Wicked
Chapitre 3
— Vraiment, fit Galinda avec hauteur. Le culte du plaisir est si… si commun.
— Mais j’ai vu la fenêtre cassée, dit Ama Clutch. J’espère que ce n’est pas un des garçons qui a essayé de grimper jusqu’ici.
— Es-tu folle ? demanda Galinda. Par une tempête pareille ?
— Quelle tempête ? C’est ridicule. Hier soir, on voyait le clair de lune. Tout était calme.
— Eh bien, quel spectacle ce devait être ! répondit Galinda. Tu étais si captivée par le culte du plaisir que tu en as perdu tes repères, Ama Clutch.
Elles descendirent toutes deux prendre le petit déjeuner, laissant Elphaba qui dormait encore, ou faisait peut-être semblant. Pourtant, en remontant le couloir, où le soleil tombant des grandes fenêtres dessinait des échelles de lumière sur le sol d’ardoise froide, Galinda s’étonna bel et bien des caprices du temps. Était-il seulement possible qu’une tempête fonde sur une partie de la ville et pas une autre ? Elle ignorait tant de choses de ce monde.
— Elle n’a fait que parler du mal, dit Galinda à ses amies, autour de biscuits beurrés à la gelée d’érable. Quelqu’un avait tourné un robinet intérieur, et elle bavassait sans fin. Et, les amies, quand elle a essayé mon chapeau, j’ai cru que j’allais mourir. On aurait dit la tante vieille fille sortie d’une tombe, aussi mal tournée qu’une Vache. Je n’ai supporté le spectacle que pour vous, pour pouvoir tout vous raconter ; sinon, j’aurais trépassé d’amusement sur-le-champ. C’était tellement trop !
— Pauvre petite, devoir être notre espionne et supporter la honte de ta sauterelle de chambre ! dit dévotement Pfannee en lui prenant la main. Tu es trop bonne !
3
Un soir – le premier soir de neige – Mme Morrible tint une soirée de poésie. Des garçons des Trois Reines et des Tours d’Ozma étaient invités. Galinda sortit sa robe de satin cerise avec écharpe et escarpins assortis, et un éventail gillikinais de famille, à motif de fougères et de phénix. Elle arriva en avance pour prendre le siège brodé qui ferait le plus bel écrin à sa tenue, et s’approcha de la bibliothèque pour que la lumière des bougies tombe doucement sur elle. Les autres filles – non seulement celles de première année, mais aussi les deuxième et troisième années – entrèrent en groupe chuchotant et se disposèrent sur les sofas et canapés du plus beau salon de Crage Hall. Les garçons présents étaient quelque peu décevants : il n’y en avait pas tant que cela, et ils avaient l’air terrifiés, ou gloussaient entre eux. Puis les professeurs arrivèrent, pas seulement les Animaux de Crage Hall, mais aussi les enseignants des garçons, des hommes pour la plupart. Les filles commencèrent à se féliciter de bien s’être habillées, car si les étudiants n’étaient qu’une bande de boutonneux, les professeurs arboraient des sourires graves et charmeurs.
Même certaines Amas vinrent, mais elles s’assirent derrière un paravent, au fond de la pièce. Le bruit rapide de leurs aiguilles à tricoter rasséréna Galinda. Elle savait qu’Ama Clutch serait là.
Les grandes portes s’ouvrirent subitement au fond du salon, révélant ce petit crabe industriel en bronze que Galinda avait vu lors de sa première réunion à Crage Hall. Pour l’occasion, il avait subi une révision spéciale ; on décelait encore l’odeur âcre du poli à métaux. M me Morrible fit alors son entrée, sévère et impressionnante dans sa cape d’un noir charbonneux, qu’elle laissa tomber au sol (la chose la ramassa et la jeta sur le dossier d’un sofa) ; sa robe était d’un orange enflammé, avec des coquillages cousus partout. Malgré elle, Galinda ne put qu’en admirer l’effet. Mme Morrible accueillit les visiteurs d’un ton plus onctueux qu’à l’accoutumée, et obtint des applaudissements polis en exposant sa théorie de la « poésie et ses effets civilisateurs. »
Ensuite, elle parla des nouvelles versifications qui déferlaient dans les salons et les caves poétiques de Shiz.
