Sans retour
Chapitre 6
6
Je ne crie jamais lorsque les cauchemars interrompent mon sommeil.
Tous les matins, je me réveille de la même manière, hanté par les mêmes songes. Mon fils est dans la baignoire. Son corps flotte juste sous la surface. Son visage est cyanosé, sa bouche figée en une révolte muette. Ses fins cheveux blonds s'étalent dans l'eau comme un filet arachnéen. Des cheveux trop longs pour un garçon. Et ce regard… La façon dont ces yeux morts, posés sur moi, demandent : “Pourquoi m'as-tu fait ça ?” Ces yeux terrifiés.
Je m'assois en sursaut dans mon lit, les draps emmêlés autour de moi en un lacis poisseux. Le haut de mon pyjama est trempé de sueur et mon hurlement n'a pas eu le temps de naître, étranglé à la lisière de mes lèvres. Je ne crie jamais. Ni à tue-tête ni autrement.
Certains s'éveillent en rétablissant la circulation dans un bras engourdi, je laisse quant à moi la peur s'estomper. Mon rituel matinal. Je demeure assis, respire calmement, et l'effroi s'éloigne.
Un coup d'œil à l'horloge. Presque 7 heures. Libby ronfle à côté de moi.
Je me lève en silence. Une douche froide, puis je m'habille.
Aujourd'hui, je laisserai mon costume en laine au placard. J'irai au travail en pantalon d'été et polo à manches courtes. Je m'approche de Libby, me penche vers elle, qui dort toujours.
« Libby ? »
Elle grogne, ramène le drap sur ses épaules et me tourne le dos.
« Libby, ma chérie. Je dois y aller, d'accord ?
— Mmh, marmonne-t-elle.
— Bon. On parlera à mon retour de ce qui s'est passé hier soir, alors. »
De toi, qui sanglotes après que nous avons fait l'amour.
« Mmh », répète-t-elle. J'espérais une réponse plus argumentée. Une réponse, simplement.
« D'accord ? » insisté-je.
Elle soupire, puis se retourne vers moi, les yeux grands ouverts. « D'accord.
— Ça va s'arranger », dis-je avec le sentiment que c'est ce qu'elle a besoin d'entendre. Après coup, je me rends compte que c'est plutôt moi qui en ai besoin. « Je te le promets. Tu verras. »
Elle monte le drap jusqu'au menton, acquiesce.
Je prends ma serviette et me prépare à sortir. En chemin, je m'arrête près de la commode pour examiner la photo où Libby et moi posons sur le canapé, lors du Nouvel An. Le satyre écarlate semble nous épier, penché par-dessus notre épaule. Même dans la faible lumière de la chambre, je suis frappé par cette image de moi, un bras passé autour de Libby, et elle, qui paraît me fuir. Ce cliché ne représente pas un mari et son épouse profitant du réveillon. Il décrit plutôt un kidnapping.
J'aimerais emporter une photo au bureau, mais pas celle-là. Je préférerais une image de Cole. Libby les a toutes cachées après son décès.
« Prends celle où nous sommes ensemble », me conseille Libby, toujours alitée.
Elle m'observe.
« Quoi ? demandé-je, même si j'ai très bien entendu sa suggestion.
— Si tu en veux une, prends celle où nous sommes ensemble. S'il te plaît. »
Je hausse les épaules, m'empare du cliché, l'étudie une nouvelle fois. « Je la trouve… bizarre.
— Nous étions comme ça. »
Je ne suis pas sûr de comprendre son explication, mais au moins paraît-elle s'intéresser à quelque chose.
Je soupèse le cadre. Il est étrangement lourd. Je le glisse dans ma serviette, puis me dirige vers la sortie.
« Souhaite-moi bonne chance, dis-je.
— Tu vas casser la baraque.
— Comme toujours. »
Je ferme la porte derrière moi, descends au rez-de-chaussée.
Sur le perron, le thermomètre affiche déjà vingt-cinq degrés. Une odeur de chèvrefeuille embaume l'atmosphère. Le ciel est dépourvu de nuages. J'éprouve une grande satisfaction à l'idée de laisser le costume à la maison.
Une Pontiac bleue se gare chez mon voisin, de l'autre côté de la rue. Nous sommes les deux seuls résidents de cette impasse et sa maison est la copie conforme de la nôtre.
Le voisin coupe le contact, puis sort de son véhicule. L'homme est grand, baraqué. Il porte un jean onéreux, un t-shirt moulant, ainsi que des bottes de cuir. Il me regarde fixement. Deux yeux d'un noir profond, enchâssés sous un front proéminent. Une petite bouche, un menton fuyant. Un crâne bulbeux, associé à des lèvres fines, lui confère un air reptilien. Sauvage et carnivore. Une sorte de vélociraptor.
Je lui adresse un signe de la main. J'envisage de le saluer de vive voix, peut-être même de traverser la rue pour me présenter, mais il tourne les talons et grimpe les marches de chez lui sans autre forme de procès. Pas besoin de clef pour ouvrir sa porte. Il se contente de tourner la poignée et de disparaître à l'intérieur.
Je suis troublé. Il ne s'agit pas seulement de son physique, pour le moins singulier, mais également de sa manière de s'habiller. Le luxe de ses fringues moulantes ne cadre pas avec la tenue d'un salarié lambda. J'ai plutôt l'impression d'avoir croisé un videur de boîte de nuit, qui ne peut dissimuler sa nature brutale sous ses vêtements coûteux.
Un autre détail me chiffonne. Je regarde ma montre. Il est à peine 8 heures. Mon voisin regagne ses pénates alors que le reste du monde va travailler. Je me demande bien quel genre d'emploi il occupe.
Je scrute les fenêtres de chez lui en vain. Les rideaux sont tirés, les lumières éteintes. Sa maison est sinistre.
Bienvenue dans le quartier, songé-je en montant dans ma voiture.
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