Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 13 sur 70

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Wicked

II Gillikin

II

 

Gillikin

 

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GALINDA

 

1

 

— Wittica, Settica, Méandre des Sables, Sable Ronge, Maisons-Dixxi, correspondance à Maisons-Dixxi pour Shiz ; restez à bord de cette voiture pour toutes les destinations vers l’est ; Tenniken, Brox Hall et toutes les destinations vers Traum… (le contrôleur s’arrêta pour reprendre son souffle), prochain arrêt Wittica, prochain arrêt !

Galinda serra son paquet de vêtements contre sa poitrine. La vieille chèvre étendue sur le siège en face ratait l’arrêt de Wittica. Galinda était contente que les passagers s’endorment dans les trains. Elle ne voulait pas devoir sans cesse éviter leur regard. Au dernier moment, avant de monter dans le wagon, sa gouvernante Ama Clutch avait marché sur un clou rouillé et, terrifiée par le tétanos, avait mendié la permission d’aller chez le docteur le plus proche pour obtenir des médicaments et des sorts calmants.

— Je peux certainement me rendre seule à Shiz, avait répondu froidement Galinda, ce n’est pas pour moi qu’il faut s’inquiéter, Ama Clutch.

Et Ama Clutch ne s’était pas inquiétée. La jeune fille espérait qu’Ama souffrirait un peu du tétanos avant d’être rétablie et de venir à Shiz pour la chaperonner dans cette nouvelle vie qui l’attendait.

Quant à Galinda, même sans tétanos, elle gardait le visage fermé, exprimant un ennui mondain du voyage en train. En fait, elle n’était jamais allée plus loin qu’à une journée de diligence de sa maison familiale, dans le bourg commerçant de Frottica. La voie de chemin de fer, posée une décennie plus tôt, avait entraîné la découpe des vieilles exploitations laitières pour en faire des propriétés de négociants et d’industriels de Shiz. Pourtant, la famille de Galinda préférait toujours le Gillikin rural, avec ses coins à renards, ses vallées humides, ses anciens temples de Lurline, païens et reculés. Pour eux, Shiz restait une lointaine menace urbaine, et même la commodité du train ne les avait pas tentés de se risquer en ville, lieu de complications, de curiosités et de perdition.

Ce n’était pas le monde verdoyant que Galinda voyait par la vitre de son wagon ; mais son propre reflet. Elle avait la myopie de la jeunesse. Elle pensait qu’étant belle, elle avait une importance, quant à savoir laquelle, et pour qui, rien de clair encore. Quand elle secouait la tête, ses boucles crémeuses se balançaient, saisissant la lumière, comme autant de piles d’écus. Ses lèvres étaient parfaites, boudeuses comme un nénuphar ouvert, et d’un rouge tout aussi vif. Sa robe de voyage verte, avec ses pans de mousseline ocre, dénotait l’aisance, tandis que l’écharpe noire cachant à peine ses épaules signalait ses penchants intellectuels. Après tout, elle se rendait à Shiz parce qu’elle était brillante.

Mais il y avait plusieurs manières de l’être.

Elle avait dix-sept ans. Toute la ville de Frottica était venue lui dire au revoir. La première fille des collines Pertha à être admise à Shiz ! Elle avait bien réussi ses examens d’entrée, avec sa méditation sur l’Éthique du Monde Naturel. (« Les Fleurs regrettent-elles d’être cueillies pour un Bouquet ? Les Pluies pratiquent-elles l’Abstinence ? Les Animaux peuvent-ils vraiment choisir d’être bons ? Ou : Une Philosophie morale du Printemps. ») Elle avait cité L’Oziade à profusion, et sa prose extasiée avait captivé le jury. Une bourse de trois ans à Crage Hall. Ce n’était pas l’une des meilleures institutions – celles-là étaient encore fermées aux étudiantes. Mais c’était bel et bien l’université de Shiz.

L’autre voyageur du compartiment se réveilla quand le contrôleur repassa. Il s’étira en bâillant.

— Auriez-vous l’amabilité de prendre mon billet, juste au-dessus ? demanda-t-il.

Galinda se leva et prit le papier, consciente du regard que la vieille bique barbue posait sur son agréable silhouette.

— Voici, dit-elle, et il répondit :

— Pas pour moi, ma chère, pour le contrôleur. Dénué de pouce opposable, je n’ai aucun espoir de maîtriser un aussi petit bout de carton.

