Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 62 sur 70

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Wicked

Chapitre 9

— N’importe quoi, dit la Sorcière. Pures fariboles.

Les lumières s’affaiblirent. La voix du nain résonna à l’intérieur de l’engin.

— Acte trois, déclara-t-il. Le Mariage du Sacré et du Méchant.

La Sorcière attendit, mais aucune scène ne s’alluma, aucune marionnette ne bougea.

— Alors ? demanda-t-elle.

— Alors quoi ? répondit-il.

— Où est la fin de la pièce ?

Le nain passa la tête par la trappe et cligna de l’œil.

— Qui a dit que la fin était déjà écrite ? demanda-t-il, avant de refermer la trappe.

Une autre trappe s’ouvrit, juste à côté de la main de la Sorcière, et un plateau sortit en coulissant. Dessus se trouvait un miroir ovale aux surfaces éraflées, avec une fissure d’un côté. Il ressemblait au miroir qu’elle avait depuis l’enfance, celui qu’elle utilisait quand elle s’imaginait voir l’Au-Delà, à l’époque où elle croyait en une telle chose. Le dernier souvenir qu’elle avait du miroir ovale était dans sa cachette de la Cité d’Émeraude. À l’intérieur vivait le reflet du jeune et beau Fiyero, et d’une jeune et passionnée Fae. La Sorcière prit le miroir, l’enfouit dans son tablier, et partit.

Il n’y avait rien dans les journaux du matin sur la mort de Mme Morrible. La Sorcière, souffrant d’une migraine traîtresse, décida qu’elle n’attendrait plus. Avaric et ses infâmes compagnons propageraient la rumeur, ou pas. Elle n’avait plus rien à faire.

Que la nouvelle parvienne au Magicien, tout de même, se dit la Sorcière. J’aimerais être une mouche sur le mur de son bunker quand cela arrivera. Qu’il s’imagine que je l’ai tuée. Qu’il l’apprenne comme ça.

 

9

Elle revint au pays Croquignon en un voyage harassant, où elle perdit ses forces. Elle avait très peu dormi, et encore mal à la tête. Mais elle était fière d’elle. Elle arriva devant la cour de Boq, et appela la famille.

Boq était aux champs, et il fallut envoyer l’un de ses enfants le chercher. Il arriva en courant, un marteau à la main.

— Je ne t’attendais pas, il m’a fallu une minute, haleta-t-il.

— Tu aurais couru plus vite si tu avais laissé ton outil, remarqua-t-elle.

Mais il ne le posa pas.

— Elphie, pourquoi es-tu revenue ?

— Pour te dire ce que j’ai fait. Je me suis dit que tu aimerais savoir. J’ai tué M me Morrible. Elle ne fera plus de mal à personne.

Mais Boq n’eut pas l’air content :

— Tu t’en es pris à cette vieille femme ? Elle n’était sûrement plus en état de faire du mal à personne, non ?

— Tu commets la même erreur que tout le monde, dit la Sorcière, cruellement déçue. Tu ne sais pas que ce stade n’existe pas ?

— Tu as œuvré pour protéger les Animaux, dit Boq. Mais tu n’avais pas l’intention de t’abaisser au niveau de ceux qui les tourmentent.

— J’ai combattu le feu par le feu, répondit la Sorcière, et j’aurais dû le faire plus tôt ! Boq, tu es devenu un imbécile adepte des faux-fuyants.

— Les enfants, cria Boq, rentrez en vitesse et allez trouver votre mère !

Il avait peur d’elle.

— Tu restes là à hésiter, reprit la Sorcière. Ton précieux pays va être de nouveau englouti dans l’Oz Royal, dirigé par Son Altesse l’Empereur Magicien. Tu vois bien ce que Glinda compte faire, et tu envoies cette gamine avec des chaussures qui m’appartiennent. Tu avais pris un engagement quand tu étais jeune, Boq ! Comment peux-tu… t’être gâté ainsi !

— Elphie, dit Boq, regarde-moi. Tu n’es plus toi-même. Tu as bu ? Dorothy n’est qu’une enfant ! Tu n’as pas le droit de refaire l’histoire pour la transformer en monstre !

Milia, inquiète de la tension dans la cour, sortit et se tint au côté de Boq, un couteau de cuisine à la main. Les enfants les observaient derrière la vitre, chuchotant bruyamment.

— Vous n’avez pas besoin de vous défendre avec des couteaux et des marteaux, dit froidement la Sorcière. J’avais cru que vous auriez aimé savoir, pour M me Morrible.

