Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 10 sur 70

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Wicked

Géographies du visible et de l’invisible

 

Pendant tout le trajet depuis Roquebarre, où Frex était venu la chercher, Nounou se plaignit. Lumbago, reins fatigués, voûte plantaire effondrée, douleurs gingivales, mal aux hanches. Frex faillit demander « Et vos chevilles, pas trop enflées ? » Mais, même s’il avait été hors circuit un certain temps, il savait qu’une telle remarque serait grossière. Nounou se palpait et se pavanait, s’agrippant à son siège jusqu’au presbytère, près des Marches.

Melena accueillit Frex avec une timidité affectée.

— Mon bréchet, mon épine dorsale, murmura-t-elle.

Après ce rude hiver, elle avait minci, ses pommettes ressortaient davantage. Sa peau semblait récurée par une brosse de peintre – mais elle avait toujours eu cet aspect de gravure vivante. D’ordinaire, ses baisers étaient hardis et il s’inquiéta de sa retenue, avant de comprendre qu’il y avait un inconnu dans l’ombre. Ensuite, après les présentations, Nounou et Melena s’agitèrent pour servir le dîner, et Frex donna de l’orge à la misérable haridelle qui avait dû tirer la carriole. Cela fait, il alla s’asseoir dans la lumière du soir printanier et retrouva sa fille.

Elphaba se montra prudente avec lui. Il sortit de sa poche une babiole qu’il avait taillée pour elle, un petit moineau avec un bec malin et les ailes levées.

— Regarde, Fabala, chuchota-t-il. (Melena détestait ce petit nom, donc il l’employait : c’était son lien personnel avec Elphaba, le pacte père-fille contre le monde.) Regarde ce que j’ai trouvé dans la forêt. Un petit oiseau d’érable.

L’enfant prit l’objet entre ses mains. Elle le caressa et mit sa tête dans sa bouche. Frex se contracta, prêt à l’inévitable craquement, pour retenir son soupir déçu. Mais Elphaba ne mordit pas. Elle suça la tête et la regarda de nouveau. Mouillée, elle paraissait plus vivante.

— Il te plaît, dit Frex.

L’enfant acquiesça, et commença à tâter les ailes. À présent qu’elle était distraite, Frex l’attira entre ses genoux. Il enfouit les cheveux de l’enfant dans sa barbe en broussaille – elle sentait le savon et la fumée de bois, et la tartine brûlée, une bonne odeur saine – et il ferma les yeux. C’était bon d’être chez soi.

Il avait passé l’hiver dans une cabane de berger abandonnée sur le versant venté de Cap-de-Griffon. Priant et jeûnant, il s’était retiré en lui-même, puis s’en était arraché. Et pourquoi pas ? Chez lui, il avait senti le mépris des gens dans toute cette vallée claustrophobe d’Eauvile ; ils avaient établi un lien entre les ragots diffamatoires du Dragon sur un pasteur corrompu, et l’arrivée d’un enfant difforme. Ils en avaient tiré leurs propres conclusions. Ils évitaient ses services religieux. Ainsi, cette espèce de vie d’ermite, du moins par petits intervalles, lui avait paru une pénitence et aussi une préparation à autre chose, à venir… mais quoi ?

Il savait que cette vie n’était pas celle qu’attendait Melena lorsqu’elle l’avait épousé. Avec sa lignée, Frex semblait prêt à une élévation au rang de représentant au synode ou même, pour finir, d’évêque. Il avait imaginé le bonheur de Melena en dame de la bonne société, présidant des banquets, des bals de charité et des thés épiscopaux. Au lieu de cela… il la voyait à la lumière du feu, grattant une dernière et molle carotte d’hiver sur une poêlée de poisson… voilà qu’elle se gâtait, partenaire d’un mariage difficile sur les rives d’un lac froid et sombre. Frex se doutait qu’elle n’était pas fâchée de le voir partir de temps en temps… ainsi, elle était contente de le voir revenir.

Tout en ruminant ces pensées, il chatouilla Elphaba dans le cou avec sa barbe, et elle cassa les ailes du moineau en bois. Elle le suça comme un sifflet. Elle s’arracha à l’étreinte de son père, courut à une lentille de verre qui pendait d’une solive, et la frappa.

— Non, tu vas la casser ! dit son père.

— Elle ne pas pouvoir casser ça, dit le voyageur, un Quadling, en quittant l’évier où il avait fait la vaisselle.

