Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 68 sur 70

Pages du PDF

Wicked

Chapitre 16

— Eh bien, essaie, à quoi sers-tu si tu n’essaies pas ? dit-elle. Allez, file, et tes copains avec.

Elle se tourna vers Liir :

— Et voilà, tu es content ? Je ne leur ai pas demandé de se faire tuer. On va les escorter ici en tant qu’invités. J’aurai les chaussures et je les laisserai reprendre leur route. Ensuite, j’irai dans les montagnes avec ce Grimoire et je vivrai dans une grotte. Tu es assez grand pour prendre soin de toi. La mauvaise herbe, bon débarras. Qui a besoin de pardon, à présent ? Alors ?

— Ils viennent te tuer, dit Liir.

— Oui, et tu en halètes d’impatience !

— Je te protégerai, dit-il, mal à l’aise, avant d’ajouter : Mais pas au point de faire du mal à Dorothy.

— Oh, va mettre la table, et dis à Nounou de laisser tomber le fromage et les biscuits, et de faire des légumes. (Elle le menaça de son balai.) Vas-y, je te dis, quand je te dis d’y aller !

Une fois seule, elle s’effondra. Soit une chance phénoménale accompagnait ces voyageurs, soit ils avaient assez de courage, d’esprit et de cœur à eux tous pour bien se débrouiller. Elle s’y était mal prise, visiblement. Elle devait accueillir l’enfant, lui expliquer gentiment la situation, et récupérer ces satanées chaussures tant qu’elle le pouvait. Avec elles, et l’aide de la princesse Nastoya, peut-être pourrait-elle encore se venger du Magicien. En tout cas, le Grimoire serait caché. D’une manière ou d’une autre… et les chaussures seraient hors de portée du Magicien.

Mais la mort de ses familiers lui gelait le sang dans les veines. Ses pensées et ses plans se bousculaient dans sa tête. Et elle ne savait pas vraiment ce qu’elle ferait quand elle serait en tête à tête avec Dorothy.

 

16

 

Liir et Nounou se tenaient chacun d’un côté de la porte, souriant. Tchiiter et ses compagnons effectuèrent un atterrissage mal calculé, larguant leurs passagers sur les pavés de la cour intérieure. Le Lion gémit de douleur et pleura : il avait le vertige. Dorothy se releva, étreignant son petit chien, et demanda :

— Où pouvons-nous bien être ?

— Bienvenue, dit Nounou en faisant la révérence.

— Salut, dit Liir, en s’emmêlant les pieds (il tomba dans un seau d’eau).

— Vous devez être fatigués après votre long voyage, dit Nounou. Voudriez-vous vous rafraîchir un peu avant de partager notre petite collation ? Rien d’extraordinaire, nous vivons à l’écart, loin des grands axes…

— Voici Kiamo Ko, dit Liir, qui se releva, rouge comme une betterave. La forteresse de la tribu Arjiki.

— C’est encore le territoire Winkie ? demanda anxieusement la fillette.

— Qu’est-ce qu’elle dit, la petite ? Dis-lui de parler plus fort, intervint Nounou.

— Ce pays s’appelle le Vinkus, corrigea Liir. « Winkie » est une sorte d’insulte.

— Oh, seigneur, je ne voudrais vexer personne ! dit l’enfant. Grand Dieu, non.

— Quelle jolie petite fille vous faites, avec tous vos bras et vos jambes au bon endroit, et votre peau délicate, normale et innocente, dit Nounou en souriant.

— Je m’appelle Liir, dit Liir, et j’habite ici. C’est mon château.

— Je m’appelle Dorothy, et je suis très inquiète pour mes amis – le Bûcheron de fer-blanc et l’Épouvantail. Oh, je vous en prie, on ne pourrait pas les aider ? Il fait sombre, et ils vont se perdre !

— Il ne peut rien leur arriver de mal. J’irai les chercher demain quand il fera jour, répondit Liir. Promis. Je ferais n’importe quoi. Vraiment, n’importe quoi.

— Vous êtes trop gentil, comme tout le monde ici, dit Dorothy. Oh, Lion, tu vas bien ? Ça a été horrible, non ?

— Si le Dieu Innommé avait voulu que les Lions volent, il leur aurait donné des montgolfières, répliqua le Lion. Je crains de m’être délesté de mon repas au-dessus des ravins.

— Soyez les bienvenus, gazouilla Nounou. Nous vous attendions. Je me suis usé les doigts jusqu’à l’os à vous préparer un petit quelque chose. Ce n’est pas beaucoup, mais tout ce que nous avons est à vous. C’est notre devise, dans les montagnes. Le voyageur est toujours bienvenu. Allons vous nettoyer avec de l’eau chaude et du savon à la pompe, et rentrons.

— Vous êtes trop bonne – mais je dois trouver la Méchante Sorcière de l’Ouest, dit Dorothy. J’ai dit : la MÉCHANTE SORCIÈRE DE L’OUEST ! Je suis désolée de vous déranger. Votre château a l’air tout à fait splendide. Peut-être en rentrant, si mon voyage m’emmène par chez vous.