— Cela s’appelle l’étouffé, dit Mme Morrible avec son sourire de directrice, révélant une impressionnante rangée de dents. L’étouffé est un poème bref, de nature à élever l’esprit. Il comporte treize vers, dont six paires de rimes et un apophtegme conclusif, dénué de rimes. La récompense du poème se trouve dans son contraste révélateur entre la thèse rimée et la remarque finale. Parfois, elles peuvent se contredire, mais elles nous éclairent toujours et, comme toute poésie, sanctifient la vie. (Elle rayonnait comme un phare dans le brouillard.) Ce soir tout spécialement, l’étouffé pourra avoir un effet calmant sur certains désordres qui nous sont parvenus de notre capitale.
Les étudiants dressèrent l’oreille, à tout le moins, et tous les professeurs opinèrent ; en revanche, Galinda voyait bien qu’aucune des jeunes filles n’avait d’idée sur ce que pouvaient être ces « désordres » dont Mme Morrible bavardait.
Une étudiante de troisième année fit tinter deux ou trois accords au piano, et les invités s’éclaircirent la voix en regardant leurs chaussures. Galinda vit Elphaba arriver au fond de la pièce, vêtue de son habituelle robe droite rouge, deux livres sous le bras et une écharpe enroulée sur la tête. Elle s’enfonça dans le dernier siège libre, et mordit dans une pomme juste au moment où Mme Morrible prenait une inspiration théâtrale pour commencer.
Chantez un hymne à la rectitude,
Ô brillante multitude.
Avancez avec humble gratitude
Pour cette stricte attitude.
Pour élever le Bien Commun
Que frères et sœurs travaillent enfin.
Nous célébrons l’autorité.
Fraternité, sororité
Unies, marchons d’un pas altier
Contrôlons les errements de la liberté.
Rien n’est plus lumineux
Que le pouvoir généreux
Combattant le péché affreux.
Qui sème bien, chasse bien.
Mme Morrible baissa la tête pour montrer qu’elle avait terminé. Il y eut une rumeur de commentaires indistincts. Galinda, qui ne s’y connaissait guère en poésie, pensa que c’était peut-être la manière de l’apprécier. Elle grommela deux mots à Shenshen, assise sur une chaise droite à côté d’elle, l’air de travers. La cire d’une bougie allait goutter sur sa robe blanche à épaules de satin, avec les rubans de mousseline citron, et très certainement la gâter, mais Galinda décida que la famille de Shenshen avait les moyens de la remplacer. Elle ne bougea pas.
— Un autre, annonça Mme Morrible. Un autre étouffé.
Le silence se fit dans la pièce, un peu mal à l’aise, peut-être ?
Hélas : pour l’impudicité,
La guillotine de la piété.
Pour guérir la société
Nulle satiété
De joie et d’impie gaieté
Choisir la sobre sobriété
Se comporter comme si la divinité
Approchait, mystère en majesté
Et l’accueillir avec sonorité.
Que votre propre historicité
Soit construite sur la sororité
Dont les Vertus sont l’exemple
Et le Bien social, le temple.
Les Animaux doivent être vus, non entendus.
Là encore, il y eut une rumeur, mais d’une autre nature ; le mécontentement perçait. Le professeur Dillamond éternua bruyamment et frappa le plancher de son pied fourchu, grommelant « Ce n’est pas de la poésie, c’est de la propagande, et même pas de la bonne. » Elphaba se glissa à côté de Galinda, son siège sous le bras, et se planta entre elle et Shenshen. Elle posa son derrière osseux sur le siège et se pencha vers Galinda :
— Qu’est-ce que vous en pensez ?
C’était la première fois qu’Elphaba adressait la parole à Galinda en public. Celle-ci sentit la mortification l’envahir.