Le contrôleur poinçonna le billet et dit :

— Vous êtes la bête rare, celle qui peut se payer la première classe.

— Oh, dit la chèvre, je n’aime pas ce terme de « bête ». Mais les lois me permettent encore de voyager en première, je suppose ?

— L’argent c’est l’argent, répondit le contrôleur sans animosité, tout en poinçonnant le billet de Galinda.

— Non, l’argent n’est pas l’argent, rétorqua la chèvre, pas quand mon billet coûte le double de celui de cette jeune dame. Dans ce cas, l’argent est un visa. Il se trouve que je l’ai.

— Vous allez à Shiz, n’est-ce pas ? demanda le contrôleur à Galinda, sans relever la remarque. Je le vois à votre écharpe universitaire.

— L’écharpe ? C’est ce qui se porte cette saison, répondit Galinda.

Elle n’avait pas envie de parler à un contrôleur. Pourtant, quand il disparut au fond du wagon, elle se rendit compte qu’elle appréciait encore moins le regard sinistre que la chèvre posait sur elle.

— Pensez-vous apprendre quelque chose à Shiz ? demanda l’animal.

— J’ai déjà appris à ne pas parler à des inconnus.

— Alors, je vais me présenter et nous ne serons plus des inconnus. Je m’appelle Dillamond.

— Je n’ai guère envie de vous connaître.

— Je suis professeur à l’université de Shiz, à la faculté des arts biologiques.

Et vous êtes bien mal habillé, même pour une chèvre, pensa Galinda. L’argent n’est pas tout.

—  Alors je dois surmonter ma timidité naturelle, répondit-elle. Je m’appelle Galinda. Je suis du clan Arduenna du côté de ma mère.

— Que je sois le premier à vous souhaiter la bienvenue à Shiz, Glinda. C’est bien votre première année ?

— « GAlinda », je vous prie. La vieille prononciation correcte gillikinaise, si cela ne vous dérange pas.

Elle n’arrivait pas à lui donner du « monsieur ». Pas avec cette horrible barbiche et ce gilet usé qu’on aurait dit taillé dans un tapis de bar.

— Je me demande ce que vous pensez des projets du Magicien d’interdire les voyages ?

La chèvre avait un regard chaleureux et onctueux, effrayant. Galinda n’avait jamais entendu parler de cette interdiction, et elle le dit. Dillamond – le professeur Dillamond ? – expliqua sur le ton de la confidence que le Magicien envisageait de restreindre les déplacements des Animaux dans les transports publics, sauf dans les véhicules prévus à cet effet. Galinda répondit que les animaux avaient toujours bénéficié de services à part.

— Non, je parle des Animaux, dit Dillamond. Ceux avec un esprit.

— Oh, ceux-là, fit grossièrement Galinda. Eh bien, je ne vois pas le problème.

— Vraiment, dit Dillamond.

Sa barbiche tremblotait ; il était irrité. Il commença à la sermonner sur les droits des Animaux. Dans l’état actuel des choses, sa propre vieille mère ne pouvait se permettre la première classe, et devait voyager en bétaillère quand elle voulait lui rendre visite à Shiz. Si les interdictions du Magicien étaient confirmées par la Chambre d’Approbation, comme c’était probable, Dillamond lui-même devrait renoncer aux privilèges qu’il avait gagnés grâce à des années d’études, de pratique et d’économies.

— Est-ce juste, envers une créature douée de raison ? demanda-t-il. Un tel aller et retour, dans une bétaillère ?

— Tout à fait, les voyages sont tellement enrichissants, répondit Galinda.

Ils subirent le reste du voyage, y compris le changement à Maisons-Dixxi, dans un silence glacial.

Voyant son effroi devant la taille et l’agitation du terminus de Shiz, Dillamond eut pitié de Galinda et lui proposa d’appeler une voiture pour l’emmener à Crage Hall. Elle accepta, prenant l’air aussi peu mortifié que possible. Ses bagages la suivaient, sur le dos de deux porteurs.

