Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 56 sur 70

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Wicked

Chapitre 3

 

Le domaine de Colwen était tendu de noir et de violet. À son arrivée, la Sorcière fut accueillie par un comité peu amène composé d’un seul homme, un Croquignon barbu nommé Nipp, qui semblait faire office de concierge, d’homme à tout faire et de Premier ministre.

— Votre lignée ne vous confère plus aucun droit particulier sur le pays Croquignon, s’entendit dire Elphaba. Avec la mort de Nessarose, le titre honorifique d’Éminence est aboli.

La Sorcière s’en souciait peu, mais elle n’aimait guère qu’on lui donne des ordres. Elle répondit donc :

— Il sera aboli quand j’accepterai qu’il le soit.

Non que le titre honorifique ait été beaucoup utilisé ces dernières années ; selon les lettres échevelées que Frex envoyait de temps en temps, Nessarose avait commencé à s’amuser de l’injure « Méchante Sorcière de l’Est », et l’avait considérée comme une pénitence publique, digne d’une personne de haute moralité. Elle s’était même mise à se désigner ainsi.

Nipp lui montra sa chambre.

— Je n’ai pas besoin de grand-chose, dit la Méchante Sorcière de l’Ouest (comme, par contraste, elle se laissait appeler, du moins par ces parvenus de Croquignons). Un lit pour quelques jours, et j’aimerais voir mon père et assister au service. Je récupérerai quelques affaires, et je partirai bientôt. Savez-vous si notre frère, Carapace, sera présent ?

— Carapace a de nouveau disparu, répondit Nipp. Il envoie ses meilleurs vœux. Il accomplit une mission au Glikkus, une mission urgente. Certains d’entre nous pensent qu’il va déserter, inquiet qu’il est du changement de gouvernement maintenant que le tyran est mort. Il n’a pas tort, ajouta Nipp froidement. Vous avez des serviettes propres ?

— Je ne m’en sers pas, dit la Sorcière. C’est bon, vous pouvez partir.

Elle se sentait très fatiguée, et triste.

À soixante-trois ans, Frex était encore plus chauve, et sa barbe plus blanche, que la dernière fois. Ses épaules se voûtaient comme si elles essayaient de se réunir, et sa tête s’enfonçait dans la cavité naturelle de son dos et son cou décrépits. Il était assis sous la véranda, avec une couverture.

— Qui est-ce ? demanda-t-il quand la Sorcière vint s’asseoir à côté de lui.

Elle comprit qu’il avait pratiquement perdu la vue.

— C’est ton autre fille, Papa, dit-elle. Celle qui est partie.

— Fabala… qu’est-ce que je vais faire sans ma jolie Nessarose ? Comment est-ce que je pourrai vivre sans ma préférée ?

Elle lui tint la main jusqu’à ce qu’il s’endorme, et lui essuya le visage malgré les larmes qui lui brûlaient la peau.

Les Croquignons libérés saccageaient la maison. La Sorcière trouvait le décorum inutile, mais cela lui semblait dommage de ravager ainsi une si belle demeure. La profanation, c’était pure myopie ; ne savaient-ils pas que, quelles que soient leurs futures décisions politiques, Colwen pourrait leur servir de Parlement ?

Elle passait son temps avec son père, qui ne parlait pas beaucoup. Un matin qu’il était plus éveillé et énergique que d’habitude, il lui demanda si elle était vraiment une sorcière.

— Enfin, qu’est-ce qu’une sorcière ? Qui fait confiance aux mots, dans cette famille ? demanda-t-elle. Père, tu veux bien regarder quelque chose pour moi ? Me dire ce que tu vois ?

Elle tira d’une poche la page du Grimoire et la déroula sur ses genoux comme une grande serviette. Il passa les mains dessus, comme s’il pouvait en détecter le sens du bout des doigts, puis l’examina de près, plissant les yeux.

— Que vois-tu ? demanda Elphaba. Peux-tu me dire la nature de ces écritures ? Est-ce pour le Bien, ou pour le Mal ?