— Je ne sais pas, dit-elle faiblement en regardant ailleurs.
— C’est bien pensé, n’est-ce pas ? insista Elphaba. Le dernier vers, je veux dire : avec son accent mondain, impossible de dire s’il s’agit d’Animaux ou d’animaux. Pas étonnant que Dillamond soit furieux.
Et il l’était. Le professeur Dillamond regardait autour de lui, comme pour rallier les opposants.
— Je suis scandalisé, scandalisé, dit-il. Profondément scandalisé, corrigea-t-il, et sortit de la pièce d’un pas décidé.
Le professeur Lenx, le Sanglier qui enseignait les maths, s’en alla aussi, brisant accidentellement un guéridon doré en essayant d’éviter la traîne de dentelle jaune de Mlle Milia. M. Mikko, le Singe qui enseignait l’histoire, restait tristement assis dans l’ombre, trop perplexe et mal à l’aise pour réagir.
— Eh bien, reprit Mme Morrible à haute voix, il faut s’attendre à ce que la poésie, si elle est de la Poésie, choque certains. C’est le privilège de l’Art.
— Elle est dingue, je crois, dit Elphaba.
Galinda frissonna d’horreur. Et si ne serait-ce que l’un de ces étudiants boutonneux voyait Elphaba lui chuchoter à l’oreille ! Elle ne pourrait plus jamais garder la tête haute en société. Sa vie était fichue.
— Chut, j’écoute. J’adore la poésie ! répondit Galinda avec sévérité. Ne m’adressez pas la parole, vous me gâchez la soirée.
Elphaba se redressa et finit sa pomme, et elles continuèrent toutes deux à écouter les poèmes. Les grondements et murmures se faisaient plus insistants après chaque étouffé, et les garçons et les filles commencèrent à se détendre et à se regarder.
Une fois que le dernier étouffé de la soirée eut résonné (sur l’aphorisme mystérieux « Mieux vaut ensorceler qu’un sort trop laid »), M me Morrible se retira, sous des applaudissements modérés. Elle laissa son domestique de bronze servir le thé aux invités, puis aux filles, et enfin aux Amas. Dans un tas de soies froufroutantes et un tintement de coquillages, elle reçut les compliments des professeurs masculins et des étudiants les plus hardis, et leur demanda instamment de s’asseoir près d’elle pour la faire profiter de leurs critiques.
— Soyez sincères, vraiment. Je fus trop théâtrale, n’est-ce pas ? C’est ma malédiction. J’avais une vocation pour la scène, mais j’ai choisi une vie au service des jeunes filles.
Elle battit modestement des cils, tandis que son public captif marmonnait de tièdes protestations.
Galinda essayait encore de s’arracher à la gênante compagnie d’Elphaba, qui discourait toujours des étouffés, de leur signification et de leur éventuelle valeur.
— Comment le saurais-je, comment pourrais-je le savoir, nous sommes des étudiantes de première année, vous vous souvenez ? dit Galinda, dans sa hâte de filer retrouver Pfannee, Milia et Shenshen qui pressaient du citron dans les tasses de quelques garçons nerveux.
— Eh bien, votre opinion vaut bien la sienne, il me semble, dit Elphaba. C’est cela le véritable pouvoir de l’art. Pas de réprimer, mais de susciter la controverse. Sinon, quel intérêt ?
Un garçon vint les voir. Il ne fit pas grande impression à Galinda, mais tout valait mieux que d’avoir cette sangsue verdâtre à son côté.
— Oh, comment allez-vous ? lança Galinda, sans même lui laisser le temps de rassembler son courage. Quel plaisir de faire votre connaissance. Vous devez être de, voyons…
— De Briscoe Hall, en fait. Mais je suis croquignon d’origine. Comme vous pouvez le voir.
Et Galinda le voyait bien : il lui arrivait à peine à l’épaule. Il n’était pas si vilain par ailleurs. Une masse cotonneuse de cheveux d’or mal peignés, un sourire carnassier et un meilleur teint que d’autres. Sa tunique de soirée était d’un bleu provincial, mais brodée de fils d’argent. Il était soigné, et cela lui allait bien. Ses bottes étaient cirées et ses jambes un peu arquées.
