singh, Stan Pontin et Sandy Golden de rédiger un chèque, Tao gagnera quelques semaines d'espérance de vie. Mieux encore, avec cette négociation à notre palmarès, nous pourrons sans doute persuader Tad Billups et Bedrock Ventures d'investir cinq ou dix millions supplémentaires dans la boîte.
Nous nous garons au parking souterrain du siège de la banque, une tour ronde qui ressemble à une cigarette de verre. Il est 11 h 30. Nous prenons l'ascenseur jusqu'au quinzième.
Les portes s'ouvrent sur l'étage réservé aux cadres exécutifs. Les lieux sont aménagés pour envoyer un message clair aux visiteurs éventuels : si vous ne travaillez pas dans la banque de détail, vous vous êtes trompés de profession.
Moquette en peluche, épais fauteuils rembourrés. Table vernie en bois de cerisier, sur laquelle sont savamment disposés des magazines tels que : American Bankers, Le mensuel du CoFi ou Le spécialiste de la banque de détail. Ils paraissent n'avoir jamais été ouverts. J'en suis à peine surpris.
Il n'est pas tout à fait midi lorsque la réceptionniste, une blonde de vingt ans à peine, nous introduit dans la salle de conférences. La jeune femme observe notre ordinateur et notre appareil photo d'un œil très professionnel, puis nous donne quelques minutes pour nous installer avant l'arrivée des pontes. Elle nous montre les prises dissimulées sous la table, l'entrée jack pour l'écran, et appuie sur un interrupteur au mur. Un gros projecteur descend en ronronnant du plafond. Elle nous quitte avec un sourire qui ressemble, j'en suis sûr, à celui des centurions chargés d'emmener les premiers chrétiens au Colisée.
Randy et Darryl branchent l'appareil photo à l'ordinateur, puis lancent le système d'exploitation. Ils sont silencieux, nerveux. Peut-être est-ce leur première négociation. Vanderbeek, au contraire, adopte l'expression ravie d'un spectateur sanguinaire avant un combat de poids lourds. Il sait qu'il va assister à un K-O. Le mien, sans aucun doute. Un coup d'œil à son imposante Rolex, aussi épaisse qu'une liasse de billets, m'indique qu'il est impatient d'entendre le gong retentir.
Au bout de quelques minutes, deux hommes pénètrent dans la pièce. Ils ont l'attitude des cadres exécutifs pressés de partir sitôt arrivés. Ils sont beaucoup plus jeunes que je ne l'escomptais. Le premier est un bel Indien à la peau mate, âgé de la trentaine. Il se présente sous le nom de Samir Singh. Le second, blond avec des lunettes chics cerclées de fer, s'appelle Stan Pontin. Il est responsable de l'informatique. Ils restent un instant côte à côte, semblables au comité d'accueil d'une fraternité étudiante. Une pensée déroutante m'effleure : il n'y a pas si longtemps, j'étais le plus jeune dans les réunions de ce genre. Maintenant, je suis le plus vieux. Le temps détruit tout.
Nous parvenons, au terme de permutations complexes, à tous nous serrer la main, puis nous nous asseyons autour de la table, où nous échangeons nos cartes de visite. Ils font glisser les leurs sur la table comme des palets de hockey. Stan Pontin empile nos bristols en une colonne parfaite devant lui, puis, les yeux fixés sur l'édifice de carton, nous apprend que Sandy, son patron, se joindra peut-être à nous s'il arrive à se libérer. Une manière diplomate de signifier qu'il viendra si nous leur prouvons, à Samir et à lui, que nous ne sommes pas des charlatans.
Cette possibilité m'enchante, prétends-je, et j'espère bien que Sandy nous fera l'honneur de sa présence.
Ils hochent la tête.
Une fois ces formalités expédiées et nos attentes fort opportunément revues à la baisse, je lance la réunion. « Pour commencer, laissez-moi vous expliquer pourquoi nous sommes ici. »
Je vais droit au but, inutile de tergiverser. Soit notre pari fonctionne, soit il échoue. Le commerce n'a rien à voir avec, par exemple, l'art de l'amour, où la lenteur est récompensée. Dans le cas qui nous occupe, il n'existe pas de moyen terme entre le pour et le contre. La balance peut pencher en faveur de l'un ou de l'autre, mais pas des deux. Une heure de préliminaires ne vous garantira pas une meilleure partie de jambes en l'air.