— Oh, eh bien, elle habite ici, elle aussi, dit Liir. Avec moi. Ne vous inquiétez pas, elle est là.

Dorothy pâlit un peu :

— Vraiment ?

La Sorcière apparut sur le seuil de la porte :

— Vraiment, et la voici, dit-elle en dévalant l’escalier dans un tourbillon de jupes ; le balai peinait à la suivre. Tchiiter, tu as bien travaillé ! Je suis contente de voir que tous mes efforts n’ont pas été vains. Vous, Dorothy, Dorothy Tempête, celle dont la maison a eu l’audace d’atterrir en catastrophe sur ma sœur !

— Euh, ce n’était pas ma maison, au sens juridique, à proprement parler, et d’ailleurs, elle n’appartenait pas vraiment à Tante Em et Oncle Henri, sauf peut-être deux ou trois fenêtres et la cheminée. Je veux dire que l’hypothèque appartient à la Mechanics and Farmers First State Bank of Wichita, c’est donc elle le tiers responsable. Je veux dire, si vous devez contacter quelqu’un. C’est la banque qui s’en occupe, expliqua-t-elle.

La Sorcière se sentit soudain, bizarrement, très calme.

— Je me moque de savoir quel est le propriétaire de la maison, dit-elle. Le fait est que ma sœur était vivante avant votre arrivée, et qu’à présent elle est morte.

— Oh, j’en suis tellement désolée, dit nerveusement Dorothy, vraiment. J’aurais fait n’importe quoi pour l’éviter. Je sais comme cela me ferait de la peine si Tante Em était écrasée par une maison. Une fois, une planche de la véranda lui est tombée dessus. Elle a eu une grosse bosse sur la tête et elle a chanté des cantiques tout l’après-midi, mais le soir, elle était redevenue la même vieille folle.

Dorothy coinça le petit chien sous son bras et prit la main de la Sorcière.

— Je suis vraiment désolée, insista-t-elle. C’est une chose affreuse de perdre quelqu’un. J’ai perdu mes parents quand j’étais petite, et je m’en souviens.

— Lâchez-moi, dit la Sorcière, j’ai horreur des sentiments affectés. Cela me donne la chair de poule.

Pourtant, la fillette garda sa main dans les siennes, avec une intensité déchirante, attendant sans rien dire.

— Lâchez-moi, lâchez-moi, dit la Sorcière.

— Vous étiez proche de votre sœur ? demanda Dorothy.

— Ce n’est pas la question, coupa la Sorcière.

— Parce que j’étais très proche de ma Maman, et quand elle et Papa se sont perdus en mer, j’ai pu à peine le supporter.

— Perdus en mer, que voulez-vous dire ? demanda la Sorcière, en se dégageant de l’enfant insistante.

— Ils étaient partis rendre visite a ma grand-maman dans le vieux pays, parce qu’elle était mourante, et une tempête est arrivée et leur bateau s’est retourné et cassé en deux et il a coulé au fond de la mer. Et ils se sont noyés. Toutes les âmes à bord.

— Ah, ils avaient donc des âmes, dit la Sorcière, refusant d’imaginer un bateau au milieu de toute cette eau.

— Ils les ont toujours. C’est tout ce qu’il leur reste, j’imagine.

— Merci de ne pas vous accrocher ainsi. Et entrez manger un morceau.

— Viens, toi aussi, dit la fille au Lion, qui les suivit d’un air boudeur, déroulant ses grosses pattes rembourrées.

Nous voilà devenus un restaurant, pensa sombrement la sorcière. Et puis quoi, je dois envoyer un singe volant à la ville pour engager un violoniste d’ambiance ? Quel étrange assassin elle se révélait.

La Sorcière envisagea alors la façon de désarmer la fillette. Difficile de dire quelles étaient ses armes, sauf cette espèce de bon sens inepte et d’honnêteté émotionnelle.

Au cours du dîner, Dorothy se mit à pleurer.

— Qu’est-ce qu’elle a, elle aurait préféré les légumes ? demanda Nounou.

Mais la petite refusa de répondre. Elle tremblait de chagrin, les deux mains posées sur la table de chêne. Liir voulait se lever et l’enlacer. La Sorcière lui jeta un regard sinistre pour qu’il reste tranquille. D’un geste agacé, il fit claquer son pot de lait sur la table.

— C’est bien joli, renifla enfin Dorothy, mais je suis tellement inquiète pour Oncle Henri et Tante Em. Henri s’inquiète dès que je reviens en retard de l’école, et Tante Em… elle peut se mettre dans de telles colères quand elle se fait du souci !

— Toutes les tantes se mettent en colère, confirma Liir.

— Mangez, car qui sait quand vous aurez un autre repas, ordonna la Sorcière.