— Elle vient de mutiler son jouet, répondit Frex, montrant l’oisillon cassé.

— Elle aime les demi-choses, dit Cœur de Tortue. Je crois. La petite fille jouer mieux avec les morceaux cassés.

Frex ne comprit pas tout, mais il acquiesça. Il savait qu’après des mois passés sans avoir entendu la moindre voix humaine, il avait du mal à parler pendant un certain temps. Le gamin de l’auberge, qui avait escaladé Cap-de-Griffon pour transmettre la demande de Nounou d’être récupérée à Roquebarre, avait évidemment pris Frex pour un sauvage, grognant et malpropre. Frex avait dû citer un passage de L’Oziade pour donner la preuve de son humanité – « Pays de vert abandon, pays d’infinies feuilles » –, c’était tout ce qui lui était revenu en mémoire.

— Pourquoi est-ce qu’elle ne peut pas le casser ? demanda Frex.

— Parce que je ne le faire pas pour qu’être cassé, répondit Cœur de Tortue.

Il sourit à Frex, sans agressivité. Et Elphaba se promenait avec le verre brillant comme si c’était un jouet, capturant les ombres, les reflets et les lumières sur sa surface imparfaite.

— Où allez-vous ? demanda Frex, au moment où Cœur de Tortue demandait :

— D’où êtes-vous ?

— Je suis croquignon, dit Frex.

— Je penser que tous les Croquignons être plus petits que moi ou vous.

— Les paysans, les fermiers, oui, dit Frex, mais dans toute lignée notable, il y a eu des mariages avec des gens de haute taille. Et vous ? Vous êtes du pays de Quadling.

— Oui, dit le Quadling.

Lavés, ses cheveux rougeâtres séchaient en nimbes éthérés. Frex était content de voir que Melena avait la générosité d’offrir l’eau du bain à un passant. Peut-être se faisait-elle à la vie campagnarde, après tout. Parce que, grand Dieu, les Quadling occupaient le barreau le plus bas de l’échelle sociale réservée aux humains.

— Mais je comprendre, dit le Quadling, qu’Ovvels est un petit monde. Jusqu’à ce que je partir, je ne pas connaître les collines, l’une après l’autre et de ces échines de crêtes un monde si vaste. Le flou dans le lointain me faire mal aux yeux, car je ne peux pas arriver à le voir. S’il vous plaît monsieur, décrire le monde que vous connaissez.

Frex prit un bâton. Il dessina un œuf sur le sol.

— Ce que l’on m’a appris, dit-il. À l’intérieur du cercle se trouve Oz. Tracez un « X » dans cet ovale – il joignit le geste à la parole – et, grosso modo, vous obtenez un gâteau à quatre parts. En haut, c’est Gillikin. Plein de villes, d’universités et de théâtres, la vie civilisée, à ce que l’on dit. Et l’industrie. (Il continua, dans le sens des aiguilles d’une montre.) À l’est, c’est le pays Croquignon, où nous sommes en ce moment. Des fermes, le grenier d’Oz, sauf dans le sud montagneux – ces hachures, ici, dans la région de Haut-Sorbe, et les collines que vous franchissez. (Frex s’agita.) Plein sud, c’est le pays Quadling. Des terres désolées, à ce que l’on dit. Marécageuses, stériles, infestées d’insectes et de fièvres. (Cœur de Tortue parut étonné, mais acquiesça.) À l’ouest, ce que l’on appelle le pays Winkie. Je n’en sais pas grand-chose, sauf qu’il est sec et aride.

— Et autour ? demanda Cœur de Tortue.

— Des déserts de grès au nord et à l’ouest, des déserts de silex à l’est et au sud. On disait que les sables du désert étaient mortellement empoisonnés ; mais ce n’est que de la propagande classique. Ça dissuade les envahisseurs d’Ev et de Quox. Le pays Croquignon est un territoire riche et attirant pour ses terres agricoles, et Gillikin n’est pas mal non plus. Dans le Glikkus, là-haut… – il gratta une ligne au nord-est, à la frontière entre Gillikin et le pays Croquignon – se trouvent les mines d’émeraude et les célèbres canaux de Glikkus. Il y a sans doute un conflit pour savoir si le Glikkus appartient aux Croquignons ou aux Gillikinais, mais je n’ai pas d’opinion là-dessus.

Cœur de Tortue passa les mains au-dessus du dessin, ouvrant les paumes comme s’il lisait la carte.