Shiz ! Elle s’efforça de ne pas rester bouche bée. Tout le monde courait à ses affaires, riant, filant et s’embrassant, évitant les voitures, et les bâtiments de la place de la Gare, aux façades bleuies ou de grès brun recouvertes de lierre et de mousse, fumaient doucement au soleil. Les animaux… et les Animaux ! Galinda n’en avait quasiment jamais vu, pas même l’occasionnel poulet caquetant philosophiquement à Frottica ; mais là, elle vit un quatuor de tsèbres à la terrasse d’un café, tapageusement vêtus de satin noir et blanc aux rayures inversées ; un éléphant dirigeant la circulation, debout sur ses pattes de derrière ; et un tigre dans un accoutrement religieux exotique, une sorte de moine ou de nonne. Oui, oui, c’étaient bien des Tsèbres, un Éléphant et un Tigre – et une Chèvre, supposait-elle. Il lui faudrait s’habituer à prononcer les majuscules, pour ne pas trahir ses origines campagnardes.

Grâce au Ciel, Dillamond trouva une voiture avec un chauffeur humain, lui indiqua Crage Hall et le paya à l’avance – ce pour quoi Galinda dut se résoudre à un faible sourire de reconnaissance.

— Nos chemins se recroiseront, dit Dillamond avec une galanterie sèche, comme s’il s’agissait d’une prophétie, puis il disparut au moment où la voiture se mettait en branle.

Galinda s’enfonça dans les coussins. Elle commençait à regretter qu’Ama Clutch se soit percé le pied d’un clou.

Crage Hall n’était qu’à vingt minutes de la gare. Derrière l’enceinte de pierre bleue, Galinda vit des bâtiments aux grandes fenêtres dépolies, aux arches pointues. Une folle mosaïque d’arches et de lobes courait sur les toits. Galinda avait un goût particulier pour l’architecture, et elle chercha tout ce qu’elle connaissait, même si le lierre et la mousse dissimulaient de nombreux détails. Trop vite, on la fit entrer.

La directrice de Crage Hall, une aristocrate gillikinaise à face de poisson, portant moult bracelets émaillés, accueillait les nouvelles venues dans le grand hall. La directrice évitait les tenues ternes des femmes faisant carrière. Au lieu de cela, l’imposante personne arborait une robe couleur mûre décorée de motifs d’un noir de jais, ondulant sur son corsage comme des indications de rythme sur une partition.

— Je suis madame Morrible, dit-elle à Galinda.

Sa voix était une basse profonde, sa poignée de main terrible, son maintien militaire, ses boucles d’oreilles comme des décorations d’arbre en fête.

— Quelques saluts à la cantonade, et une tasse de thé rapide au salon. Ensuite, nous nous réunirons dans le grand hall et nous vous trouverons une camarade de chambre.

Le hall en question était plein de jolies jeunes femmes, portant toutes du vert ou du bleu et traînant dans leur sillage des écharpes noires semblables à des ombres anémiées. Galinda fut heureuse de l’avantage naturel que lui procuraient ses cheveux clairs ; elle se tint près d’une fenêtre où la lumière pouvait se refléter dans ses boucles éblouissantes. Elle trempa à peine les lèvres dans son thé. Dans une pièce attenante, les Amas se servaient dans une urne métallique, riant et caquetant comme de vieilles amies du même village. C’était un spectacle quelque peu grotesque, toutes ces femmes informes se souriant, aussi bruyantes que sur un marché.

Galinda n’avait pas bien lu les petits caractères. Elle n’avait pas saisi qu’il lui faudrait des « camarades de chambre ». Ou peut-être ses parents avaient-ils payé un supplément pour qu’elle puisse avoir une chambre particulière ? Et où logerait Ama Clutch ? Regardant autour d’elle, Galinda vit bien que certaines de ces poupées venaient de familles bien plus riches que la sienne. Les perles et les diamants qu’elles avaient ! Galinda fut soulagée d’avoir choisi un collier d’argent tout simple avec des fermoirs de mettanite. Il y avait quelque chose de vulgaire à voyager avec des bijoux. Au moment où cette vérité la frappait, elle la codifia en un aphorisme. À la première occasion rêvée, elle s’en servirait pour prouver qu’elle avait des idées… et qu’elle avait voyagé.

— La voyageuse trop bien habillée révèle qu’elle préfère être vue que voir, essaya-t-elle à voix basse, alors que la véritable voyageuse sait que le meilleur accessoire, c’est le monde nouveau qui l’entoure.

Bon, très bon.