Je commence mon exposé comme si je racontais une anecdote savoureuse à une soirée mondaine. J'explique d'abord que je suis le nouveau directeur de Tao, qu'on m'a engagé pour “booster” les performances de l'entreprise. J'adresse un regard entendu à Vanderbeek. Hormis son inaltérable sourire en coin, il ne manifeste aucune réaction.
Je continue mon speech. À l'origine, Tao destinait son produit aux particuliers, mais nous avons choisi de viser plus haut : la banque de détail. Dans moins d'un an, la plupart des établissements se serviront de notre programme. Il s'agit d'un système de reconnaissance faciale qui permet d'identifier aussi bien les clients que les employés de n'importe quel secteur. Cette révolution dans le domaine de la sécurisation des comptes est telle que, sous peu, les banques ne pourront plus s'en passer. En fait, il existe de fortes chances pour que le gouvernement rende son usage obligatoire, en conformité avec le calcul des risques pour la gestion actif-passif.
Je laisse cette idée infuser. C'est un mensonge absurde, bien entendu, et j'ai presque honte de le proférer, mais au diable les scrupules ! Nous n'aurons pas de seconde chance.
Je reprends mon discours. Nous cherchons une banque et une seule, qui veuille partager le feu des projecteurs avec nous. L'établissement choisi profitera de l'effervescence médiatique que la présentation de P-Scan ne manquera pas de susciter. Les Américains adorent les nouvelles technologies. Cerise sur le gâteau, la banque touchera des royalties de la part de ses concurrents, lorsque l'État ordonnera à tout le monde d'utiliser P-Scan. Ah oui, au fait (sur un ton désinvolte), cette banque devra investir cinq cent mille dollars, payables d'avance, dans le but d'initier un rapport gagnant-gagnant avec Tao et de devenir ainsi notre partenaire privilégié.
J'arrête de parler pour laisser les jeunes employés d'Old Dominion digérer la nouvelle. Le silence se prolonge. Au moment où je me rassois, je suis assailli par la brusque vision de Singh et de Stan Pontin qui éclatent de rire, qui claquent leurs paumes sur la table et raillent l'incongruité de mon offre : payer un demi-million à une start-up pourrie, dirigée par un camé tout juste sorti de l'hôpital psychiatrique.
En réalité, ils se contentent d'acquiescer, comme si je formulais une proposition tout à fait raisonnable, conforme à leurs attentes.
Ils se tournent l'un vers l'autre et, quand Samir prend la parole, je crois d'abord qu'il s'adresse à son camarade. Il n'en est rien. « Oui, tout cela me paraît satisfaisant. Nous attendions depuis longtemps une opportunité de ce genre. Depuis la fusion SunTrust, le marché en Géorgie nous donne du fil à retordre. » Il se tourne enfin vers moi. « Nous commencerons par la métropole d'Atlanta.
— Oui, c'est parfait, renchérit Pontin. Exactement ce que veut Sandy. » Son visage est empreint de la gravité candide du technocrate. Un visage qui dit : “Il existe sûrement une réponse, quelque part. Si seulement nous pouvions mettre le doigt dessus !” « Les cinq cent mille dollars ne sont pas un problème, ajoute-t-il. Cette somme entre dans notre budget. Nous pouvons délivrer les fonds à votre convenance. »
Et voilà. Inutile de continuer à dérouler l'argumentaire. Lorsque l'on est d'accord pour vous donner ce que vous avez demandé, vous ne réfléchissez plus, vous foncez avant qu'on ne change d'avis.
« Merveilleux », dis-je. Je me lève. Samir fait de même. Il baisse les yeux sur ma carte de visite. Celle-ci appartenait en vérité à Charles Adams. J'ai simplement rayé le nom, le numéro de téléphone et l'adresse mail, que j'ai remplacés par les miens. Cela manque de sérieux, j'en conviens, mais je n'ai pas eu le temps de commander de nouvelles cartes avant la réunion.
« Je contacterai notre avocat dès cette après-midi, m'indique Samir. Il s'appelle Mark Sally. Il vous enverra un mémorandum d'entente d'ici la fin de semaine.
— Fantastique. » J'hésite à regarder Vanderbeek, mais je le vois se lever du coin de l'œil. Il connaît lui aussi la musique. Prends l'oseille et tire-toi. Il s'agit maintenant de parvenir à quitter la pièce sans encombre. Ce ne devrait pas être trop difficile.
Je tends la main au-dessus de la table. Comme je ne suis pas sûr des liens hiérarchiques entre Samir et Stan, je la dispose à distance égale des deux personnages. Mon sourire ne doit pas être trop large, trop franc, sinon il ressemblerait au rictus du chat qui vient de piéger le canari. Samir est le premier à me serrer la main. Je me tourne ensuite vers Stan Pontin. Nous nous saluons. Vanderbeek se joint à nous.