— Et ici ? demanda-t-il. Qu’y a-t-il ici ?

Frex se demanda s’il parlait de l’air au-dessus d’Oz.

— Le royaume du Dieu Innommé ? répondit-il. L’Autre Pays ? Êtes-vous unioniste ?

— Cœur de Tortue est souffleur de verre, dit Cœur de Tortue.

— Je voulais dire religieusement.

Cœur de Tortue baissa la tête, évitant le regard de Frex.

— Cœur de Tortue ne pas savoir quel nom donner à cela.

— Je ne sais pas pour les Quadling, dit Frex ragaillardi par la perspective d’une conversion. Mais les Gillikinais et les Croquignons sont largement unionistes, depuis que le paganisme lurliniste s’est éteint. Le pays d’Oz est couvert de sanctuaires et de chapelles unionistes depuis des siècles. Il n’y en a pas chez les Quadling ?

— Cœur de Tortue ne reconnaît pas ce que c’est.

— Et voilà que des unionistes respectables s’adonnent en masse au culte du plaisir, grogna Frex, ou même au tic-toquisme, qui ne peut guère prétendre au rang de religion. Tout est spectacle pour l’ignorant, de nos jours. Les moines et nonnes unionistes d’autrefois connaissaient leur place dans l’univers – reconnaissaient la source de vie trop sublime pour être nommée – et voilà que nous reniflons les jupes du premier illusionniste minable qui se présente. Les hédonistes, les anarchistes, les solipsistes ! La liberté individuelle et l’amusement sont tout ! Comme si la sorcellerie avait le moindre aspect moral ! Les charmes, la magie de rue, les spectacles son et lumière industriels, les faux polymorphes ! Des charlatans, des nababs de la nécromancie, de la sagesse de chimiste et d’herboriste, des hédonistes à deux sous ! Eux et leurs recettes de puisard, leurs aphorismes de sorcière et leurs sorts de collégien ! Ça me rend malade.

Cœur de Tortue répondit :

— Cœur de Tortue doit-il vous apporter de l’eau, doit-il vous allonger ?

Il posa des doigts doux comme une peau de vélin sur la nuque de Frex. Celui-ci frissonna, comprenant qu’il venait de hurler. Figées sur le seuil, Nounou et Melena restaient silencieuses, le plat de poisson à la main.

— C’est une figure de rhétorique, je ne suis pas malade, expliqua Frex, touché de la sollicitude de l’étranger. Nous allons passer à table, je crois.

Ce qu’ils firent. Elphaba ne s’intéressa à sa nourriture que pour arracher les yeux du poisson cuit avant de les essayer à son oiseau sans ailes. Nounou grommela quelques commentaires conviviaux sur le vent venu du lac, ses frissons, sa colonne vertébrale et sa digestion. Ses gaz se percevaient à plus de un mètre et Frex se mit face au vent aussi discrètement que possible. Il se retrouva à côté du Quadling sur le banc.

— Donc, tout est clair pour vous ? demanda Frex en désignant la carte d’Oz de sa fourchette.

— La Cité d’Émeraude être où ? demanda le Quadling, des arêtes de poisson entre les lèvres.

— En plein cœur, dit Frex.

— Et là, c’est Ozma, reprit Cœur de Tortue.

— Ozma, la reine couronnée d’Oz, à ce qu’on dit, précisa Frex, mais c’est le Dieu Innommé qui doit être notre chef à tous, et régner sur tous nos cœurs.

— Comment une créature innommée peut être chef…, commença le Quadling.

— Pas de théologie pendant le dîner, chantonna Melena, c’est une règle de notre maison qui remonte au début de notre mariage, Cœur de Tortue, et nous y obéissons.

— D’ailleurs, j’entretiens encore une dévotion pour Lurline, lança Nounou en grimaçant à l’attention de Frex. Les vieux comme moi y ont droit. Vous connaissez Lurline, étranger ?

Cœur de Tortue fit signe que « non ».

— Si la théologie est interdite à table, ce n’est pas pour entendre des stupidités païennes…, commença Frex, mais Nounou, qui était invitée et dure d’oreille quand ça l’arrangeait, poursuivit lourdement :

— Lurline est la Reine des Fées qui volait au-dessus des déserts de sable, avant d’apercevoir le splendide pays vert d’Oz. Elle laissa sa fille Ozma pour diriger ce pays en son absence, promettant de revenir aider Oz dans ses plus noirs moments.