— Voilà ce que j’adore absolument, reprit Galinda. Rencontrer de nouvelles personnes. C’est ce qu’il y a de plus appréciable à Shiz. Je suis gillikinaise.
Elle se retint de justesse d’ajouter « bien sûr », car elle pensait que sa tenue le montrait bien assez. Les Croquignonnes se vêtaient avec plus de discrétion, à tel point qu’on les prenait souvent pour des domestiques à Shiz.
— Eh bien, bonjour à vous, dit le jeune homme. Je suis maître Boq.
— Mademoiselle Galinda des Arduenna des Hautes Terres.
— Et vous ? demanda Boq en se tournant vers Elphaba. Qui êtes-vous ?
— Je m’en vais, répondit Elphaba. Faites de beaux rêves, tous.
— Non, ne partez pas, dit Boq. Il me semble vous connaître.
— Vous ne me connaissez pas, répliqua Elphaba en s’arrêtant pourtant. Comment pourriez-vous ?
— Vous êtes mademoiselle Elphie, n’est-ce pas ?
— Mlle Elphie ! s’écria gaiement Galinda. Comme c’est ravissant !
— Comment me connaissez-vous ? demanda Elphaba. Maître Boq du pays Croquignon ? Moi, je ne vous connais pas.
— Nous jouions ensemble vous et moi, quand nous étions tout petits, dit Boq. Mon père était le maire du village où vous êtes née, je crois. Vous êtes née aux Marches de Jonc à Haut-Sorbe, n’est-ce pas ? Vous êtes la fille du pasteur unioniste, j’ai oublié son nom.
— Frex, dit Elphaba avec un regard inquiet.
— Frexspar le Saint Homme ! s’écria Boq. Exact. Vous savez qu’on parle encore de lui là-bas, et de votre maman, et du soir où l’Horloge du Dragon du Temps est arrivée aux Marches. J’avais deux ou trois ans et on m’y a emmené, mais je ne m’en souviens pas. Je vous revois dans une pièce avec moi, quand j’étais encore en culottes courtes. Vous vous rappelez Gawnette ? C’était la femme qui nous gardait. Et Bfee ? C’est mon père. Et les Marches, vous vous en souvenez ?
— Tout cela, c’est des extrapolations et de la poudre aux yeux, lâcha Elphaba. Comment puis-je dire le contraire ? Laissez-moi vous dire ce qui s’est passé dans votre vie avant que vous vous en souveniez. Vous êtes né grenouille. (Ce n’était pas gentil, car Boq avait effectivement l’air un peu amphibien.) Vous avez été sacrifié à l’Horloge du Dragon et transformé en garçon. Mais le jour de votre nuit de noces, juste au moment où votre femme écartera les cuisses, vous serez de nouveau transformé en crapaud et…
— Mademoiselle Elphaba ! s’écria Galinda en ouvrant son éventail pour dissimuler sa rougeur. Votre langage !
— Oh, vous savez, je n’ai pas d’enfance, répondit Elphaba. Donc, vous pouvez raconter ce que vous voulez. J’ai grandi au pays Quadling avec les gens des marais. J’émets des bruits de succion quand je marche. Il ne faut pas m’adresser la parole. Parlez à Mlle Galinda, elle se débrouille bien mieux dans les salons que moi. Je dois partir, maintenant.
Elphaba les salua et disparut, presque en courant.
— Pourquoi a-t-elle dit tout ça ? demanda Boq, sans exprimer de gêne, plutôt de l’étonnement. Bien sûr que je me souviens d’elle. Il y en a beaucoup, des gens verts ?
— Il se peut simplement, fit observer Galinda, qu’elle n’ait pas apprécié d’être reconnue pour sa couleur de peau. Je n’en suis pas sûre, mais peut-être est-ce là un sujet sensible pour elle.
— C’est ce que les gens se rappellent, elle doit le savoir.
