Sans retour

Matthew Klein · Chapitre 32 sur 58

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Sans retour

Chapitre 31

31

 

Le mois d'août se termine.

Tom Mitchell n'a pas rappelé. J'ai presque oublié l'agent du FBI et sa traque du dealer russe. Oubliés aussi Charles Adams et sa cinglée de femme. Je les ai relégués dans un coin éloigné de mon esprit, jusqu'à ce qu'ils ne soient plus que de minuscules taches à l'horizon. Toujours présentes mais à peine perceptibles.

Obnubilé par ma propre réussite, j'ai été étonné de la facilité avec laquelle je les ai chassés de ma mémoire.

La réussite.

Quel sentiment étrange. J'ai passé tant d'années à me complaire dans l'échec, à passer d'une catastrophe à l'autre, que le succès était devenu une notion vague.

Faire partie des gagnants, enfin.

Lorsque j'ai pris mes fonctions chez Tao, la situation semblait désespérée. L'entreprise affrontait des difficultés quasi insurmontables. En dépit de ces handicaps, j'ai renversé la vapeur. J'ai dû me montrer impitoyable, certes. Tailler dans les effectifs, réduire les coûts, changer de stratégie. Des gens ont souffert, mais j'ai sauvé la boîte.

Même si la victoire est encore loin d'être acquise, elle ne relève plus de l'impossible.

Le Financial Times a publié un petit article sur la version bêta du logiciel, testée par Old Dominion et achetée presque aussitôt par White Rock. Ce coup double a rassuré les clients potentiels. Les portes s'ouvrent. Il ne se passe pas un jour sans que je reçoive un appel de la Wells Fargo, de HSBC ou de JPMorgan Chase. Tout le monde veut travailler avec nous, lancer un programme pilote dans ses antennes régionales. Aucun établissement bancaire n'envisage d'être le dernier à posséder le nec plus ultra de la technologie biométrique.

Je donne toujours la même réponse aux dirigeants qui me supplient, le souffle court, d'accepter leur offre : Old Dominion a l'exclusivité pour le Sud-Est des États-Unis. Mais attendez, j'ai une idée ! On peut sans doute trouver un accord sur l'exploitation du logiciel en dehors des régions concernées, qu'en dites-vous ?

La seule chose qui me retient d'éclater de rire au téléphone, c'est la mort prématurée de Stan Pontin, le responsable de l'informatique d'Old Dominion, juste avant la signature du premier contrat.

Je ne pense jamais à lui bien longtemps. Tout le reste se passe à merveille.

Le compte en banque de Tao se garnit à vue d'œil. Nous ne nous soucions plus des dépenses. Joan Leggett a arrêté de s'inquiéter à propos de l'argent disparu sous le mandat de Charles Adams. Un soulagement, car une partie de cet argent se retrouve précisément sur mon compte personnel. Grâce à lui, je paye la maison, les restaurants et les cadeaux insensés que j'offre à Libby : une Mercedes, des boucles d'oreille en diamant, un collier en or, une montre Cartier et une bague David Yurman.

Les coups de fil hebdomadaires de Tad Billups ne varient pas. Il se contente de formuler les encouragements d'usage : “Continue comme ça, Jimmy, tu fais du bon boulot. Pas de vagues. Mes associés s'intéressent à toi et ils sont admiratifs.” Je ne lui demande plus de quels associés il parle. Des investisseurs de la Silicon Valley ou des trafiquants de l'Europe de l'Est avec des noms exotiques, peu importe. Je n'ai plus envie de le savoir.

Même ma vie domestique est devenue beaucoup plus agréable. Les sautes d'humeur et les pleurs nocturnes de Libby se sont estompés. Elle ne s'est pas transformée en Bisounours, bien sûr, mais elle semble moins me détester. Elle a arrêté de me regarder comme si j'étais un étranger auprès de qui elle s'était réveillée un beau matin. Ou, si je suis toujours un étranger, elle s'est habituée à ma présence.

J'honore religieusement mes rendez-vous avec le docteur Liago. Non que je l'apprécie ou qu'il soit compétent, mais je préfère éviter de m'attirer les foudres de Gordon Kramer. Le psychiatre à la voix ronronnante continue de pratiquer l'hypnothérapie : détendez-vous, respirez. Ne prenez pas de drogue, monsieur Thane. Rangez le souvenir de votre fils là où il ne peut plus vous faire de mal… Ces séances sont à la fois ridicules et ennuyeuses, mais j'estime qu'elles valent mieux qu'une visite surprise de Gordon. Je n'ai aucun désir de me retrouver menotté dans un garage tandis qu'il me frappe en hurlant que je suis un bon à rien.

Ma vie actuelle me convient. Je ne boude pas mon plaisir. J'aime la réussite. C'est tellement neuf, tellement bon, que je n'écoute pas la petite voix qui me tourmente parfois. Cette voix presque imperceptible qui intervient la nuit, lorsque je m'assoupis près de Libby, au son du ventilateur qui tourne au-dessus de moi. Tu t'appelles Jimmy Thane, tu es Shiva le destructeur, Shiva le démolisseur. Tu portes la mort en toi. Immuable est ta nature profonde. Tu es irrécupérable.

Cette voix est si douce, si faible que je parviens en général à l'ignorer. Et puis je m'endors.

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