— Les inscriptions sont précises, et assez grandes. Je pourrais les distinguer. (Il retourna le papier.) Mais, ma petite Fabala, je ne sais pas lire cet alphabet. C’est dans une langue étrangère. Et toi ?

— Eh bien, parfois il me semble que j’y arrive, mais c’est un talent évanescent, dit la Sorcière. Je ne sais pas si ce sont mes yeux ou le manuscrit qui me jouent des tours.

— Tu as toujours eu des yeux perçants, dit son père. Même toute petite, tu voyais des choses que personne d’autre ne distinguait.

— Ha, dit-elle, je ne vois pas de quoi tu veux parler.

— Tu avais un miroir que le gentil Cœur de Tortue avait fait pour toi, et tu regardais dedans comme si tu pouvais voir d’autres mondes, d’autres époques.

— Je regardais mon reflet, sans doute.

Mais ils savaient tous deux que c’était faux, et Frex, pour une fois, le dit :

— Tu ne te regardais pas, tu avais horreur de ça. Tu avais horreur de ta peau, de tes traits anguleux, de tes yeux étranges.

— Où ai-je appris cette haine ? demanda-t-elle.

— Tu es née avec, dit Frex. C’était une malédiction. Tu es née pour me maudire. (Il lui tapota affectueusement la main, comme si cela n’était pas grave.) Quand tu as perdu tes étranges dents de lait, et que tes dents définitives sont sorties normales, nous nous sommes tous un peu détendus. Mais les deux premières années… jusqu’à la naissance de Nessarose… tu étais un petit animal féroce. Ce n’est qu’à la venue de notre sainte Nessarose parmi nous, encore plus touchée que toi, que tu t’es un peu calmée, comme une enfant normale.

— Pourquoi ai-je été maudite, condamnée à être différente ? Tu es un saint homme, tu dois le savoir.

— Tu es ma faute, dit-il.

Malgré ces paroles, il s’arrangeait pour reporter la faute sur elle et non sur lui, même si elle n’était toujours pas assez subtile pour comprendre comment il y parvenait.

— En punition de mes échecs, tu es née pour me tourmenter. Mais ne t’en inquiète plus, ajouta-t-il, c’était il y a longtemps.

— Et Nessarose ? demanda Elphaba. Quel est l’équilibre entre la honte et la culpabilité, pour elle ?

— C’est le portrait des mœurs dissolues de ta mère, dit calmement Frex.

— Et voilà pourquoi tu l’aimes tant. Parce que sa fragilité humaine n’était pas ta faute.

— Ne rumine pas ainsi, tu as toujours ruminé, dit Frex. Elle est morte à présent, alors quelle importance ?

— Ma vie tourne encore là-dessus.

— La mienne va s’arrêter, répondit-il tristement.

Elle reprit donc sa main et l’embrassa doucement, puis elle replia la page du Grimoire et la fourra dans sa poche. Elle se tourna vers la personne qui s’approchait d’eux sur la pelouse. Elphaba pensait qu’on leur apportait le thé (on accordait encore un certain service à Frex, en raison de son âge et de sa bienveillance, et, supposait-elle aussi, de sa vocation) – mais quand elle vit qui c’était, elle se redressa et lissa le devant de sa jupe noire tissée à la main.

— Mademoiselle Glinda des Arduenna, dit-elle, le cœur palpitant.

— Oh, tu es venue, je savais que tu viendrais, dit Glinda. Mademoiselle Elphaba, la dernière véritable Éminence, quoi qu’on en dise !

Glinda s’approcha lentement, sous l’effet de l’âge ou de la timidité, ou peut-être parce que sa robe ridicule pesait tellement qu’elle avait du mal à marcher vite. Elle ressemblait à un énorme Glindicotier, voilà tout ce qu’en pensa la Sorcière ; sous ses jupes, il devait y avoir un rembourrage de la taille du dôme de Saint-Florix. Il y avait des sequins, des fronces et une sorte d’Histoire d’Oz, apparemment, brodée en relief sur six ou sept panneaux ovoïdes tout autour des jupons. Mais le visage… sous la poudre, les rides au coin des yeux et de la bouche, c’était le visage de l’écolière timide des collines Pertha.