— En tout cas, en ce qui me concerne, vous avez raison sur son identité, reprit Galinda. On dit que son arrière-grand-père est l’Éminent Thropp de Colwen, à Haute-Nichée.
— C’est bien lui. Elphie ! Je n’aurais jamais cru la revoir.
— Voulez-vous un peu plus de thé ? Je vais demander qu’on nous serve, dit Galinda. Asseyons-nous et vous pourrez tout me dire du pays Croquignon. Je frémis de curiosité.
Elle se rassit sur le siège aux couleurs assorties, dans toute sa splendeur. Boq l’imita, l’air toujours stupéfait de l’apparition d’Elphaba.
Lorsque Galinda se retira ce soir-là, Elphaba était déjà au lit, la couverture tirée sur la tête, et ronflant ostensiblement. Galinda se glissa dans son lit en grognant, agacée de se sentir rejetée, elle, par cette fille verte.
Dans la semaine qui suivit, on parla beaucoup de la soirée des étouffés. Le professeur Dillamond interrompit son cours de biologie pour demander à ses étudiants de réagir. Les jeunes filles ne comprenaient pas ce que pourrait être une réaction biologique à la poésie et accueillirent ses questions en silence. Il explosa enfin :
— Personne n’établit de lien entre l’expression de ces idées et ce qui se passe à la Cité d’Émeraude ?
Mlle Pfannee, qui n’avait pas payé des études pour supporter une telle indignité, répliqua sèchement :
— Nous n’avons pas la moindre idée de ce qui s’y passe ! Cessez de jouer aux devinettes ; si vous avez quelque chose à dire, dites-le. Arrêtez de bêler comme ça.
Le regard tourné vers la fenêtre, le professeur Dillamond essayait apparemment de garder son calme. Les étudiantes étaient excitées de ce petit drame. Puis, la Chèvre se retourna vers elles et, d’un ton radouci qui les étonna, leur dit que le Magicien d’Oz avait proclamé l’interdiction de la Mobilité Animale, entrée en vigueur plusieurs semaines auparavant. L’accès des Animaux aux moyens de transport, au logement et aux services publics était désormais restreint, mais cela allait au-delà. Il s’agissait aussi de la Mobilité professionnelle. Tout Animal arrivant à l’âge adulte se voyait interdire les professions libérales ou le secteur public. Dans les faits, les Animaux étaient renvoyés aux terres agricoles et sauvages s’ils voulaient gagner leur vie.
— À votre avis, qu’est-ce que Mme Morrible voulait dire quand elle a achevé son étouffé sur l’épigramme « les Animaux doivent être vus et non entendus » ? demanda sévèrement la Chèvre.
— Eh bien, c’est choquant pour tout le monde, dit Galinda. Je veux dire, pour tous les Animaux. Mais ce n’est pas comme si votre poste était menacé, non ? Vous êtes ici, vous nous faites cours.
— Et mes enfants ?
— Vous avez des enfants ? Je ne savais pas que vous étiez marié.
La Chèvre ferma les yeux :
— Je ne suis pas marié, mademoiselle Galinda. Mais je pourrais. J’ai peut-être des nièces ou des neveux. Ils sont déjà interdits d’études à Shiz de fait, parce qu’ils ne peuvent tenir un crayon pour écrire une dissertation. Combien d’Animaux avez-vous vus dans ce paradis de l’instruction ?
C’était vrai : aucun.
— Eh bien, c’est vraiment terrible, dit Galinda. Pourquoi le Magicien d’Oz prendrait-il une telle décision ?
— Pourquoi, en effet, dit la Chèvre.
— Non, vraiment : pourquoi ? C’est une vraie question. Je ne sais pas.
— Je ne sais pas non plus.
Dillamond farfouilla dans son rostre ; on le vit sortir un mouchoir et s’en servir.
— Mes grands-mères étaient Chèvres laitières dans une ferme de Gillikin. Grâce aux peines et aux sacrifices de toute une vie, elles ont engagé un instituteur local pour m’instruire et écrire sous ma dictée quand j’ai passé mes examens. Leurs efforts vont être réduits à néant.