— Tu trembles, dit Boq. Regarde, je vais poser mon marteau. Tu es bouleversée, visiblement. La mort de Nessa a été un coup dur pour toi. Mais tu dois te contrôler, Elphie. Ne t’en prends pas à Dorothy. C’est une créature innocente. Elle est toute seule. Je t’en supplie.

— Oh, ne me supplie pas, ne me supplie pas ! dit la Sorcière. Je ne supporterais pas que toi, entre tous, tu me supplies. (Elle serra les dents et les poings.) Je ne te promettrai rien, Boq !

À ce moment, elle monta sur son balai et s’envola. Elle grimpa les courants ascendants avec témérité, effaçant du sol les détails qui la faisaient souffrir.

Elle commençait à se sentir trop loin de Kiamo Ko. Liir était un imbécile, tour à tour têtu et couard, et Nounou oubliait parfois qui elle était. La Sorcière ne voulait pas penser au jour passé, à la mort de Mme Morrible, aux accusations du théâtre de marionnettes. Elle pouvait difficilement éprouver plus d’antipathie pour le Magicien qu’elle en avait déjà ; s’il y avait la moindre chance qu’il soit son père, quelle idée perverse, cela ne faisait que renforcer sa haine pour lui. Elle poserait la question à Nounou en rentrant.

Quand elle rentrerait. Elle avait trente-huit ans, et commençait juste à comprendre ce qu’un foyer voulait dire. Pour cela, Sarima, merci, pensa-t-elle. Peut-être qu’un foyer est l’endroit où l’on n’est jamais pardonné, pour que l’on y reste toujours, enchaîné par la culpabilité. Et peut-être cela vaut-il le prix à payer.

La Sorcière décida de se rendre à Kiamo Ko en suivant la Route de briques jaunes. Elle essaierait une dernière fois d’avoir ces chaussures. Elle n’avait plus rien à perdre. Si les chaussures tombaient entre les mains du Magicien, il s’en servirait pour appuyer sa revendication du pays Croquignon. Peut-être, en essayant, la Sorcière pourrait-elle se débarrasser de ses chaussures et abandonner les Croquignons à leur sort – mais bon Dieu, ces chaussures étaient à elle !

Elle trouva enfin un colporteur qui avait vu Dorothy. Il s’arrêta à côté de son chariot, caressant les oreilles de son âne tout en discutant.

— Elle est passée par ici il y a quelques heures, dit-il en mâchonnant une carotte qu’il partageait avec l’âne. Non, elle n’était pas seule. Elle avait toute une bande d’amis dépenaillés avec elle. Des gardes du corps, à mon avis.

— Oh, la pauvre petite chose apeurée, dit la Sorcière. Qui ? Des Croquignons musclés, j’imagine ?

— Pas vraiment, dit le colporteur. Il y avait un épouvantail, un homme en fer-blanc, et un gros chat qui s’est caché dans les buissons à mon passage – un léopard peut-être, ou un couguar.

— Un épouvantail ? demanda la Sorcière. Elle éveille les figures du mythe, elle leur donne la vie par magie ? Ce doit être une enfant séduisante. Vous avez remarqué ses chaussures ?

— Je voulais les lui acheter.

— Oui ! Oui, vous les avez achetées ?

— Pas à vendre. Elle semblait y tenir beaucoup. Elles lui ont été données par une Bonne Sorcière.

— Mon œil.

— C’était pas mes affaires, en tout cas, dit le colporteur. Je peux vous proposer quelque chose ?

— Un parapluie. Je n’en ai pas emporté, et le temps se gâte.

— Je me rappelle le bon vieux temps de la sécheresse, dit le colporteur, en sortant un parapluie quelque peu usé. Ah, voilà le riflard. Il est à vous pour un florin de nickel.

— Il est à moi pour rien, dit la Sorcière. Vous ne le refuseriez pas à une pauvre vieille femme dans le besoin, pas vrai, mon ami ?

— Je n’y survivrais pas, répondit-il, et il passa son chemin sans être payé.

Mais au moment où il s’en allait, la Sorcière entendit une autre voix :

— Bien sûr, personne ne demande l’avis d’une bête de somme, mais je pense que c’est Ozma sortie de son sommeil profond dans sa caverne, et qu’elle marche sur Oz pour reprendre son trône.

— J’ai horreur des royalistes, dit le colporteur en décochant un coup de fouet à l’Âne. Et j’ai horreur des Animaux à grande gueule.

La Sorcière n’intervint pas. Elle n’avait pas été capable de sauver Nor, elle n’avait pas su marchander avec le Magicien. Elle était arrivée un instant trop tard pour tuer Mme Morrible – ou juste à temps ?

Dans tous les cas, elle devait s’abstenir de ce qui était manifestement au-delà de ses capacités.