— Tu n’as pas changé d’un brin, dit Glinda. C’est ton père ?

— Oui, dit la Sorcière. Chut.

Frex s’était de nouveau endormi.

— Viens, allons nous promener dans les jardins avant qu’ils déracinent les roses, en s’imaginant confusément éradiquer l’injustice. (La Sorcière prit le bras de Glinda.) Glinda, tu as l’air hideuse dans cet accoutrement. Je croyais que tu te serais mis du plomb dans la cervelle, depuis le temps.

— Dans les provinces, répliqua Glinda, il faut montrer un peu de style. Ce n’est pas si mal, à mon avis. Ou alors, les cloches satinées aux épaules sont vraiment un peu trop ?

— Excessives, oui, opina la Sorcière. Que quelqu’un aille chercher des ciseaux, c’est une catastrophe.

Elles se mirent à rire.

— Qu’ont-ils fait à ce magnifique et vénérable endroit, ma chère ? dit Glinda. Regarde, ces socles sont censés accueillir des urnes sculptées, et ces slogans révolutionnaires barbouillent entièrement ce belvédère exquis ! J’espère que tu y feras quelque chose, Elphie. Ce belvédère est unique en province.

— Je n’ai jamais partagé ton amour de l’architecture, Glinda. J’ai lu les slogans : « ELLE NOUS PIÉTINAIT ». Pourquoi ne pas en barbouiller le belvédère ? Si Nessie leur marchait bel et bien dessus ?

— Les tyrans vont et viennent, les belvédères restent, dit Glinda. Je peux te recommander les meilleurs restaurateurs, à l’instant où tu le demanderas.

— J’ai appris que tu avais été l’une des premières sur place, quand Nessarose est morte. Comment cela est-il arrivé ?

— Sir Chuffrey – mon petit mari – a des investissements spéculatifs dans la viande de porc, vois-tu, et le pays Croquignon essaie de diversifier ses bases économiques pour ne pas être à la merci des banques de Gillikin et de la Bourse aux céréales de la Cité d’Émeraude. On ne sait jamais comment peuvent évoluer les relations entre les Croquignons et le reste d’Oz, et il vaut mieux être prêt. Donc, là où Sir Chuffrey fait des affaires, moi je fais le bien. C’est un partenariat avec le ciel. Tu sais que j’ai plus d’argent que je peux en donner ? (Gloussant, elle pinça le coude de la Sorcière.) Je n’aurais jamais imaginé que la charité publique soit si excitante.

— Alors, tu étais en pays Croquignon ?

— Oui, un orphelinat au bord de Marais Moussu, et pour m’amuser, je pensais aller au parc d’attractions – ils ont des dragons maintenant, et je n’en ai jamais vu – donc j’étais à quinze kilomètres de là, à peine, quand la tempête a frappé. Nous avons eu des vents terribles, même là-bas : je n’arrive pas à imaginer comment une cérémonie pouvait se dérouler dans le centre du pays. À Marais Moussu, des parties entières du parc étaient fermées aux visiteurs à cause des arbres tombés et des Animaux en fuite…

— Alors, quand il y a des Animaux, on appelle ça un parc d’attractions ? demanda la Sorcière.

— Tu dois absolument y aller, ma chérie, c’est follement amusant. Enfin, comme je disais, la maison a surgi de nulle part, et au sens propre, j’imagine – si les gens avaient senti une tempête arriver, ils auraient sûrement annulé la cérémonie et couru se mettre à l’abri. En tout cas, le système d’informations est très évolué à présent dans certains endroits ; Nessarose a elle-même supervisé un système de balises et de codes tictoc, pour avertir d’une invasion du Magicien et indiquer l’ouest. Donc, en quelques minutes, la nouvelle a été retransmise dans toutes les directions. J’ai fait venir un Pfénix adulte et lui ai demandé de me conduire sur place, et je suis arrivée avant que la plupart des habitants aient compris ce qui leur était tombé dessus.

— Raconte, dit la Sorcière.