— Mais vous pouvez toujours enseigner ! lança Pfannee.
— Ces vexations, c’est le premier pas vers le glas, ma chère, dit la Chèvre, qui mit fin à son cours avant l’heure.
Galinda se surprit à regarder Elphaba, qui avait une expression étrange, concentrée. Au moment où Galinda quittait la salle en courant, Elphaba s’approcha de l’estrade, où le professeur Dillamond était agité de spasmes incontrôlés, sa tête cornue prostrée.
Quelques jours plus tard, Mme Morrible donna l’une de ses occasionnelles leçons libres sur les Premiers Hymnes et les Péans Païens. Elle demanda s’il y avait des questions, et toute l’assemblée sursauta en voyant Elphaba quitter son habituelle position fœtale au fond de la pièce pour s’adresser à la directrice :
— Madame Morrible, s’il vous plaît, nous n’avons jamais eu l’occasion de discuter des étouffés que vous avez récités au salon la semaine dernière.
— Discutez, dit Mme Morrible, dans un grand mouvement généreux – quoique lointain – de ses bracelets.
— Eh bien, le professeur Dillamond semblait penser qu’ils étaient d’un goût douteux, étant donné l’interdiction de Mobilité Animale.
— Le professeur Dillamond, hélas, est un professeur. Ce n’est pas un poète. C’est aussi une Chèvre, et je pourrais vous demander, mesdemoiselles, si vous avez déjà vu un grand auteur de sonnets ou de ballades Chèvre ? Hélas, chère mademoiselle Elphaba, le professeur Dillamond ne comprend pas la convention poétique de l’ironie. Voudriez-vous définir l’ironie pour la classe, je vous prie ?
— Je ne m’en pense pas capable, madame.
— L’ironie, diront certains, est l’art de juxtaposer des éléments incongrus. Il faut une distance maîtrisée. L’ironie suppose le détachement – ce dont hélas, dans le cas des droits des Animaux, nous pouvons pardonner au professeur Dillamond d’être dépourvu.
— Donc, le vers qui lui déplaisait – « les Animaux doivent être vus, pas entendus » – était ironique ? insista Elphaba, les yeux rivés sur ses papiers pour ne pas regarder Mme Morrible.
Galinda et ses camarades étaient fascinées : il était évident que les deux femmes, chacune à un bout de la pièce, auraient aimé voir l’autre s’effondrer d’une soudaine attaque de bile.
— On pourrait décider qu’il est ironique, dit Mme Morrible.
— Et vous, que décidez-vous ?
— Quelle impertinence me ! s’écria M Morrible.
— Je ne cherche pas à me montrer impertinente, j’essaie d’apprendre. Si vous… si quelqu’un pense que cette phrase est exacte, alors elle n’entre pas en conflit avec les vers ennuyeux et autoritaires qui la précèdent. Ce n’est alors qu’un développement et une conclusion, et je n’y vois aucune ironie.
— Vous ne voyez pas grand-chose, mademoiselle Elphaba, dit Mme Morrible. Vous devez apprendre à vous mettre à la place d’une personne plus sage que vous, et adopter son point de vue. S’enferrer dans son ignorance, se laisser circonscrire par les murailles de son petit esprit, c’est bien triste pour une personne si jeune et si brillante que vous.
La directrice avait craché ce dernier mot et il sembla à Galinda que c’était une pique mesquine sur la couleur de peau d’Elphaba – qui, ce jour-là, brillait en effet parce qu’elle avait pris la parole en public.
— Mais j’essayais de me mettre à la place du professeur Dillamond, dit Elphaba presque en geignant, mais sans céder.
— Pour l’interprétation poétique, j’ose penser que cela pourrait être vrai. Les Animaux ne devraient pas être entendus, rétorqua M me Morrible.
— Vous dites cela ironiquement ? demanda Elphaba, qui se rassit néanmoins, les mains cachant son visage, et ne leva plus la tête du reste de la leçon.