Sans retour
Chapitre 21
21
Le lendemain, je procède aux licenciements.
J'ai viré quatre cent quatre-vingt-seize personnes dans toute ma carrière de directeur remplaçant. Les licenciements massifs sont l'une des premières étapes, et l'une des plus importantes, d'un redressement.
Les gens qui ne connaissent rien au monde des affaires se font des idées sur le capitalisme. Ils trouvent cette activité cruelle. Elle privilégie, selon eux, les bénéfices au détriment de l'être humain, elle amène les dirigeants à accomplir des actes barbares. Les gens pensent que cette barbarie est précisément à l'origine des licenciements.
Mais on peut envisager le problème dans l'autre sens et estimer que les plans sociaux résultent d'une compassion excessive. Trop de dirigeants gèrent leur entreprise comme une famille. Ils traitent leurs employés avec la même indulgence mal placée que l'on accorde à son fils ou à sa fille. Votre garçon de vingt-deux ans est un parasite qui squatte le domicile familial et veut être musicien ? Pourquoi ne pas le laisser profiter de la maison gratuitement, le temps qu'il trouve sa voie ?
La même chose se produit dans le monde de l'entreprise. Prenez Cheryl, de la compta. Oh, bien sûr, elle est paresseuse. Ses chiffres sont toujours faux, mais c'est notre Cheryl et on l'aime bien. Elle nous achète des doughnuts le mercredi. Alors, passons l'éponge. C'est tellement plus simple que de la congédier. Elle en aurait les larmes aux yeux.
Au fil du temps, ces largesses en apparence anodines se multiplient comme du tartre. On ne les remarque pas à première vue, mais un jour on recule et on s'aperçoit que l'ensemble du système est maculé de dépôts. Les employés bossent mal, ils s'en moquent ou bien se laissent aller… Bientôt, c'est tout le système qui se grippe. On peut comparer la situation à une crise cardiaque que seul un choc électrique est susceptible d'enrayer.
Voilà en quoi consiste mon travail. Je dois administrer un électrochoc à l'entreprise pour lui permettre de repartir. Une procédure douloureuse mais nécessaire. Si le directeur précédent avait eu le courage de prendre les décisions à temps, sa société serait en bonne santé. On n'aurait pas besoin d'effectuer une saignée. On pourrait même distribuer des bonus au lieu de lettres recommandées.
Évidemment, personne ne voit les choses sous cet angle. Les responsables qui agissent avec détermination sont voués aux gémonies, et les lâches portés aux nues. La vie est ainsi faite : l'être humain rejette toujours la faute sur autrui quand le monde ne lui convient pas.
Lors des licenciements, je me conforme toujours à un protocole bien précis. Primo, j'attends le mercredi. Cela permet aux malchanceux de ne pas ruminer tout le week-end, et à ceux qui restent de repartir d'un bon pied le lundi suivant.
Secundo, je passe à l'action en début d'après-midi, juste après le déjeuner. Les employés sont rassasiés, leur vigilance s'émousse. J'évite de m'y prendre trop tard, car ceux qui partent de bonne heure pourraient manquer le spectacle. Ils se retrouveraient fort dépourvus le lendemain en arrivant au bureau, quand ils verraient leur box vidé sans explication.
Dans certaines entreprises, j'engage un agent de sécurité. À la fois pour me protéger et pour protéger les autres salariés. Ce n'est pas le cas aujourd'hui. Tao est une société d'informatique. Au pire, j'essuierai une bordée d'injures ou bien l'on jettera un presse-papiers sur un écran. L'aspect délicat réside surtout dans le vol de données. La richesse de l'entreprise se trouve sur les disques durs, dans les systèmes d'exploitation. Personne n'a envie de voir les programmes copiés sur une clef USB ou simplement envoyés par mail à l'extérieur. Si la mésaventure se produit, il y a de fortes chances pour que nous retrouvions ces logiciels entre les mains des concurrents.
Voilà pourquoi je convoque Darryl dix minutes avant de réduire les effectifs. Je ferme la porte et lui explique que je vais avoir besoin de son aide. Plusieurs licenciements s'annoncent.
« Oh là là ! s'alarme-t-il. Quand ça ?
— Dans dix minutes.
— Dix minutes ? » Il marque un temps d'arrêt avec une mine de personnage de dessin animé, puis ajoute : « La vache ! »
Autre règle : ne jamais prévenir quiconque. En entreprise, personne ne peut garder un secret. Personne.
Je précise à Darryl qu'il n'est pas dans la charrette et qu'il va prendre le poste de Randy.
« Sans déconner ?
— Quand vous quitterez cette pièce, vous irez directement à la salle serveur. Motus et bouche cousue. Fermez la messagerie pour qu'on ne puisse plus rien envoyer à partir du réseau local. Vous allez vous en sortir ?