La fillette essaya de manger, mais n’arrêtait pas de fondre en larmes. Pour finir, Liir se mit à pleurer, lui aussi. Le petit chien, Toto, réclama des restes, ce qui rappela à la Sorcière ceux qu’elle avait perdus, elle. Rabat-Joie, qui avait vécu huit ans avec elle, un cadavre mangé de puces en train de raidir sur une colline, au milieu de sa progéniture. Elle se souciait moins des abeilles et des corbeaux, mais Rabat-Joie était son animal à elle.

— Eh bien, quelle soirée, dit Nounou. Je me demande si je n’aurais pas dû enjoliver le décor en allumant une bougie.

— Abus de bougie, bouh ! dit Tchiiter.

Nounou alluma donc une bougie et chanta « Joyeux Anniversaire », pour remonter le moral à Dorothy, mais personne ne l’accompagna.

Le silence tomba. Seule Nounou continuait de manger, finissant le fromage, les yeux fixés sur la bougie. Liir virait tour à tour au rose et au blanc, et Dorothy commençait à regarder dans le vague, les yeux fixés sur un nœud dans le bois poli de la table. La Sorcière se gratta les doigts de son couteau, faisant passer doucement la lame sur son index, comme si c’était la plume d’un pfénix.

— Que va-t-il m’arriver ? demanda Dorothy, tombant dans le monologue. Je n’aurais pas dû venir ici.

— Nounou, Liir, appela la Sorcière, allez vous mettre à la cuisine. Prenez le Lion avec vous.

— C’est à moi qu’elle parle, la vieille ? demanda Nounou à Liir. Pourquoi la petite fille pleure, notre dîner n’est pas assez bon pour elle ?

— Je reste au côté de Dorothy ! protesta le Lion.

— Je ne te connais pas ? murmura la Sorcière d’une voix calme. Tu étais le lionceau sur lequel on faisait des expériences au labo de Shiz, il y a longtemps. Tu étais terrifié, à l’époque, et j’ai pris ta défense. Si tu te tiens bien, je te sauverai encore.

— Je ne veux pas qu’on me sauve, répliqua le Lion avec agacement.

— Je comprends, dit la Sorcière, mais tu peux m’apprendre des choses sur les Animaux dans la nature. Savoir s’ils régressent, et à quel point. Tu as grandi dans la nature, j’imagine. Tu peux être utile. Tu me protégeras quand je sortirai d’ici avec mon Grimoire, mon livre de sorts, mon Maliens Maleficarum, mon incunable fascinant, mon codex de scarabée, mes swastikas, mon texte thaumaturgique.

Le Lion rugit, si soudainement qu’ils sursautèrent tous sur leur siège, même Dorothy.

— Orage la nuit, le diable se rit, observa Nounou en regardant par la fenêtre. Je ferais bien de rentrer le linge.

— Je suis plus gros que vous, dit le Lion à la Sorcière, et je ne laisserai pas Dorothy seule avec vous.

La Sorcière plongea sur le petit chien, qu’elle prit dans ses bras.

— Tchiiter, va me jeter ça dans le puits, dit-elle.

Tchiiter semblait dubitatif, mais il fila avec Loto sous son bras, comme une miche de pain poilue et jappante.

— Oh, non, sauvez-le, quelqu’un ! implora Dorothy.

La Sorcière se jeta sur elle et la plaqua sur la table, mais le Lion s’était catapulté dans la cuisine à la poursuite du singe et de Toto.

— Liir, ferme la porte de la cuisine, cria la Sorcière. Verrouille-la, pour qu’ils ne reviennent pas.

— Non, non ! s’écria Dorothy. J’irai avec vous, ne faites pas de mal à Toto, c’est tout ! Il ne vous a rien fait ! (Elle se tourna vers Liir.) Je vous en prie, ne laissez pas ce singe faire du mal à mon Toto. Le Lion est inutile, n’allez pas croire qu’il va sauver mon petit chien.

— Dois-je comprendre que nous prendrons le pudding au coin du feu ? demanda Nounou, levant un visage rayonnant. Ce sera une crème caramel.

La Sorcière prit Dorothy par la main et l’entraîna. Liir bondit soudain et saisit l’autre main de Dorothy.

— Laisse-la tranquille, vieille sorcière ! cria-t-il.

— Liir, vraiment, tu choisis le moment le plus gênant pour développer ta personnalité, dit la Sorcière d’un ton las. Ne nous ridiculise pas, toi et moi, par cette parodie de courage.

— Ne vous inquiétez pas pour moi – occupez-vous de Toto, c’est tout, dit Dorothy. Oh, Liir, occupez-vous de Toto, quoi qu’il en soit. Je vous en prie. Il a besoin d’un foyer.

Liir se pencha et embrassa Dorothy, qui en rebondit contre le mur de stupéfaction.

— Délivrez-moi, marmonna la Sorcière. Quels que soient mes torts, je n’ai pas mérité ça.