— Tu seras heureuse d’apprendre qu’il n’y a pas eu de sang. Je me hasarderai à penser qu’il y a eu des dégâts internes considérables, mais pas de sang. Bien sûr, les quelques derniers fidèles de Nessarose ont cru que son esprit s’était envolé indemne, et qu’elle n’avait guère souffert. Je ne pense pas qu’elle ait beaucoup souffert en effet, pas avec un gnon pareil sur le crâne. Ses sujets moins heureux, les plus nombreux, ont pensé que c’était une farce de Lurline, les libérant du fondamentalisme propre à Nessarose. Il y avait grand-fête à mon arrivée, et l’on acclamait la fille bizarre et le chien qui vivaient dans la maison.

— Oh, qui est-ce ? demanda la Sorcière, qui ne connaissait pas cette partie.

— Tu sais comme les Croquignons sont serviles, en dépit de leurs penchants démocratiques. Je n’étais pas plus tôt arrivée qu’ils m’ont remis cette fillette, en me présentant comme une sorcière. J’ai voulu les corriger, le terme d’ensorceleuse est plus approprié, vraiment, mais en vain. C’était ma tenue, sans doute, qui les a intimidés. Une fantaisie rose saumon ce jour-là, et réellement, elle m’allait bien.

— Continue, dit la Sorcière qui n’avait jamais aimé parler chiffons.

— La petite fille s’est présentée. Dorothy du Kansas. Je ne connaissais pas l’endroit, et je le lui ai dit. Elle semblait aussi surprise que tout le monde par ce qui s’était passé, et elle avait ce vilain petit cabot qui jappait sur ses talons. Tata, ou Toto, enfin bref. Toto. Donc, cette Dorothy était dans un état de choc considérable, je peux te le dire. Une petite fille assez quelconque, sans guère de sens vestimentaire, mais certains l’acquièrent plus tard dans la vie que d’autres, j’imagine. (Elle jeta un regard de biais à la Sorcière.) Bien plus tard, dans certains cas.

Elles se mirent à rire.

— Dorothy pensait essayer de rentrer chez elle, mais comme elle ne se rappelait pas avoir appris quoi que ce soit sur Oz à l’école, et que je ne me souvenais d’aucun endroit appelé Kansas, nous avons décidé qu’elle devrait chercher de l’aide ailleurs. Ces Croquignons capricieux semblaient prêts à la nommer successeur de Nessie, ce qui aurait irrité Nipp et tous les autres ministres de Colwen, qui ont passé leur carrière à faire la course pour arriver premier quand Nessarose jugerait bon de mourir. D’ailleurs, il pourrait y avoir des changements. Dorothy pourrait les gêner.

— Tu suis les affaires publiques… cela ne me surprend pas, finalement, dit la Sorcière, ravie en fait. J’ai toujours su que tu jouais un rôle là-dedans, Glinda.

— Eh bien, je me suis dit que la meilleure idée serait de sortir Dorothy du pays Croquignon avant qu’une guerre civile ne ravage ce pays encore davantage. Certaines factions, vois-tu, soutiennent la réannexion du pays par Oz. Cela ne ferait aucun bien à cette gamine d’être prise entre deux feux.

— Donc, elle n’est pas là, dit la Sorcière. J’aurais cru que je la verrais.

— Dorothy ? Tu ne vas pas t’en prendre à elle, n’est-ce pas ? demanda Glinda. C’est une enfant, vraiment. Grande pour les Croquignons, c’est sûr, mais cela reste une petite créature trapue. C’est une innocente, Elphie ; je vois à la lueur dans ton regard que tu es repartie dans ta vieille paranoïa. Elle ne pilotait pas cette maison, tu sais, elle était prise au piège à l’intérieur. Voilà au moins une cause que tu ferais bien d’abandonner.

La Sorcière soupira :

— Tu as peut-être raison. Tu sais, je m’habitue aux courbatures le matin. Parfois, je me dis que la vengeance est une habitude, aussi. Une courbature, une raideur dans l’attitude. Je garde toujours espoir que le Magicien sera renversé de mon vivant, ce qui me semble contraire au bonheur. Je ne vais pas me charger de venger une sœur avec laquelle je ne m’entendais pas si bien que cela, de toute façon.