Je suis sur le point de m'éloigner lorsqu'une voix, sur ma droite, intervient. « Et ma démo, alors ? » interroge Darryl.
Je persiste à regarder droit devant moi, espérant que mon sourire ne vacille pas. Je vais pour rassurer l'informaticien, “ne t'inquiète pas, Darryl”, mais Stan interrompt mon élan. Il lève les mains et s'alarme, comme s'il venait de commettre un grave impair.
« Oh mon Dieu ! Je suis terriblement désolé. Vous avez fait tout ce chemin pour nous présenter votre produit et nous vous mettons à la porte sans l'avoir vu.
— Ce n'est rien, grincé-je. Nous sommes encore en phase de rodage. On peut remettre la démonstration à une date ultérieure. »
Mais voilà que Samir étudie d'un œil curieux l'appareil photo et l'ordinateur posés en bout de table. « Non, tranche-t-il. Ce ne serait pas professionnel. Si Sandy nous a demandé d'assister à la présentation et que nous passons outre… » Il hausse les épaules, manière de signifier “vous savez ce que c'est que de travailler pour un patron coriace”.
« D'accord, capitulé-je. Pas de souci. »
Tout le monde se rassoit.
Je me tourne vers Darryl. Avachi sur son siège, les jambes écartées et les yeux fixés sur l'écran, il ressemble à un spectateur de cinéma impatient de voir débuter la projection. Ne manquent que la boîte de pop-corn et le paquet de Dragibus.
« Darryl, susurré-je. Tu devrais lancer la démo. »
L'espace d'un instant, il paraît déconcerté, puis se reprend. Il bondit sur ses pieds, repousse une longue mèche grasse derrière son oreille et sourit. « Bien ! Laissez-moi vous montrer les possibilités de P-Scan. »
Vous devinez la suite, n'est-ce pas ?
Darryl tend l'appareil photo à Samir, l'invite à prendre une image de n'importe qui dans la pièce. « N'importe qui », insiste-t-il. Samir regarde l'objet comme si, lourde responsabilité, on lui avait confié un nouveau-né. « Choisissez qui vous voulez », encourage une nouvelle fois l'informaticien.
Les yeux de l'Indien balayent la salle, incertains. Il pointe d'abord l'objectif sur Randy, puis sur Vanderbeek. Enfin, il se décide à diriger l'appareil vers moi.
Je me fige.
Mon esprit évalue les différentes possibilités, toutes aussi angoissantes les unes que les autres. Je ne suis pas ce qu'on appelle une célébrité – du moins dans l'acception traditionnelle du terme –, et pourtant les épisodes les plus pittoresques de mon existence ont été immortalisés.
Je me souviens par exemple du tirage anthropométrique, après mon arrestation pour conduite en état d'ivresse à Menlo Park.
Je suis passé à cent vingt devant une école. J'ai évité un long séjour derrière les barreaux uniquement parce que les établissements scolaires sont fermés à 2 h 30 du matin. Aujourd'hui encore, j'ai honte de cet incident, et je préférerais ne pas me le rappeler, mais les flics ne vous demandent pas votre avis lorsqu'ils vous tirent le portrait. Je suis sûr que ce cliché, pris dans la prison de Santa Clara en 2003, est disponible quelque part sur le Net, dans l'une des nombreuses bases de données accessibles à P-Scan. Le logiciel se prépare à l'exhumer, à le projeter sur l'énorme écran, dans une salle de conférences au quinzième étage d'un immeuble de Tampa.
Pour terrifiante que soit cette éventualité, elle reste préférable à mon autre photo anthropométrique, celle qui a été prise une nuit à Los Angeles, cinq ans auparavant, lorsque j'ai été arrêté après une rixe dans un bar. Du moins supposé-je qu'il s'agissait d'un bar. La rixe, elle, ne fait aucun doute. J'étais tellement énervé que je n'ai pas dormi pendant quarante-huit heures après l'arrestation. Ce n'est pas tous les jours que votre portrait, orné de deux yeux au beurre noir, est publié dans le journal local. Cette édition fera probablement sensation dans la salle de repos de SunTrust. Voilà un directeur sur qui bâtir notre réputation, dira-t-on en scrutant ma photo, en étudiant mes cheveux incrustés de sang, mes yeux fous, les pupilles en tête d'épingle.