Mme Morrible compta les têtes, saisit une tasse de thé et cornaqua tout le monde vers le grand hall. Là, Galinda comprit l’erreur colossale qu’elle avait faite en laissant Ama Clutch aller consulter un médecin. Apparemment, les bavardages entre Amas n’étaient pas de pures amabilités frivoles. On leur avait demandé de discuter entre elles quelle demoiselle irait avec quelle demoiselle. On comptait sur les Amas pour régler la question plus vite que les étudiantes. Personne n’avait parlé en faveur de Galinda : elle n’était pas représentée !

Après les remarques de bienvenue oubliables, Galinda se sentit pâlir de gêne en voyant les étudiantes et leurs Amas prendre leurs quartiers, couple après couple. Ama Clutch, cette vieille sotte, lui aurait trouvé quelqu’un juste au-dessus d’elle sur l’échelle sociale ! Assez près pour que Galinda n’éprouve aucune honte, et suffisamment au-dessus pour rendre les échanges sociaux intéressants. Mais à présent, toutes les meilleures jeunes demoiselles étaient déjà appariées. Le diamant avec le diamant, et l’émeraude avec l’émeraude, pour ce qu’elle en voyait ! Tandis que la pièce se vidait, Galinda se demanda si elle ne devrait pas interrompre Mme Morrible et lui expliquer le problème. Après tout, Galinda était une Arduenna des Hautes Terres, au moins d’un côté. C’était un horrible malentendu. Les larmes lui vinrent aux yeux.

Mais elle n’avait pas le courage. Elle resta assise tout au bord de cette idiote de chaise branlante. Elle était déjà seule dans le centre de la pièce ; les filles les plus timides et les moins intéressantes restaient dans les ombres, en périphérie. Entourée par une haie d’obstacles de sièges dorés vides, Galinda demeurait seule, comme une valise aux objets trouvés.

— Quant aux autres, vous n’avez pas d’Ama, crois-je savoir, dit Mme Morrible d’un air un peu raide. Comme le chaperonnage est exigé, je vous enverrai toutes dans l’un des trois dortoirs de première année, qui accueillent quinze filles chacun. Ces dortoirs ne constituent nullement un stigmate social, ajouterais-je. En aucune manière.

Elle mentait, et même pas avec conviction.

Galinda se leva enfin :

— S’il vous plaît, madame Morrible, il y a une erreur. Je suis Galinda des Arduenna. Mon Ama s’est enfoncé un clou dans le pied pendant le voyage et a été retenue un jour ou deux. Je ne suis pas dans la classe du dortoir, voyez-vous.

— Comme c’est triste pour vous, dit Mme Morrible en souriant. Je suis sûre que votre Ama sera heureuse d’être chaperon au dortoir rose, dirons-nous ? Quatrième étage à droite…

— Non, non, je ne pense pas, interrompit courageusement Galinda. Je ne suis pas ici pour dormir dans un dortoir, rose ou autre. Vous m’avez mal comprise.

— Je vous ai bien comprise, mademoiselle Galinda, dit Mme Morrible, qui ressemblait de plus en plus à un poisson avec ses yeux globuleux. Les accidents arrivent, les retards aussi, et des décisions doivent être prises. Comme vous n’avez pas les capacités, sans votre Ama, de prendre vos propres décisions, j’ai le pouvoir de les prendre à votre place. Je vous en prie. Nous avons du travail et je dois désigner les autres jeunes filles qui vous rejoindront au dortoir rose…

— Je souhaiterais vous dire un mot en privé, madame, dit Galinda au désespoir. En ce qui me concerne, un dortoir ou une chambre à deux, cela n’a pas d’importance. Mais je ne peux pas recommander mon Ama pour surveiller d’autres jeunes filles, pour des raisons que je ne peux exposer en public.

Elle mentait aussi vite qu’elle pouvait, et mieux que Mme Morrible, qui semblait à tout le moins intriguée.

— Votre impertinence est frappante, mademoiselle Galinda, dit-elle avec indulgence.

— Je ne vous ai pas encore frappée, madame Morrible.

Galinda lança cette réplique audacieuse avec le plus doux des sourires.

Mme Morrible choisit d’en rire, Lurline merci !

— Une étincelle rebelle ! Vous pourrez venir dans mes appartements ce soir et me communiquer les problèmes de votre Ama, si je dois les connaître. Mais je vais faire un compromis, mademoiselle Galinda. Avec votre permission, je devrai demander à votre Ama de vous chaperonner avec une autre jeune fille, une venue sans Ama. Car, voyez-vous, toutes les autres étudiantes pourvues d’Ama sont déjà appariées, et vous êtes la seule qui reste.