— En particulier si sa mort est un accident, dit Glinda.

— Glinda, dit la Sorcière. Tu dois te rappeler Fiyero, et tu as entendu parler de sa mort. Il y a quinze ans.

— Bien sûr. Enfin, j’ai entendu dire qu’il était mort, dans des circonstances mystérieuses.

— J’ai connu sa femme, et ses belles-sœurs, dit la Sorcière. On m’a laissé entendre, une fois, que tu avais eu une liaison avec lui à la capitale.

Glinda vira au rose jaune.

— Ma chère, dit-elle, j’avais de l’affection pour lui, c’était quelqu’un de bien et un excellent homme d’État. Mais entre autres choses, tu te rappelleras qu’il avait la peau basanée. Même si je me laissais aller à folâtrer – tendance qui à mon avis profite rarement à quiconque – te voilà encore avec tes soupçons névrotiques : moi et Fiyero ! Quelle idée !

La Sorcière comprit, effondrée, qu’elle disait la vérité, naturellement. L’âge mûr venant, Glinda avait retrouvé son vilain don de snobisme.

Pour sa part, Glinda ne soupçonnait pas vraiment la Sorcière d’avoir été impliquée dans une liaison adultère avec Fiyero. Glinda était trop agitée pour être perceptive à ce point. En fait, la Sorcière l’inquiétait un peu. Ce n’était pas seulement la nouveauté de la revoir, mais aussi l’étrange charisme d’Elphaba, qui avait toujours fait de l’ombre à Glinda. Et il y avait cette excitation, sans fondement clair, qui intimidait Glinda, et la faisait parler à toute allure et d’une voix de fausset, comme une adolescente. Comme on se retrouvait vite rejeté dans l’incertitude terrible de la jeunesse !

Quand Glinda essayait de se rappeler sa jeunesse, elle se souvenait à peine de cette rencontre audacieuse avec le Magicien. Elle revoyait bien mieux le lit qu’elle avait partagé avec Elphie en chemin pour la Cité d’Émeraude. Comme elle s’était sentie courageuse – et vulnérable, aussi !

Elles marchèrent quelques instants dans un silence agité.

— La situation pourrait s’améliorer, à présent, dit enfin la Sorcière. D’accord, ce sera le chaos en pays Croquignon pendant un moment. Un tyran, c’est terrible, mais au moins il ou elle impose un ordre. L’anarchie qui suit la destitution d’un tyran peut être plus violente qu’avant. Pourtant, les choses peuvent s’arranger. Père a toujours dit que laissés à eux-mêmes, les Croquignons ont beaucoup de bon sens. Et Nessie était, d’un point de vue pratique, une étrangère. Elle a grandi au pays Quadling et elle était peut-être à moitié Quadling elle-même, comme j’ai fini par l’apprendre. C’était une reine étrangère ici, malgré son titre héréditaire. Une fois Nessie partie, les Croquignons pourraient bien se reprendre.

— Que son âme soit bénie, dit Glinda. Sauf si tu ne crois toujours pas à l’âme ?

— Je ne peux faire aucun commentaire sur l’âme des autres, répondit la Sorcière.

Elles marchèrent encore. Çà et là, la Sorcière vit, comme avant, des totems d’hommes de paille, attachés à des tuniques, et érigés en effigies au bord des champs.

— Je les trouve un peu inquiétants, dit-elle à Glinda. Encore une question que je veux te poser. Je l’avais déjà posée à Nessie. Tu te souviens que Mme Morrible nous avait rassemblées dans son salon, nous proposant de devenir trois Adeptes, grandes sorcières d’Oz ? Des espèces de prêtresses locales secrètes, manipulant la politique en coulisse, contribuant à la stabilité – ou l’instabilité – d’Oz, au gré d’une autorité innommée ?

— Oh, cette farce, ce mélodrame, comment aurais-je pu l’oublier ? demanda Glinda.

— Je me demandais si on nous avait ensorcelées ? Tu te rappelles, elle a dit que nous ne pourrions pas en parler, et apparemment nous ne le pouvions pas ?

