Wicked
Chapitre 8
Ils en avaient assez de rester claquemurés, mais enfin, il se mit à pleuvoir au lieu de neiger. Ils jouaient beaucoup à cache-cache, attendant que la pluie cesse pour sortir.
Un matin, c’était à Nor de chercher. Elle n’arrêtait pas de trouver Manek, parce que Liir se cachait toujours près de lui et le trahissait. Manek perdit patience :
— Je me fais toujours prendre à cause de toi, t’es trop mauvais. J’en ai assez de tes excuses : tu me dis que tu sais pas te cacher… et puis ?
— Mais je peux pas me cacher dans le puits ! dit Liir, qui avait mal compris.
— Oh que si, répondit Manek, ravi.
La partie suivante commença, et Manek conduisit Liir droit à l’escalier du sous-sol. La cave était encore plus humide que d’habitude, avec l’eau du sol qui s’infiltrait entre les pierres de fondation. En faisant glisser le couvercle du puits, ils virent que le niveau de l’eau avait monté – mais il était encore à quatre bons mètres en contrebas.
— Ce sera parfait, dit Manek. Regarde, si on accroche la corde au crochet, le seau tiendra assez pour que tu grimpes dedans. Puis je lâcherai la crémaillère, et le seau descendra lentement sur le côté du puits. J’arrêterai le mécanisme avant que tu arrives à l’eau, ne t’en fais pas. Puis je mettrai le couvercle et Nor, elle te cherchera, elle te cherchera ! Elle ne te trouvera jamais.
Liir jeta un coup d’œil dans le puits suintant :
— Et s’il y a des araignées ?
— Les araignées ont horreur de l’eau, répondit Manek avec autorité. Ne t’inquiète pas pour elles.
— Et pourquoi tu le fais pas, toi ? demanda Liir.
— Tu n’es pas assez fort pour me faire descendre, voilà pourquoi, répondit Manek patiemment.
— Ne te cache pas trop loin, dit Liir. Ne me descends pas trop. Ne ferme pas complètement le couvercle, je n’aime pas le noir.
— Tu te plains tout le temps, dit Manek en l’aidant à s’installer. C’est pour ça qu’on t’aime pas, tu sais.
— Ça, tout le monde est méchant avec moi, dit Liir.
— Accroupis-toi maintenant. Tiens les cordes des deux mains. Si tu frottes un peu contre le mur, repousse-le. Je vais te descendre lentement.
— Où tu vas te cacher ? demanda Liir. Il n’y a aucun autre endroit ici.
— Sous l’escalier. Elle ne me trouvera jamais dans l’ombre, elle a horreur des araignées.
— Je croyais que tu m’avais dit qu’il n’y en avait pas !
— Elle croit qu’il y en a, corrigea Manek. Un, deux, trois. C’est vraiment une bonne idée, Liir. Tu es très courageux, ajouta-t-il en grognant sous l’effort.
Liir était plus lourd qu’il l’avait imaginé, et la corde filait trop vite. Elle se coinça entre la poulie et le cadre, et le seau s’arrêta, rebondissant contre le mur dans un écho étouffé.
— Hé, c’est allé trop vite, fit la voix de Liir, spectrale dans la pénombre.
— Ne fais pas ta chochotte, dit Manek. Maintenant, chut, je vais refermer le couvercle en partie, qu’elle ne se doute de rien. Ne fais aucun bruit.
— Je crois qu’il y a des poissons en bas.
— Évidemment qu’il y en a, c’est une citerne à poissons.
— Heu, je suis horriblement près de l’eau. Ils sautent ?
— Oui, ils sautent, et ils ont des dents acérées, abruti, et ils aiment les petits gros, dit Manek. Bien sûr que non qu’ils ne sautent pas ! S’ils sautaient, est-ce que je te ferais courir un danger pareil ? Tu ne me fais pas la moindre confiance, pas vrai ?
Il soupira, comme s’il était déçu au-delà de toute expression, et quand il remit le couvercle complètement – et pas partiellement – il remarqua sans surprise que Liir était trop vexé pour se plaindre.
Manek resta un petit moment sous l’escalier. Comme Nor ne descendait pas, il décida qu’il serait encore mieux caché sous les nappes de l’autel, dans la vieille chapelle moisie.
— Je reviens tout de suite, Liir, siffla-t-il, mais Liir ne répondit pas.
Il ruminait encore ses griefs, sans doute.
Sarima effectuait l’une de ses rares visites à la cuisine, concoctant une bouillie à base de légumes ramollis du garde-manger. Les sœurs avaient organisé un récital de danse entre elles, dans le salon de musique au-dessus.
— On dirait un troupeau d’éléphants, commenta Sarima en voyant Invitée Tantine débarquer, à la recherche d’un casse-croûte.
— Je ne m’attendais pas à vous voir ici, répondit Elphaba. Vous savez, j’ai à me plaindre de vos enfants.