— Je veux, mon neveu !
— Désactivez les protocoles RDP, SSH et telnet, compris ?
— Oui.
— Quand vous aurez terminé, vous changerez les mots de passe de tous les utilisateurs. Aucun employé ne doit plus avoir accès à son compte. Ne racontez à personne ce que vous êtes en train de faire. Contentez-vous d'agir. Choisissez un nouveau mot de passe au hasard pour chaque compte. Notez-les sur une fiche, n'en faites aucune copie, et apportez-les-moi.
— OK.
— Pas de questions ?
— J'ai besoin du mot de passe système.
— Qui a le mot de passe système ? » Je n'attends pas la réponse. « Randy. »
Il acquiesce.
« Dites-lui de venir. Il passera en premier. »
Une minute plus tard, Darryl est de retour accompagné de Randy Williams, chef de projet, ainsi que le stipule sa fiche de poste pour encore trente secondes.
Son visage rond du Midwest, analogue à celui d'un bovin conduit à l'abattoir, ne manifeste aucune émotion particulière, si ce n'est une lueur d'inquiétude qui palpite au fond de ses yeux.
« Asseyez-vous, Randy. » Je désigne une chaise en face de mon bureau.
Darryl fait mine de s'esquiver, mais je le rappelle. « Restez avec nous. Et fermez la porte. »
L'informaticien obéit.
Je m'adresse alors à Randy sur un ton qui ne souffre aucune contestation : « J'ai besoin du mot de passe système pour accéder au réseau. Écrivez-le sur ce carnet. »
Je fais glisser mon calepin sur le bureau.
Après avoir baissé les yeux sur le carnet, puis nous avoir regardés alternativement, Darryl et moi, il comprend que les choses prennent une mauvaise tournure.
« Que se passe-t-il ? » demande-t-il d'une voix hésitante. Il ne nourrit pas de véritables illusions, mais tente de sourire avec les dents du bonheur. En l'absence de réponse, il courbe l'échine, il abandonne. Il pioche un stylo dans la poche de sa chemise et, avec un haussement d'épaules, note une suite de lettres et de symboles sur mon carnet.
J'arrache la feuille du calepin et la tends à Darryl. « Vérifiez que ça marche. Si c'est le cas, agissez comme prévu. »
L'informaticien hoche la tête. Son chef lui lance un regard suppliant : « Toi aussi, Darryl ? » interroge-t-il, parodiant Jules César à l'instant de sa mort. Darryl ouvre la bouche puis se ravise. Il détourne le regard et quitte la pièce.
« Randy, fais-je. J'ai bien peur d'avoir une mauvaise nouvelle à vous annoncer. »
Une fois la procédure enclenchée, il faut aller vite car la rumeur se répand comme une traînée de poudre parmi les employés. Le but des licenciements groupés consiste à évacuer les malchanceux au plus vite, avant qu'ils aient le temps de causer des dommages regrettables : effacement de disque dur, destruction de matériel, copie de fichiers.
Lorsque les anciens salariés quittent la chambre d'exécution, en l'occurrence mon bureau aussi hermétique qu'un placard à balais, les curieux viennent instantanément aux nouvelles, alertés par la stupeur de leurs camarades, par leurs yeux rougis ou leurs joues baignées de larmes. Les plus sobres répondent simplement : “Je suis viré.” Les plus virulents : “Ce connard de Jim m'a lourdé.” Les autres placent le curseur entre ces deux extrêmes.
Je progresse avec efficacité. Aucun entretien ne dure plus de quelques minutes. Sur la fin, les gens qui entrent dans mon bureau savent exactement à quoi s'attendre. Certains prennent les devants. “OK. Je suis renvoyé.” Il en est même qui tentent de m'apaiser : “Ce n'est pas de votre faute, Jim. Je comprends votre décision.”
Dans tous les cas, je m'en tiens à des généralités abstraites dès que l'on aborde les raisons du licenciement : la direction précédente a procédé à de mauvais choix, les investisseurs ont moins d'argent, la situation économique a changé, la compétition est rude… Je parle d'une voix impersonnelle et reste vague quant aux responsabilités de chacun. Le temps de la franchise et de la vérité est révolu.
La dernière personne de la liste est Dom Vanderbeek. Il sait de quoi il retourne sitôt qu'il franchit le seuil de mon antre. Inutile de s'asseoir ou de fermer la porte. Avant que je puisse dire un mot, il se penche au-dessus du bureau, colle son visage au mien et gronde : « Allez vous faire voir, Jim.
— Désolé, Dom. J'ai fait tout mon possible.