— Pourtant, c’est ce que nous sommes en train de faire, donc si c’était vrai, ce dont je doute, les effets du sort se sont certainement dissipés.

— Mais regarde ce qui nous est arrivé. Nessarose était la Méchante Sorcière de l’Est – ne prends pas cet air scandalisé, tu sais bien qu’on l’appelait comme ça – et moi, j’ai une forteresse à l’Ouest, et j’ai rallié les Arjiki autour de ma personne, en l’absence de la famille régnante – et te voilà toi, bien installée dans le Nord avec tes comptes en banque et tes dons légendaires pour la sorcellerie.

— Légendaire rien du tout ; je fais simplement en sorte d’être admirée par les cercles adéquats, dit Glinda. Tu sais, ma mémoire est aussi bonne que la tienne. Mme Morrible m’a proposé d’être Adepte de Gillikin, à toi, d’être Adepte du pays Croquignon, et à Nessa d’être Adepte du pays Quadling. Mais le Vinkus, elle ne pensait pas qu’il en valait la peine. Si elle voyait l’avenir, elle se trompait. Elle s’est trompée du tout au tout, pour Nessa et toi.

— Laisse tomber les détails, répondit sèchement la Sorcière. Ce que je veux dire, Glinda, c’est : est-il possible que nous ayons passé toute notre vie d’adulte sous l’influence d’un sortilège ? Comment savoir si nous étions des pions dans un jeu ténébreux ? Je sais, je sais, je le vois sur ta figure : Elphie, tu renifles encore un complot. Mais tu y étais, toi. Tu as entendu la même chose que moi. Comment sais-tu que notre vie n’a pas été manipulée par un sortilège malveillant ?

— Eh bien, je prie beaucoup, dit Glinda, pas avec une sincérité terrible, je l’avoue, mais j’essaie. Je pense que si j’avais été victime d’un sortilège, le Dieu Innommé aurait eu pitié de moi, m’aurait laissé le bénéfice du doute, et m’aurait libérée. Pas toi ? Ou tu es toujours athée ?

— J’ai toujours eu l’impression d’être un pion, dit la Sorcière. Ma couleur de peau est une malédiction, mes parents missionnaires m’ont rendue grave et intense ; dans ma période universitaire, je me suis dressée contre les crimes politiques à l’égard des Animaux ; ma vie amoureuse a implosé et mon amant est mort, et si ma vie a un sens, je ne l’ai pas encore trouvé, sauf dans l’élevage d’animaux, si on peut appeler ça comme ça.

— Je ne suis pas un pion, dit Glinda. J’assume absolument toute ma part de bêtise. Enfin, ma chérie, toute notre vie est un sortilège. Tu le sais. Mais tu peux vraiment faire des choix.

— Eh bien, je me demande.

Elles continuèrent leur promenade. Des graffitis éclaboussaient le socle en granit des statues. « LES CHAUSSURES ONT CHANGÉ DE PIEDS MAINTENANT ». Glinda émit un petit bruit désapprobateur.

— L’élevage d’animaux ? demanda-t-elle.

Elles franchirent un petit pont. Des grives gazouillaient au-dessus d’elle, telle une musique de fond sentimentale.

— J’ai envoyé cette Dorothy, cette gamine, à la Cité d’Émeraude, reprit Glinda. Je lui ai dit que je n’avais jamais vu le Magicien – j’étais bien obligée de mentir, ne me regarde pas comme ça ; si je lui avais dit la vérité sur le Magicien, elle ne serait jamais partie d’ici. J’ai conseillé à Dorothy de lui demander de la renvoyer chez elle. Avec ses espions dans tout Oz, et sans doute ailleurs aussi, il a forcément entendu parler du Kansas. Personne d’autre ne connaît cet endroit.

— Quelle cruauté, dit la Sorcière.

— C’est une enfant tellement innocente, personne ne la prendra au sérieux, repartit Glinda d’un ton léger. Si les Croquignons se ralliaient à elle, la réunification pourrait être plus sanglante que nous l’espérons.