Mais avant que Samir appuie sur le déclencheur, nous entendons du bruit derrière la porte d'entrée. L'Indien baisse l'appareil. Les portes s'ouvrent pour laisser passer la jeune réceptionniste, talonnée par un vieux gentleman.
« Ils sont encore là, Sandy, indique-t-elle. Vous voyez, vous êtes à l'heure, comme promis.
— Merci Maggie », ronchonne-t-il. La blonde repart en fermant les portes derrière elle.
L'homme est corpulent. Ses joues rebondies évoquent le bon vivant, celui qui apprécie autant les steaks que le vin millésimé. Même si c'est désormais inutile, il se présente. Sandy Golden, directeur d'Old Dominion. Je remarque que sa cravate, une Hermès en soie d'un splendide bleu azur, brille de reflets électriques dans la lumière qui se déverse par les fenêtres de la salle. Il porte un costume en laine noire impeccable. Je songe que les seules personnes capables de s'habiller ainsi en Floride sont celles qui passent d'une salle de conférences climatisée à une limousine climatisée, et d'une limousine climatisée à un restaurant climatisé. Sandy Golden est un individu qui n'a pas transpiré depuis une vingtaine d'années.
Il se tourne vers ses subordonnés. « J'ai manqué un truc, les gars ? »
Samir lui résume la situation. « Tao possède les atouts que nous recherchons, Sandy. Un logiciel d'identification faciale que nous pourrons installer dans toutes nos filiales. J'estime la réduction des risques et des contentieux à 30 % minimum. La participation s'élèverait à un demi-million et ils s'engagent à tester le projet sur la métropole d'Atlanta. » Il désigne l'appareil photo. « Ils se préparaient justement à nous faire une démonstration.
— Ah, très bien ! s'exclame Sandy sur le ton d'un homme habitué à exercer des responsabilités. Le début des réjouissances. » Un coup d'œil à son lieutenant. « Allez-y, Sammy. »
Sa voix exprime à la fois l'amusement et l'impatience. Samir n'a pas besoin qu'on lui mette les points sur les i. Il lève l'appareil et photographie son patron. Le cliché est transmis à l'ordinateur qui, à son tour, l'envoie à l'écran déployé au-dessus de la table de conférence. Sandy Golden apparaît dans toute sa splendeur, les joues et le double menton, excroissance pendue à son cou telle une caroncule de dindon, accentués par les pixels. Mon Dieu, pensé-je, j'espère que P-Scan ne va pas souligner ça.
Je suis tout de même soulagé par la tournure des événements. Le logiciel identifiera sans difficulté Sandy Golden, qui possède l'un des visages les plus caractéristiques parmi les directeurs de banques. D'innombrables journaux et magazines ont dressé son portrait. De nombreuses photos récentes circulent, qu'il soit en compagnie de politiciens, de gros bonnets de la finance ou d'industriels fameux. L'image affichée sur l'écran est nette, la lumière est bonne. Impossible de le confondre avec quelqu'un d'autre.
« OK, Sandy », dit Darryl. Je tressaille en entendant l'informaticien appeler le directeur par son prénom. « Je vais vous expliquer comment ça fonctionne. Nous allons digitaliser votre photo – au fait, vous êtes très beau, félicitations ! – et la convertir en une série de mesures. Pour résumer, nous allons transformer votre image en chiffres. Ensuite, nous entrerons ces chiffres dans nos bases de données. Imaginez une sorte de moteur de recherche visuel. »
Tais-toi, s'il te plaît, prié-je intérieurement. Arrête de parler.
« L'algorithme est astucieux, continue l'informaticien. La performance vous paraîtra sans doute anodine. Étant donné votre célébrité, l'identification ne pose pas de problèmes spécifiques, mais quand même. Faites preuve d'imagination, Sandy. Figurez-vous ce logiciel installé dans toutes vos succursales, pensez aux milliers d'usagers qui vont vivre la même expérience que vous. »
Seigneur, achevez-moi. L'espace d'une fraction de seconde, je me demande si je n'ai pas parlé à voix haute. Je regarde autour de moi. Personne ne réagit. Je suis rassuré.
« Bien, conclut Darryl. Voyons si nous pouvons identifier l'individu mystère sur cet écran. »
Il nous adresse un clin d'œil et actionne plusieurs touches.
P-Scan se met en branle. La photographie de Sandy se divise en une multitude de blocs ternes, granuleux. Le logiciel isole les détails les plus pertinents. Je ne peux réprimer une grimace lorsque P-Scan souligne le double menton du directeur en jaune. Une fois encore, je regarde autour de moi et, une fois encore, personne ne réagit.