— Et notre accord ? »
Je me retiens de lui rire au nez et de jouer les étonnés : “quel accord ?”. Bien entendu, il évoque le marché que nous avons passé quand j'ai pris mes fonctions : il se couperait en quatre pour vendre notre camelote et, en échange, je le recommanderais pour prendre ma succession au poste de directeur. Maintenant que je connais mon rôle – ne pas faire de vagues, éloigner la police, ne surtout pas chercher où est passé l'argent –, garder Vanderbeek est à la fois superflu et impossible.
« Nous avions convenu que j'essayerais. Mais vous n'avez pas rempli votre part du contrat. Si je ne m'abuse, vous n'avez réalisé aucune vente.
— Vous savez que le produit est invendable.
— Désolé. »
Il fait volte-face, se dirige vers la sortie et s'arrête sur le seuil, une main sur l'encadrement de la porte. Il pivote et me regarde : « Je connais beaucoup de choses sur vous, Jim. Beaucoup. Et devinez quoi ? Je connais aussi beaucoup de choses sur Tao. L'argent qui disparaît, par exemple. Je me demande si ces informations pourraient intéresser d'autres personnes.
— J'ignore de quoi vous parlez, Dom.
— Alors vous ne verrez pas d'inconvénient à ce que je passe un ou deux coups de fil.
— Dom ! » Je me rends compte que je me suis exprimé trop fort. La porte est ouverte. Les gens nous écoutent. Ont-ils entendu notre conversation de là où ils sont ? Je baisse la voix : « Je serais très prudent à votre place, Dom. »
Je regrette immédiatement mes paroles. Les traits du directeur des ventes s'illuminent de plaisir. Il vient d'obtenir ce qu'il désirait. « Vous me menacez, Jim ? Vous osez me menacer ? » Il sourit gaiement, secoue la tête. J'ai mordu à l'hameçon.
« Je ne vous menace pas. Calmez-vous et fermez la porte… »
Il hausse le ton : « Vous me menacez ? » Il passe la tête hors du bureau. « Hé, tout le monde. Jim vient de me menacer. » Il se tourne vers moi. « Qu'entendez-vous par “je serais très prudent à votre place” ? Que comptez-vous faire ? Me frapper ? Me tuer ? »
Je ne vois qu'une partie de l'espace de travail d'où je suis. Un ingénieur boucle ses affaires. À ce stade du dégraissage, il ne doit plus rester grand monde dans les locaux. J'entends pourtant des murmures de désapprobation. Certains employés ont assisté à l'algarade.
« Je vous prie de bien vouloir sortir de ce bureau, dis-je calmement.
— D'accord. Mais vous n'avez pas fini d'entendre parler de moi. »
Je me prépare à lui rabattre le caquet d'une repartie cinglante, mais un cri en provenance de l'espace de travail interrompt mon élan. « Non ! Ne faites pas ça ! » Une voix féminine. Je bondis de mon siège, passe devant Vanderbeek, me précipite vers l'open space.
David Paris, l'ex-responsable marketing qui a accepté son licenciement sans broncher vingt minutes auparavant, est à présent debout sur son bureau, le pantalon baissé, les fesses à l'air. Ses collègues s'exclament : « Non, David ! » ou « Oh, c'est dégueulasse ! » Au moment où je contourne le box, son sexe énorme expulse un jet d'urine qui éclabousse le sol. « Et voilà ! hurle-t-il. Prends ça ! Et encore ça ! »
Il pivote du bassin pour asperger les alentours, tel le pompier armé de sa lance à incendie. « Qu'est-ce que tu fais, David ? s'affole quelqu'un.
— Je laisse un souvenir, explique le dément.
— Regardez ! » s'horrifie Rosita. Impossible de déterminer si elle parle de la miction ou des dimensions improbables du membre viril de David.
Ce dernier se tourne vers moi. « Tiens, Jim ! Voilà ta part ! » Il me vise, mais je suis trop loin pour qu'il puisse m'atteindre. Et puis il a presque terminé. Le jet s'est réduit à un mince filet.
« Ça suffit, David, le sermonné-je de ma voix la plus autoritaire. Rangez votre… outil. »
À cours de munitions, David obtempère. Il reboutonne son pantalon sans toutefois fixer sa ceinture. Je l'aide à descendre du bureau. Il paraît singulièrement calme, comme si rien ne s'était passé. « Merci, Jim. Il fallait que je le fasse. J'ignore pourquoi. »
Je le rassure. Les gens adoptent parfois des comportements étranges en temps de crise. L'odeur de pisse est oppressante. Le liquide jaune perle au bas de son pantalon telle la rosée matinale. Il faut que le directeur marketing quitte l'immeuble avant d'occasionner d'autres dégâts.
« Tu es un homme bon », dit-il tandis que je l'escorte vers la sortie. J'accepte distraitement le compliment car, au même moment, j'aperçois Vanderbeek par la vitre de la réception. Il quitte le parking sur les chapeaux de roue, au volant de sa BMW.
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