— Tu espères donc la réunification ? marmonna la Sorcière, écœurée. Tu en es partisane ?

— D’ailleurs, reprit allègrement Glinda, comme je possède une sorte d’instinct maternel caché dans mon corset surdimensionné, je lui ai donné les chaussures de Nessarose en guise de protection.

— Tu as quoi ?

Muette de rage, la Sorcière fit face à Glinda – puis elle se reprit.

— Non seulement cette gamine sort du ciel en piétinant ma sœur avec sa grosse maison, mais elle a droit aux chaussures, en plus ? Glinda, ce n’était pas à toi de les donner ! C’est mon père qui les a faites pour Nessa ! Et en plus, Nessa m’a promis que je les aurais à sa mort !

— Mais bien sûr, répondit Glinda en toisant la Sorcière avec un calme feint, et ces chaussures feront un accessoire parfait pour cette tenue que tu portes, ce miroir du bon goût. Allons, Elphie, depuis quand te soucies-tu de chaussures ? De chaussures, vraiment ! Regarde ces bottes militaires que tu portes !

— Que je les porte ou pas, cela ne te regarde pas. Tu ne peux pas donner les affaires de quelqu’un comme ça, de quel droit ? Papa a refait ces chaussures avec le savoir-faire que lui avait enseigné Cœur de Tortue. Tu as fourré ta baguette à caprices là où elle n’était pas désirable !

— Je te rappelle, répondit Glinda, que ces chaussures tombaient en morceaux avant que je les fasse ressemeler, et je les ai entrelacées d’un sort spécial de ma conception. Ni toi ni ton père n’en avez fait autant pour Nessie. Elphie, j’ai soutenu ta sœur quand tu l’as abandonnée à Shiz. Comme tu m’as abandonnée. Si, tu m’as abandonnée, arrête de me fusiller du regard, c’est inadmissible. Je suis devenue sa sœur de remplacement. En vieille amie, je lui ai donné le pouvoir de se tenir debout toute seule par le truchement de ces chaussures, et si j’ai commis une erreur j’en suis désolée, Elphie, mais je pense toujours que j’avais plus le droit de les donner que toi.

— Eh bien, je veux les récupérer, dit la Sorcière.

— Oh, oublie-les, tu veux, ce ne sont que des chaussures, dit Glinda. On dirait que ce sont de saintes reliques. C’étaient des chaussures, et un peu démodées, pour dire la vérité. Que la gamine les porte. Elle n’a rien d’autre.

— Regarde ce que les gens d’ici en pensaient, dit la Sorcière en montrant une écurie où s’étalait en lettres rouges « ON VA TE PIÉTINER VIEILLE SORCIÈRE ».

— Calme-toi, je t’en prie, dit Glinda, je sens venir une horrible migraine.

— Où est-elle ? lança la Sorcière. Puisque tu ne veux pas les récupérer, j’irai moi-même.

— Si j’avais su que tu les voulais, dit Glinda en essayant d’arranger les choses, je te les aurais gardées. Mais tu dois comprendre, Elphie, que ces chaussures ne pouvaient pas rester ici. Ces païens ignorants de Croquignons – tous des lurlinistes, dès qu’on gratte la surface – ont accordé trop d’importance à ces idiotes de chaussures. Une épée magique, je comprends, mais des chaussures ? Je t’en prie. J’étais obligée de les faire sortir du pays.

— Tu travailles en collusion avec le Magicien pour préparer le pays Croquignon à l’annexion, dit la Sorcière. Tu n’as aucun projet charitable, Glinda. Au moins, ne te raconte pas d’histoires. Ou alors, serais-tu encore sous l’effet d’un vieux sort rouillé de Mme Morrible, après tout ce temps ?

— Ne t’en prends pas à moi ainsi, dit Glinda. La fille est partie, elle est sur la route depuis une semaine, en direction de l’ouest. Je te le dis, ce n’est qu’une gamine effarouchée, et inoffensive. Elle serait désolée de savoir qu’elle a pris quelque chose que tu voulais. Ces chaussures n’ont aucun pouvoir à t’offrir, Elphie.