— Ha ! ricana Frex.

— Ne me « ha »tez pas, dit sèchement Nounou. J’ai droit à mes croyances autant que vous, Frexspar le Saint. Au moins, elles me font moins d’histoires.

— Maîtrise-toi, Nounou, dit Melena ravie.

— Quelles bêtises, dit Frex. Ozma règne sur la Cité d’Émeraude, et quiconque l’a vue, ou vu ses portraits, sait qu’elle est d’origine gillikinaise. Elle a le même front large, les mêmes incisives légèrement écartées, les mêmes boucles blondes en désordre, les mêmes sautes d’humeur… colérique en général. Tout cela est typique des Gillikinais. Dis-lui, Melena, toi qui l’as vue.

— Oh, elle est élégante à sa façon, reconnut Melena.

— La fille d’une Reine des Fées ? demanda Cœur de Tortue.

— Encore des bêtises, dit Frex.

— Ce ne sont pas des bêtises ! s’écria Nounou.

— Les gens croient qu’elle naît et renaît d’elle-même comme un pfénix, dit Frex. Laissez-moi rire. Il y a eu plus de trois cents ans d’Ozmas différentes. Ozma la Fallacieuse était une nonne dévouée, qui faisait descendre ses décrets dans un seau depuis sa cellule, tout en haut de la tour d’un cloître. Elle était folle à lier. Ozma la Guerrière conquit le Glikkus, au moins pour un temps, et fit venir les émeraudes pour décorer la Cité. Ozma la Bibliothécaire ne fit que lire des généalogies, sa vie durant. Puis il y eut Ozma la Guère Aimée, qui élevait des hermines de compagnie. Elle écrasa les paysans d’impôts pour mettre en place le système routier de briques jaunes qu’ils s’efforcent toujours de terminer, et je leur souhaite bonne chance, quant à moi.

— Qui est Ozma maintenant ? demanda Cœur de Tortue.

— En fait, intervint Melena, j’ai eu le plaisir de rencontrer la dernière Ozma lors de la saison à la Cité d’Émeraude – mon grand-père, l’Éminent Thropp, y avait une maison de ville. L’hiver de mes quinze ans, j’y ai fait mes débuts dans la société. C’était Ozma la Bilieuse, à cause de ses problèmes d’estomac. Elle faisait la taille d’un narval lacustre, mais s’habillait magnifiquement. Je l’ai vue avec son époux Pastorius, au Festival d’Oz des Chants Sentimentaux.

— Elle n’est plus reine ? demanda Cœur de Tortue, perplexe.

— Elle est décédée lors d’un malheureux accident de mort-aux-rats, dit Frex.

— Elle est décédée, ajouta Nounou, ou alors son esprit est passé dans son enfant, Ozma Tippetarius.

— L’actuelle Ozma a l’âge d’Elphaba, précisa Melena, et donc son père, Pastorius, est l’actuel Régent d’Ozma. Ce bon souverain régnera jusqu’à ce qu’Ozma Tippetarius soit en âge de monter sur le trône.

Cœur de Tortue hocha la tête. Frex était agacé qu’ils aient passé tant de temps à parler des souverains de ce monde plutôt que du royaume des cieux, et Nounou refit une crise d’indigestion dont ils furent tous désolés, olfactivement parlant.

Quoi qu’il en soit, malgré son irritation, Frex était heureux d’être chez lui. Grâce à la beauté de Melena – presque lumineuse ce soir-là, dans le coucher du soleil – et à la surprise que représentait Cœur de Tortue, souriant et à l’aise à côté de lui. Peut-être aussi grâce au néant religieux du Quadling, que Frex trouvait séduisant et motivant, presque tentant.

— Et puis il y a le dragon qui vit sous Oz, dans une caverne secrète, expliquait Nounou à Cœur de Tortue. Le dragon qui a rêvé le monde, et qui le brûlera quand il s’éveillera…

— Arrêtez ces âneries superstitieuses ! cria Frex.

Elphaba, à quatre pattes, s’avança sur le plancher irrégulier. Elle découvrit ses dents – comme si elle savait ce qu’était un dragon, comme si elle l’imitait – et rugit. Sa peau verte la rendait plus convaincante, on aurait dit un enfant dragon. Elle rugit encore – « Oh, non chérie », dit Frex – et fit pipi par terre, reniflant son urine avec une satisfaction mêlée de dégoût.

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