Sur l'écran s'inscrivent les différentes bases de données successivement explorées. D'abord les services des immatriculations et permis de conduire État par État, ensuite les feuilles de chou locales, puis Facebook, YouTube…
Le scan se poursuit.
Je commence à m'inquiéter. D'un instant à l'autre, le programme devrait fournir une réponse adéquate. Après tout, il analyse une photo de Sandy Golden. Un cliché parfaitement lisible. De Sandy Golden. Acteur majeur du secteur. Célèbre, friand de publicité, directeur.
Toujours aucune correspondance. P-Scan continue son exploration. Il cogite.
Une seconde liste de bases de données succède à la première : Wall Street Journal, Fortune, Bloomberg Businessweek…
Ah, songé-je. Le résultat est imminent, on touche au but, on brûle.
Nous attendons encore.
Un texte apparaît enfin. “Identité confirmée. Probabilité : 98,3 %.”
Et sous ce verdict définitif apparaît le cliché d'un individu qui, selon P-Scan, est identique en tout point à l'homme assis avec nous en salle de conférences.
Il s'agit d'un permis de conduire. À la décharge de P-Scan, je dois avouer que le titulaire de ce document est d'une corpulence analogue à celle du directeur et possède en outre un goitre de belle facture. Les similitudes s'arrêtent là, hélas. Le type est noir, il a une gigantesque coupe afro, digne des années 70. Deux de ses incisives brillent d'un éclat doré et il pèse environ cent cinquante kilos. Si l'on se fie au texte imprimé sous la photo, il s'appelle Anthony B. Tybee et réside en Caroline du Sud. Du moins y résidait-il à l'époque où son permis a été délivré, deux ans auparavant.
L'ascenseur nous descend en silence du quinzième étage au parking souterrain. Même Randy Williams, totalement dépourvu du sens des affaires, s'abstient de parler. Il baisse les yeux sur ses chaussures. Des Clarks blanches, noté-je. Dom Vanderbeek ne sourit pas, mais ses lèvres s'incurvent en une moue narquoise. Il ressemble à un enfant de chœur qui se retient de rire quand le prêtre lâche un gaz. Conscient d'avoir commis une bévue mystérieuse, Darryl regarde alternativement chacun de nous. Il se sait au centre d'attentions dont il n'a pas encore déterminé la nature.
Le compteur indique 2, 1, RdC et finalement -1. Un carillon, les portes s'ouvrent. Nous sortons tous les quatre dans le sous-sol obscur. L'atmosphère est humide. Au moment où je me tourne vers la BMW de Vanderbeek, j'entrevois une ombre se faufiler dans l'ascenseur. Les portes chuintent, commencent à se refermer.
Je n'ai pas pu distinguer l'individu qui s'est introduit dans la cabine, pourtant sa silhouette me semble familière. Impossible de me rappeler où je l'ai vue. Un contact récent. Je scrute l'ascenseur. Bien que les portes se soient pratiquement refermées, je remarque un détail troublant. L'homme se rencogne dans la cabine, comme s'il voulait éviter d'être reconnu. Un claquement métallique. Les portes sont closes. Je contemple maintenant mon propre reflet, déformé par le cuivre des panneaux coulissants. Les étages défilent. L'ascenseur ne s'arrête pas au rez-de-chaussée, il monte jusqu'au quinzième, là d'où nous venons, puis reste immobile un moment avant de redescendre à la réception.
« Jim ? »
Je me retourne. C'est Vanderbeek, un large sourire aux lèvres. Son allégresse est édifiante : le patron vient de perdre un contrat, le patron s'affole dans le parking, le patron ne peut plus détacher ses yeux de l'ascenseur. Il tient une bonne histoire à raconter devant la machine à café. « Tout va bien ? demande-t-il.
— Oui. Allons-y. »
Alors que je conduis ma petite troupe à la voiture, je retrouve brusquement l'identité de l'homme qui s'est glissé dans l'ascenseur. Mon voisin, le vélociraptor au crâne bulbeux et aux yeux reptiliens. Impossible. Je l'ai à peine entrevu. Mes méninges fatiguées, accablées par le poids de l'humiliation subie en salle de conférences, doivent me jouer des tours. En m'installant dans la BMW de Vanderbeek, j'essaye d'oublier cette histoire absurde.
Une heure et demie plus tard, au moment où nous nous garons sur le parking de Tao, j'y suis parvenu. L'homme dans l'ascenseur, le fiasco de la réunion, et même le terme imminent de ma brillante carrière de directeur remplaçant ne me tourmentent plus.
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