— Qu’est-ce qu’ils ont encore fait, ces adorables petits vandales ? réagit Sarima. Ils ont de nouveau mis des araignées dans vos draps ?
— Les araignées ne me dérangeaient pas. Au moins, les corbeaux pouvaient les manger. Non, Sarima, les enfants fouillent dans mes affaires, ils asticotent Tchiiter sans pitié, et ils ne m’écoutent pas quand je leur parle. Vous ne pouvez pas faire quelque chose ?
— Que faire ? demanda Sarima. Tenez, goûtez ce rutabaga. Il est pourri ?
— Même Rabat-Joie n’y toucherait pas, décréta Elphie. Vous feriez mieux d’en rester aux carottes. Je pense que ces enfants sont ingouvernables, Sarima. Ne seraient-ils pas mieux à l’école ?
— Certes oui, dans une vie meilleure, mais comment le pourraient-ils ? répondit placidement leur mère. Je vous ai déjà dit qu’ils forment des cibles parfaites pour des Arjiki ambitieux. C’est déjà assez grave de les laisser galoper sur les pentes de Kiamo Ko en été, je ne sais jamais quand est-ce qu’on les retrouvera ligotés et saignés comme des cochons, avant de les ramener à la maison pour les enterrer. C’est le prix du veuvage, Tantine : nous devons faire au mieux.
— J’étais une enfant obéissante, dit fermement Elphaba. Je m’occupais de ma petite sœur, qui était horriblement difforme de naissance. J’obéissais à mon père, et à ma mère jusqu’à sa mort. J’ai parcouru le pays comme enfant missionnaire en témoignant du Dieu Innommé, alors même que j’étais fondamentalement athée. J’ai cru en l’obéissance, et je ne pense pas que cela m’ait nui.
— Alors, qu’est-ce qui vous a nui ? demanda spirituellement Sarima.
— Vous ne voudrez pas l’entendre, répondit Elphie, donc je ne vous le dirai pas. Mais, quelles qu’en soient les raisons, vos enfants sont ingouvernables. Je désapprouve votre laxisme.
— Oh, les enfants ont bon fond, dit Sarima, concentrée sur son épluche-carottes. Ils sont si innocents, si gais ! Cela me revigore de les voir courir et jouer dans la maison. Ces jours précieux seront bientôt passés, ma chère Tantine, et nous nous souviendrons alors de l’époque où cette maison résonnait de rires d’enfants.
— De rires d’enfer.
— Les enfants ont une bonté naturelle, dit Sarima avec énergie, lancée dans son sujet. Vous connaissez cette petite Ozma, qui avait été détrônée par le Magicien il y a si longtemps ? À ce qu’on dit, elle a disparu quelque part, gelée dans une grotte – peut-être même dans les Kells, pour ce que j’en sais. Elle est conservée dans son innocence enfantine, parce que le Magicien n’a pas eu le courage de la tuer. Un jour, elle reviendra régner sur Oz, et elle sera le meilleur souverain et le plus sage que nous ayons eu, grâce à la sagesse de la jeunesse.
— Je n’ai jamais cru aux enfants sauveurs, répondit Elphaba. Pour ce que j’en sais, ce sont les enfants qui ont besoin d’être sauvés.
— Vous êtes irritée parce qu’ils sont toujours de bonne humeur, c’est tout.
— Vos enfants sont des esprits maléfiques, lâcha Elphie.
— Ils ne sont pas maléfiques, pas plus que nous l’étions, mes sœurs et moi.
— Vos enfants ne sont pas bons, insista Elphaba.
— Eh bien, comment jugez-vous Liir, alors ?
— Oh, Liir, dit Elphie avec une expression dédaigneuse.
Sarima allait poursuivre la conversation – sur un sujet dont elle était curieuse depuis longtemps – quand Trois arriva en courant dans la cuisine.
— Les cols en contrebas ont dû dégeler bien avant la période habituelle, car nous avons aperçu une caravane qui passait péniblement la Piste de Coince-Cuisses, en provenance du nord ! Elle sera là d’ici à demain !
— Oh, joie ! s’exclama Sarima. Et dans quel état est le château ! C’est toujours comme ça. Nous n’apprendrons donc jamais ? Vite, appelez les enfants, il va falloir organiser un grand nettoyage. On ne sait jamais, Tantine, ce pourrait être un invité à honorer. Il faut se tenir prêt.
Manek, Nor et Irji arrivèrent en courant de leur jeu. Trois leur donna les nouvelles, et ils filèrent immédiatement à la plus haute tour pour guetter la caravane à travers la pluie faiblissante, et agiter des tabliers et des mouchoirs. Oui, il y avait une caravane, cinq ou six skarks et un petit chariot, qui avançait péniblement dans la neige et la boue, passait difficilement un gué, s’arrêtait pour réparer une roue cassée, s’arrêtait encore pour nourrir les skarks ! C’était un merveilleux spectacle, et pendant tout le dîner, constitué d’une soupe de légumes, les enfants discutèrent des surprises que leur apporteraient les passagers de la caravane.